La nouvelle stratégie djihadiste dans le Sahel

Par Obi Anyadike

Editor-at-Large and Africa Editor

Depuis quelques semaines, les forces de l’ordre sont sur le qui-vive dans la capitale sénégalaise, Dakar. La police et l’armée, présentes dans les rues, procèdent à des fouilles de voiture et appréhendent les militants islamistes présumés.

C’est la réponse à l’attentat d’al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) qui a fait 30 morts au Burkina Faso le 15 janvier. Avant l’attaque contre le restaurant Cappuccino et l’hôtel Splendid, situés sur l’avenue branchée Kwame Nkrumah de Ouagadougou, le Burkina Faso, comme le Sénégal, se croyait à l’abri des violences djihadistes qui déstabilisent les autres pays de la région.

« Nous pensions que nous n’étions pas concernés par le terrorisme, nous croyions que nos forces armées et notre diplomatie nous protégeaient », a dit à IRIN Ousmane Ouedraogo devant sa boutique de téléphones portables, située sur l'avenue Kwame Nkrumah. « Aujourd’hui, nous savons que nous sommes vulnérables ».

Cette vulnérabilité résulte de l’instabilité politique qui règne au Burkina Faso depuis le renversement de Blaise Compaoré, chassé du pouvoir par des mouvements de jeunes après près de 30 ans de règne.

Mais il y a une faiblesse, plus fondamentale, qui trouve son origine dans la légitimité et l’autorité des gouvernements de la région du Sahel. Une faiblesse qu’AQMI, les groupes liés à AQMI et l’autoproclamé Etat islamique (EI) essayent d’exploiter.

L’attentat au Burkina Faso a été perpétré par al-Mourabitoun, un groupe militant qui avait récemment fait allégeance à AQMI. Les établissements ciblés étaient appréciés des travailleurs humanitaires occidentaux, des hommes et femmes d’affaires ainsi que des soldats qui participaient à l’opération Barkhane, une mission menée par l’armée française pour lutter contre l’insurrection dans la région.

L’attentat a été commis par un commando de jeunes hommes basé au Mali (AQIM a donné les noms de trois d’entre eux et certains éléments suggèrent que trois membres ont réussi à prendre la fuite) ; il semble qu’au moins un des hommes identifiés était un Peul – ethnie de pasteurs présente dans toute l’Afrique de l’Ouest ; et leurs voitures avaient des plaques d’immatriculation nigériennes. Voilà donc un bel exemple d’intégration régionale des militants.

L’attaque s’est produite après l’attentat perpétré par al-Mourabitoun contre l’hôtel Radisson Blu de Bamako, la capitale malienne, qui avait fait 21 victimes au mois de novembre.

Il est probable que ces deux évènements marquent le début d’une tendance qui pourrait se poursuivre en 2016.

« Il y a trois ans, l’objectif d’AQMI était de s’emparer du territoire du nord du Mali. Cela n’est plus le cas », a expliqué à IRIN Jean-Hervé Jezequel, analyste principal pour le Sahel de l’International Crisis Group (ICG). « La nouvelle stratégie n’est pas de contrôler un territoire, ils veulent montrer qu’ils peuvent opérer sur une zone bien plus vaste et perpétrer des attaques contre les capitales des pays qui collaborent avec les forces occidentales ».

Pourquoi le Sénégal devrait-il s’inquiéter ?

Le renforcement de la sécurité à Dakar montre que la ville est une cible tentante. Bon nombre d’organisations internationales y ont installé leurs bureaux régionaux. Le Sénégal est un partenaire pro-occidental, notamment de la France et des Etats-Unis, et Dakar a fourni des troupes pour l’intervention militaire organisée par l’Union africaine avec le soutien de la France au Mali. Plus de 500 personnes ont été arrêtées au cours des opérations coup de poing menées récemment.

De nombreux éléments prouvent que des Sénégalais ont rallié les causes djihadistes. Certains ont rejoint les forces de l’EI en Libye ; il semblerait également qu’un petit groupe d’individus parlant le wolof (une langue principalement parlée au Sénégal) ait combattu aux côtés de militants islamistes dans le nord du Mali ; des individus parlant le wolof ont participé à l’enlèvement du diplomate canadien Robert Fowler au Niger en 2008 ; des jeunes militants appartenant à la grande diaspora sénégalaise auraient rejoint l’EI en Syrie ; et des arrestations ont régulièrement lieu : dernièrement, quatre militants ont été arrêtés en raison de leurs liens présumés avec Boko Haram, un groupe nigérian qui serait affilié à l’EI.

Cependant, le Sénégal est une société tolérante et démocratique. Pendant les 20 premières années de son indépendance, le pays, dont 90 pour cent de la population est musulmane, a été dirigé par Léopold Senghor, un président de confession catholique encore apprécié aujourd’hui. Quatre confréries soufies, populaires et puissantes, encadrent la pratique religieuse. Elles sont considérées comme un intermédiaire entre le peuple et l’Etat, et elles donnent sa légitimité à ce dernier.

Le salafisme, une interprétation stricte et plus conservatrice de l’islam, gagne en popularité – avec l’appui financier des Etats du Golfe. Il ne faut cependant pas faire l’amalgame entre salafisme et djihadisme ; il n’y a pas eu d’affrontement avec l’Etat. La majorité des 500 arrestations qui ont eu lieu jusqu’ici concernent des personnes qui se sont trouvées au mauvais endroit, au mauvais moment, a expliqué un analyste basé à Dakar qui a préféré garder l’anonymat.

« Si la menace terroriste posée par AQMI et d’autres groupes au Sénégal est crédible, les récentes répressions semblent excessives par rapport à ce qui pourrait conduire à une suspicion raisonnable », a dit à IRIN Andrew Lebovich, chercheur invité du Conseil européen des relations internationales (ECFR).

Les racines du radicalisme

AQMI est le descendant du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien, mais son origine remonte encore plus loin : en 1992, une violente insurrection éclate quand le Groupe islamique armé (GIA) prend les armes après que les généraux algériens, soutenus par la France, décident d’annuler les élections remportées par le Front islamique du salut (FIS). A la recherche d’une base sûre, les militants du GSPC traversent la frontière pour se réfugier dans la région isolée du nord du Mali. Parmi les pionniers figure Mokhtar Balmokhtar, dit le Borgne, qui a construit les fondations de l’ « Emirat du Sahara » .

Dès 2006, il se rallie à AQMI et attire des partisans de toute l’Afrique de l’Ouest. Preuve de la fluidité des groupes armés, il rompt les liens avec son supérieur en Algérie, puis forme un nouveau mouvement baptisé « la brigade masquée » et annonce sa fusion avec le Mouvement pour l’unité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) ; plus tard, il crée le groupe al-Mourabitoun, les « Signataires par le sang ». D’autres mouvements, de même inspiration, sont présents dans la région depuis plusieurs années ; ils perpètrent des enlèvements et des attentats contre des cibles définies comme occidentales au Mali, au Niger et en Mauritanie.

Le Mali constitue un excellent refuge pour les militants. Des djihadistes étrangers se sont installés au sein des communautés et y ont fait leur place par le biais de mariages ou d’affinités et en faisant preuve de générosité. L’accord tacite passé avec l’armée malienne et les représentants de l’Etat était le facteur clé de leur survie et leur assurait une certaine tranquillité. Dans le système politique dysfonctionnel du Mali, le Nord a toujours été marginalisé, avec un contrôle central limité exercé par le biais de la coutume, des procurations et des pots-de-vin. Le fait de récupérer une part de l’économie informelle lucrative de la région – la drogue, les routes migratoires et, comme tout le monde le sait, dans le cas de M. Balmokhtar, les cigarettes de contrebande – leur assurait une plus grande impunité.

Le message

Au-delà de l’idéologie islamique, le message lancé par AQMI et les autres groupes affiliés à une population souvent méfiante à l’égard des intentions des Occidentaux est un appel à la lutte contre un ennemi néocolonial résolu à piller les richesses africaines. Ils ont adapté leur message aux contextes locaux – reflétant les inquiétudes exprimées par les divers groupes ethniques, les Touaregs, les Arabes/Maures, les Peuls noirs et les Songhaïs.

« C’est surtout une question de justice », a expliqué l’analyste basé à Dakar. « Le sentiment que le monde ne tourne pas rond, que l’Etat est répressif, que le système économique mondial est injuste. En gros, vous vivez sans rien, tandis que les ministres ont des maitresses et des belles voitures. C’est une vision très populiste du ressentiment. Les gens font aisément le lien entre leur histoire personnelle et le discours mondial sur la justice et l’injustice qui, fondamentalement, dit que la religion peut arranger les choses ».

Il y a un mécontentement latent dans le nord du Mali, une région au tissu social complexe. Les périodes de paix et de conflit entre Bamako et des Touaregs aux velléités sécessionnistes, la manipulation des milices ethniques par le gouvernement et le manque de services publics ont contribué à la situation. La chute du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi en 2012 a précipité une rébellion généralisée : les Touaregs qui avaient servi dans son armée sont revenus avec leurs armes et ont créé le Mouvement national pour la libération de l’Azawad. Le Nord s’est divisé tandis que des groupes concurrents émergeaient – certains sont strictement ethniques, d’autres ont rejoint les djihadistes.

L’intervention militaire française de 2013 a permis de chasser les militants des villes dont ils s’étaient emparées. La situation reste instable dans le Nord, malgré l’accord de paix négocié par l’Algérie et signé à Bamako en juin 2015. Le gouvernement, incapable d’imposer son autorité, a renoué avec son ancienne politique d’utilisation de milices qui agissent pour son compte. Cette politique s’est soldée par un renforcement de la militarisation dans la région – cela ne permet pas de promouvoir la gouvernance et la redevabilité, et de se mettre à l’abri de la corruption, autant de facteurs qui favorisent la stabilité.

Mais selon un rapport de l’ICG rendu public au mois de décembre, une détente est survenue entre les responsables de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), principale coalition rebelle, et ceux de la Plateforme d’Alger, regroupement de mouvements proches de l’Etat, suite aux négociations menées à Anefis. « Au cours des derniers mois, ces personnes - des entrepreneurs, des seigneurs de guerre et des représentants politiques - ont compris qu’aucun des deux camps ne pouvait gagner. La guerre coûte trop cher et elle est mauvaise pour les affaires », a expliqué M. Jezequel de l’ICG.

Cela fait cinq mois que le cessez-le-feu est entré en vigueur, mais il reste fragile. Le rapport de l’ICG met en garde contre « la menace persistante posée par les groupes radicaux exclus du processus de paix » et appelle tous les acteurs concernés « à poser les jalons d’une application de l’accord de Bamako ». Les principaux objectifs sont la mise en place d’une autorité de transition dans le nord du pays et la mise en œuvre d’un processus de démobilisation, désarmement, réintégration (DDR).

L’objectif du processus de DDR est que seuls les forces de sécurité et les djihadistes désormais aisément identifiables portent des armes. Mais dans les faits, l’appartenance idéologique peut fluctuer, les membres d’une famille n’ont pas toujours les mêmes allégeances. « Je ne suis pas sûr qu’il n’y ait pas de liens entre les forces de sécurité locales du Nord et les groupes radicaux, et que vous serez prêt à vous en prendre à votre cousin ou votre frère qui sont peut-être des djihadistes », a expliqué M. Jezequel.

Le Niger et la Mauritanie


La politique d’ouverture du gouvernement malien à l’égard des radicaux exaspère ses voisins, la Mauritanie, le Niger et l’Algérie. Ces pays ont subi des attaques des djihadistes. Mais la Mauritanie, dont les écoles islamiques et les mosquées salafistes ont formé des cadres d’AQMI, connait la stabilité, même si elle n’est pas acquise, a expliqué à IRIN Zekeria Ould Ahmed Salem, spécialiste de la Mauritanie.

Les raisons de ce calme apparent sont : les réformes majeures dans le secteur de la sécurité et l’accent mis sur la lutte contre le terrorisme ; le solide réseau d’informateurs dans le nord du Mali ; et le programme de déradicalisation dans les mosquées et les prisons pour favoriser la réintégration des détenus. Les membres d’AQMI condamnés pour avoir commis des attaques en Mauritanie sont exclus de ce programme, a expliqué M. Salem, auteur d’une étude importante sur le sujet.

Le nord du Niger n’a pas connu d’attentat depuis l’attaque lancée en 2013 contre la mine d’uranium exploitée par l’entreprise française Areva à Arlit, à 1 000 kilomètres de la capitale, Niamey. Le Niger sert de base aux forces spéciales françaises et étasuniennes, et accueille un programme de drones ; en outre, son armée est considérée comme expérimentée. Mais selon M. Jezequel, les autorités s’inquiètent davantage de l’augmentation des violences commises par le groupe nigérian Boko Haram à Diffa, région du sud du pays dont une partie des habitants appartiennent à la même ethnie que les populations frontalières, et du manque d’opportunités qui favorise le recrutement de terroristes.

La réponse régionale


La réponse des bailleurs de fonds occidentaux s’est traduite par l’élaboration de « 16 stratégies de stabilisation différentes ». Mais « l’absence de coordination des acteurs concernés et le manque d’engagement au niveau local jettent un doute sur leur efficacité globale », a noté un rapport de Clingendal, l’Institut néerlandais des relations internationales. « Ils ont été accusés d’alimenter l’insécurité précisément parce qu’ils mettent l’accent sur la sécurité ».

En 2014, les dirigeants de la Mauritanie, du Mali, du Niger, du Tchad et du Burkina Faso ont formé le G5 Sahel – une organisation régionale visant à renforcer la coopération en matière de développement et de sécurité dans la région. Le processus de Nouakchott de l’Union africaine accroît le nombre de participants au programme de coopération renforcée en matière de sécurité qui prévoit des rencontres régulières et la nomination de responsables de la sécurité. Mais la région est vaste, le terrain est rude et les forces de sécurité régionales sont peu nombreuses.

« L’accent ne devrait pas être mis sur la sécurisation des frontières », a expliqué M. Jezequel. « L’accent devrait être mis sur la fourniture des services qui font défaut – les services sociaux, les services publics. C’est un projet gigantesque, à long terme, mais c’est essentiel ».

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