10 résolutions de Nouvel An pour la communauté humanitaire

Comme tous les gens sensés, je déteste les résolutions de Nouvel An. Paradoxalement, ma résolution pour l'année 2016 est d'être moins cynique vis-à-vis des résolutions de Nouvel An.

Je me suis en effet aperçu que mon cynisme à l'égard du Sommet humanitaire mondial avait chagriné certaines personnes - et ça me rend triste, d'attrister les représentants humanitaires de haut rang.
Pour bien commencer l'année, intéressons-nous à la manière dont la communauté humanitaire pourrait adopter les 10 résolutions de Nouvel An les plus populaires - selon une enquête menée auprès du grand public par l'institut de sondage Nielsen - pour induire un vrai changement en 2016 !

1. Rester en forme et en bonne santé (37 %)


Le bien-être des travailleurs humanitaires s'est soudainement retrouvé au cœur de l'attention en 2015 - à la grande surprise des organismes qui les emploient. Surprise numéro 1 : le NRC, dont il s'est révélé qu'il avait failli à son devoir de protection vis-à-vis d'un employé victime d'enlèvement, a été condamné à indemniser généreusement ce dernier. Les implications juridiques de cette décision de justice changent la donne ; mais de nombreuses autres histoires - de violence sexuelle notamment - ont fait du bruit en 2015, et on peut espérer que cette sensibilisation accrue permettra aux membres du personnel humanitaire national et international de rester en bonne santé. Tout le monde sait qu'il s'agit de la résolution la plus difficile à tenir, mais c'est aussi une résolution susceptible d'être honorée par le secteur - à condition d'essayer.

2. Perdre du poids (32 %)


La perte de poids est garantie, avec l'abandon de l'aide alimentaire à grande échelle en 2016 ! Elle sera remplacée par les transferts monétaires, en hausse depuis quelques années et consacrés par les recommandations du groupe de travail sur les transferts monétaires humanitaires du Département britannique du développement international. Bien qu'il y ait un léger risque que ces transferts monétaires soient vus comme la solution aux problèmes du secteur, ils ouvrent la perspective d'un meilleur suivi - ce qui fait l'unanimité à l'ère du Big Data. Il ne fait nul doute que la communauté humanitaire surveillera ces transferts comme Weight Watchers le fait avec les calories au moins de janvier.

3. Profiter pleinement de la vie (28 %)


Il est bien connu que les travailleurs humanitaires travaillent dur et font beaucoup la fête, mais tout le monde n'en a pas la chance : en situation d'urgence, les groupes vulnérables sont souvent marginalisés. Sur les 31 propositions issues des consultations du Sommet humanitaire mondial, seule une mentionnait les femmes, et une mentionnait les personnes âgées et handicapées. Je n'aime pas lorsque l'on case les groupes vulnérables dans les rapports pour sauver les apparences (ça me donne trop le sentiment d'un intérêt de pure forme), alors que nous avons besoin de cadres d'analyse et d'action renforcés. C'est la seule façon dont la communauté humanitaire peut garantir que tous les groupes sinistrés profiteront pleinement de leur vie.

4. Dépenser moins, économiser plus (25 %)


Le saviez-vous ? L'objectif bien connu des 0,7 du PNB que les pays « économiquement avancés » se doivent d'allouer à l'aide internationale a été fixé par l'Assemblée générale des Nations Unies en 1970. Près de 50 ans plus tard, les pays remplissant cet objectif se comptent sur les doigts d'une main quelle que soit l'année - ce qui est pitoyable. Fin 2015, les fonds alloués à l'aide humanitaire avaient chuté de plus de 18 pour cent par rapport à 2014, le déficit de financement avait continué de se creuser et un appel de fonds d'un montant sans précédent avait été lancé par Les Nations Unies. On peut affirmer sans trop s'avancer que cette résolution ne sera pas tenue. 

5. Passer plus de temps avec la famille et les amis (19 %)


Ce n'est pas une bonne résolution pour les travailleurs humanitaires internationaux, étant donné que le choix de ce métier est bien souvent motivé par un violent désir d'échapper à la famille et aux amis. Nous passons davantage de temps avec la famille et les amis d'autres personnes - les « acteurs locaux », comme on les appelle dans le secteur. Pourtant, nous ne passons pas assez de temps avec eux non plus : le temps c'est de l'argent, et seul 1,6 pour cent des financements vont directement aux acteurs locaux. Il y a consensus sur le fait que localiser l'aide humanitaire exigerait de révolutionner le système actuel, en finançant les agences de première ligne pour éviter de rater d'autres occasions. Plus l'on renforce les capacités locales, moins les travailleurs humanitaires internationaux sont utiles, ce qui nous permettrait de passer davantage de temps avec notre propre famille et nos amis - bien que ce ne soit pas nécessairement une bonne nouvelle pour nombre d'entre nous.

 6. S’organiser (18 %)

Peu probable.

7. Ne pas prendre de résolutions (16 %)


Ou comment essuyer un échec retentissant avant même de commencer l'année. Tout le monde sait que les bailleurs de fonds internationaux adorent prendre des résolutions pour aider les populations en difficulté, bien qu'ils s'y tiennent rarement (voir résolution #4) et qu'on ait déjà que trop entendu cet air en amont du Sommet humanitaire mondial. Le processus de consultation du Sommet humanitaire mondial a donné lieu à 31 propositions émises par la communauté humanitaire, toutes importantes à négocier mais également « vraiment ennuyeuses...[et] peu concrètes ». Comme chacun sait, le secret pour tenir ses résolutions de Nouvel an est d'en formuler de suffisamment vagues et inspirantes, plutôt que de se fixer un objectif précis et de s'efforcer de l'atteindre.

8. Apprendre quelque chose de nouveau (14 %)


Le mot innovation est sur toutes les lèvres. Paradoxalement, cela rend plus difficile de savoir comment se porte la véritable innovation. Des études menées par l'Université de Brighton ont révélé que le gros de l'innovation humanitaire était marginale (par ex. améliorer un peu les choses plutôt que de les faire différemment). Plus inquiétant encore, l'équipe de chercheurs a constaté que « peu de temps était consacré à l'apprentissage continu et cumulatif - le terreau de l'innovation qui marche vraiment ». Le secteur humanitaire a tout un tas de nouvelles choses à apprendre - en particulier sur les innovations qui voient le jour dans les communautés sinistrées - mais il lui faut d'abord apprendre à apprendre.

9. Voyager plus (14 %)


Il s'agit moins d'une résolution de Nouvel An que d'un risque professionnel ; quelle que soit la fréquence des déplacements stipulée dans votre descriptif de poste, vous voyagerez plus. Nous ferions mieux de prendre la résolution de moins voyager, bien que MSF soit déjà d'avis que nous voyageons moins que nous le devrions - et personne ne souhaite se faire regarder de travers par MSF à la prochaine réunion de coordination. La localisation est un élément de réponse (voir résolution #5), mais uniquement si nous le faisons bien - c'est-à-dire que nous ne nous tournons pas vers la gestion à distance uniquement dans les régions peu sûres, comme prétexte pour transférer les risques encourus par le personnel international vers le personnel national.

10. Lire plus (12 %)


J'avais initialement prévu, pour la rédaction de cet article, de lire tous les rapports, consultations et propositions du Sommet humanitaire mondial - mais j'ai vite réalisé qu'ils étaient aussi fréquents que les parachutages au Soudan du Sud à la saison des pluies. Tenter d'en lire plus relèverait du masochisme, alors pourquoi ne pas en revenir aux classiques ? Comme il est dit dans le document d'information d'Oxfam sur le Sommet humanitaire mondial : « le principal moyen pour réduire le terrible bilan de souffrance lors des crises humanitaires [est] de faire respecter le droit international humanitaire et le droit des réfugiés que les États ont déjà reconnus ». Malheureusement, les États ont déjà fermé cette porte à la fin de l'an dernier : nous ne partons pas sur de bonnes bases pour 2016. Dommage pour les résolutions de Nouvel An...

Paul Currion est un consultant indépendant auprès d’organisations humanitaires. ll a travaillé sur des interventions au Kosovo, en Afghanistan, en Irak et dans l’océan Indien post-tsunami. Il vit à Belgrade.


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