L’effet bénévole

Historiquement, les travailleurs humanitaires professionnels ont regardé les bénévoles indépendants avec méfiance, en les considérant comme des amateurs bien intentionnés qui pouvaient aussi bien créer des problèmes que se révéler utiles. Mais leur nombre croissant et l’importance de leur rôle dans la première réponse à l’actuelle crise des réfugiés prêtent à réflexion.  

En mai 2015, au lendemain d’une opération coup-de-poing menée contre des trafiquants d’êtres humains en Thaïlande, un bateau transportant des Rohingyas et des Bangladais dans le besoin s’est retrouvé à la dérive dans l’océan Indien. Pendant que les dirigeants de la région se rejetaient la responsabilité de la situation, un petit groupe de pêcheurs d’Aceh a décidé de prendre les choses en mains. Bravant leur gouvernement, ils ont emmené une flottille de bateaux de pêche jusqu’aux « cercueils flottants » et ont ramené près de 2 000 passagers désespérés à terre.

Depuis, le nombre de travailleurs humanitaires bénévoles positionnés en première ligne de l’action humanitaire a explosé. En Grèce, les bénévoles vont secourir les migrants en mer et leur donnent les premiers soins sur la plage. En Serbie, la majorité de l’aide fournie aux réfugiés qui arrivent à Belgrade provient des bénévoles.

Si ce phénomène répond en partie à l’accroissement des besoins immédiats, il est également lié au fait qu’il n’a jamais été aussi facile de s’autoproclamer acteur humanitaire. Il suffit de prendre un engagement personnel, de créer une page Facebook et de lancer un appel au financement participatif.

« Les médias sociaux permettent à n’importe qui de parler d’une situation et de recueillir des soutiens sur une base temporaire, ce qui est assez révolutionnaire », explique Jarina Chowdhury du National Council of Volunteer Organisations (conseil national des organisations bénévoles). Elle a elle-même participé aux interventions humanitaires réalisées sur l’île de Lesbos lors de ses dernières vacances.
  
Bon nombre de bénévoles ont des compétences, comme les secouristes espagnols qui sont venus en aide aux centaines de migrants dont l’embarcation avait chaviré au large de Lesbos. Des centaines de groupes ad hoc sont apparus à travers l’Europe afin de fournir toute sorte de services, allant de la distribution de vêtements de seconde main à l’installation du Wi-Fi dans les camps. Ils ont aussi de l’argent : à ce jour, Proactiva Open Arms (le groupe de secouristes espagnols) a collecté près de 300 000 euros. http://www.proactivaopenarms.org/.

Les agences d’aide humanitaires sont confrontées à un casse-tête : les bénévoles sont de plus en plus nombreux et leur rôle est de plus en plus important. D’un côté, les agences professionnelles sont forcées de reconnaitre que les bénévoles peuvent réussir là où les professionnels rencontrent des difficultés. « Cette force vive, qui se mobilise elle-même, bénéficie de nombreux avantages, car ils échappent à certaines formalités administratives, ils arrivent sur place, ils n’ont pas besoin de faire le point avec qui que ce soit ou de se préoccuper des questions juridiques ; ils se mettent au boulot, c’est tout », explique Ben Webster, responsable des urgences pour la Croix-Rouge britannique.

« Ce sont des situations très difficiles et les organisations d’aide humanitaire satisfont rarement tous les besoins dans un endroit donné », a-t-il ajouté.

« Le travail fourni par les bénévoles mérite d’être reconnu, car ils jouent un rôle essentiel dans les situations où les pouvoirs publics n’ont pas la capacité d’intervenir », explique William Spindler, porte-parole du HCR.

D’un autre côté, les professionnels craignent que les bénévoles, qui n’ont ni formation ni soutien, ne se mettent en danger et ne mettent en danger ceux qu’ils tentent d’aider. A Lesbos, des bénévoles ont involontairement séparé des familles en leur proposant de les aider dans leurs déplacements sur l’’île. D’autres ont organisé des distributions - de manière amateur - qui ont débouché sur des violences ; ils ont donné des articles inappropriés et essayé de répondre à des situations dépassant de loin leurs capacités techniques, par exemple en essayant de ranimer des enfants qui s’étaient noyés. Les bénévoles ne savent que rarement comment gérer les questions très complexes de protection, comme le trafic d’êtres humains.

La semaine dernière, deux bénévoles – l’un coiffé d’une casquette de baseball et vêtu d’une chemise à carreaux, l’autre avec les cheveux teints en vert et un anneau au sourcil – se sont faits remarquer alors qu’ils participaient à une réunion rassemblant des agences d’aide humanitaire et des dirigeants gouvernementaux venus à Bruxelles pour évoquer la question de la crise des réfugiés en Europe. L’un des bénévoles a eu l’air perplexe quand on lui a demandé si son groupe adhérait à des principes ou à des chartes humanitaires.

« Le problème quand on travaille avec des bénévoles », a-t-il fini par répondre, « c’est que … on ne peut pas vraiment faire respecter les règlements ». Les bénévoles reconnaissent qu’ils n’ont peut-être pas une connaissance de la situation dans son ensemble ou une expérience des structures internationales. Mais comme un autre bénévole l’a dit à IRIN, « nous voulons juste empêcher que les gens meurent de faim ».

Mais les bénévoles sont tellement nombreux, notamment dans le contexte de la crise des réfugiés, que les agences d’aide humanitaire n’ont pas d’autres choix que de trouver une façon de travailler avec eux. Pour les organisations dont la vocation est de créer des partenariats avec des structures établies et enregistrées, dans la pratique, il est très difficile de travailler avec des bénévoles ponctuels – par opposition à ceux qu’ils ont recruté et formé eux-mêmes – sur le terrain. 

Premièrement, le fait de coordonner des groupes obscurs de bénévoles représente un énorme défi, explique M. Webster. « Coordonner des centaines d’individus qui ne sont pas membres d’une organisation, qui ne resteront peut-être pas très longtemps sur place, des individus qui ne connaissent pas le contexte, cela revient à essayer de gérer un objet mouvant, animé – il vous est impossible de le maîtriser.

Appeler une agence d’aide humanitaire et lui proposer ses services peut sembler simple, mais cela pose des problèmes à certaines organisations. Médecins du Monde dirige une clinique à Calais et selon Gareth Walker, directeur de programme international, l’organisation reçoit entre 20 et 30 appels de bénévoles qui demandent de l’aide pour organiser des distributions de dons, ce qui ne relève pas des compétences de l’agence. « L’attention de nos personnels chargés de fournir les soins de santé est donc détournée. Nous avons été obligés d’embaucher une personne à Londres pour classer ces appels, ce qui veut dire que le simple fait d’être en liaison avec les bénévoles nous coûte de l’argent ».

Certaines organisations avancent. Au Royaume-Uni, Redr, spécialiste des formations à l’intention des travailleurs humanitaires, commence à proposer des séminaires gratuits sur des questions pratiques, comme la gestion de la chaîne d’approvisionnement, la gestion des distributions et les principes humanitaires, à des bénévoles qui interviennent dans les camps informels où vivent les migrants et réfugiés de Calais. L’organisation a reçu de très nombreuses demandes. « Nous ne sommes pas là pour critiquer les efforts entrepris, mais pour travailler avec les gens et les aider à fournir de l’aide de manière efficace », a dit Poppy Hardee, chargée de programmes, au journal The Guardian.

Le phénomène actuel des initiatives bénévoles – locales et internationales – a aussi été une caractéristique de la récente réponse au tremblement de terre au Népal. Et en Syrie, les groupes de la diaspora et les bénévoles jouent un rôle clé dans la distribution de l’aide humanitaire.

A Aceh, les pêcheurs qui ont lancé les premières opérations de sauvetage des réfugiés rohingyas continuent de venir en aide aux personnes qu’ils ont secourues avec le soutien des communautés locales. Lilianne Fan, travailleuse humanitaire professionnelle qui a travaillé à Aceh pendant plusieurs années, a appuyé l’effort bénévole en participant à la création de la Geutanyoe Foundation en 2013.

Elle explique qu’elle et les autres bénévoles apportent une touche personnelle, de la chaleur humaine et un esprit de solidarité que les institutions n’ont pas. « Nous créons souvent des amitiés et des relations à un niveau plus personnel et plus individuel que les ONG [organisations non gouvernementales] », dit-elle. « Les bénévoles font des choses que les traditionnelles organisations de la société civile ne peuvent pas faire non plus, comme l’un des pêcheurs qui donne des leçons de musique ».

La fondation Geutanyoe n’a pas eu recours aux sources de financement traditionnelles : elle a collecté plus de 120 000 dollars en faisant appel au financement participatif en ligne. « Nous travaillons dur pour devenir autosuffisant », dit Mme Fan. « Nous réfléchissons au développement de modèles d’entreprenariat social et aussi à la création d’un groupe de contributeurs réguliers à Aceh, en Indonésie et dans la région ».

Les grandes organisations internationales qui interviennent en Europe ont plus de difficultés à adopter ce genre de modèles. Mais alors que les bénévoles voient les barrières d’entrée s’abaisser et que les agences d’aide humanitaires sont soumises à des contraintes croissantes (telles que la réduction de l’accès et les questions de sécurité), les nouveaux groupes de bénévoles risquent de jouer un rôle plus important lors des prochaines interventions humanitaires.

« C’est une question que nous devons résoudre », dit M. Walker. « C’est un phénomène qui va prendre de plus en plus d’ampleur, les bénévoles ont beaucoup à offrir. Mais une agence seule ne pourra pas régler la question. Il nous faut une approche collective et coordonnée ».

« Nous devons admettre que les bénévoles constituent une nouvelle réalité dans ces interventions », explique Peter Bouckaert, directeur des urgences de Human Rights Watch, qui vient de rentrer de Lesbos. « Cela veut dire que les organisations humanitaires ont un nouveau partenaire sur le terrain et il leur faut apprendre à mieux travailler ensemble ».

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