Opinion : Un désert appelé réforme

Paul Currion

Chroniqueur pour IRIN 

Note de l'auteur

'Inspired' by our recent interview with new UN humanitarian chief Stephen O'Brien, IRIN columnist Paul Currion says he has lost faith in the World Humanitarian Summit as he argues the powers-that-be want to preserve the status quo, not fix the crisis in the sector.

Avez-vous des doutes sur votre vocation d’humanitaire ? Avez-vous l’impression que les standards Sphère n’apportent pas de réponse aux questions existentielles ? Avez-vous complètement perdu la foi, à tel point que vous n’assistez plus aux réunions de groupes sectoriels hebdomadaires ? Eh bien vous n’êtes pas seul : si vous avez lu mes chroniques précédentes pour IRIN, vous avez probablement remarqué que je traverse une crise de foi vis-à-vis du secteur humanitaire.

Pour ce qui est du Sommet mondial sur l’action humanitaire, je m’approchais pourtant plus de Fox Mulder que de Dana Scully. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, j’avais la preuve solide que des extraterrestres avaient pris le contrôle de notre planète le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) organisait un processus mondial de consultations impliquant 23 000 personnes aux quatre coins du monde. Et j’ai été complètement convaincu quand Jemilah Mahmood – que je connais depuis des années et qui semble relativement bien respectée par les différents acteurs du secteur — a été désignée responsable du secrétariat du Sommet. []

Malheureusement, ma conviction a duré aussi peu de temps qu’il en a fallu à Jemilah pour démissionner. Par pure coïncidence, peu avant sa démission, le processus en vue du Sommet a brusquement viré de bord… en faveur de Stephen O’Brien, le très mobilisateur nouveau chef d’OCHA (et coordinateur humanitaire des Nations Unies), qui a inspiré cette chronique grâce à la stimulante interview qu’il a accordé à IRIN le mois dernier. M. O’Brien contredit ceux d’entre nous qui croient que le système humanitaire est défaillant. Selon ses propos, « Le système n’est pas défaillant. Il a tout simplement un problème de financement. » 

Si cette remarque a un air de déjà-vu, c’est parce qu’il avait dit exactement la même chose dans une interview en septembre. Et parce qu’António Guterres, le Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, a lui aussi dit en septembre que « la communauté humanitaire n’est pas défaillante […] Mais nous sommes en faillite. » Ou encore parce que le Programme alimentaire mondial a réaffirmé lors de la consultation mondiale en vue du Sommet que « le système humanitaire n’est pas défaillant, mais il manque évidemment de ressources. » 

Vous avez peut-être remarqué une certaine similitude dans ces propos.

Il n’est pas surprenant que les agences des Nations Unies fassent bloc sur cette question, car la structure existante joue directement dans leur intérêt. Les bailleurs de fonds vont probablement suivre, car il est politiquement plus facile de s’engager vaguement dans de futurs dons que de faire des projets concrets de réforme institutionnelle. À l’heure qu’il est, les organisations non gouvernementales (ONG) sont quant à elles toujours trop divisées pour défendre une position commune, ce qui ne laisse pas beaucoup de parties prenantes pour afficher nos 95 thèses à la porte de l’église*, ou du moins pour afficher de nouvelles propositions à la porte du Sommet à Istanbul.

Cette défense généralisée du statu quo montre que le Sommet a manifestement intégré la position des Nations Unies et permet à M. O’Brien de dire sans ciller que « les Nations Unies n’ont pas à changer ». La réforme des Nations Unies est non seulement balayée de la table, mais M. O’Brien souhaite vivement qu’IRIN (et probablement tous les autres) arrête de parler de « quelques éléments concrets qui pourraient entraîner un changement marginal ». Et qu’est-ce que cela nous laisse ? M. O’Brien nous parle d’être « plus efficaces que jamais, plus transparents que jamais, plus redevables que jamais » — ce qui revient à ne rien changer, sauf ajouter quelques infographies.

Certains gardent la foi — les blogueurs généralement pragmatiques d’AidLeap pensent que nous devons « oublier les imperfections du processus et chercher à tirer le meilleur parti de cette rare occasion mondiale » –, mais, moi, je n’ai plus aucun espoir en ce Sommet. Je me suis tourné vers Aid Worker Jesus pour essayer de trouver comment réagir à ma crise de foi, mais ils se sont contentés de me dire « Si ton secteur se dirige déjà vers un Sommet, mon fils, nous devons en revenir avec nos tables de la loi, ou sur elles » (merci Aid Worker Jesus, mais si je cherchais une réponse énigmatique, je me serais adressé à l’Assemblée générale des Nations Unies). 

Pour en revenir à l’opposition « pas défaillant, mais en faillite », il est de plus en plus évident que le Sommet a un plus grand dessein. Dans sa déclaration, le PAM a ajouté que le Sommet était « l’occasion de se mettre d’accord sur des réformes nécessaires pour le financement de l’aide humanitaire et pour créer des ressources supplémentaires ». Tout à fait : les Nations Unies n’ont jamais eu une aussi bonne occasion de récolter des fonds.

Le financement de l’aide humanitaire est bien entendu une question essentielle. Mais nous savons que le manque de fonds n’est pas le principal problème. Sinon, l’intervention après le tsunami dans l’océan indien — la première et sans doute la dernière fois où nous avons eu tellement d’argent que nous ne savions plus quoi en faire — aurait été une réussite totale. Malheureusement, la Coalition pour l’évaluation des opérations de secours et de relèvement après le tsunami a remarqué de « nombreux exemples d’interventions de mauvaise qualité » dans lesquelles « des organisations internationales ont souvent ignoré les capacités locales ». Et ces interventions étaient soutenues par des bailleurs de fonds qui ont pris leurs décisions « en se fondant sur des calculs politiques et sous la pression des médias ». 

Nous avons fait beaucoup de progrès depuis, mais aucun de ces problèmes fondamentaux n’a été résolu de manière satisfaisante. Il suffit de jeter un oeil à l’enquête réalisée par Ground Truth Solutions auprès de la population népalaise pour en avoir le coeur net : six mois après le séisme, 73 pour cent des personnes interrogées trouvaient que leurs besoins prioritaires n’étaient pas comblés. Plus important encore, aucun de ces problèmes n’était dû à un manque de fonds et aucun ne peut être résolu par des financements plus importants. Plus de fonds pour de mauvaises pratiques ne donnent pas de bonnes pratiques, mais plus de mauvaises pratiques. Même l’initiative interorganisations qui s’est intéressée à l’avenir du financement de l’aide humanitaire n’a pas limité ses recommandations au financement. Le rapport a conclu que le système était « déconnecté de la réalité du monde dans lequel il opère et loin d’être apte à affronter les difficultés du futur. » Le problème fondamental est le modèle de gestion du secteur de l’humanitaire — et cela se traduit par un besoin urgent de réformes structurelles. 

Ce qui est étrange, c’est que, jusqu’à récemment, les agences des Nations Unies semblaient cruellement conscientes de cette nécessité. La première clause du Plan de gestion 2014-2016 du PAM stipule qu’il a été conçu pour faire en sorte que l’organisation soit « adaptée à sa mission ». À la suite de l’épidémie d’Ebola, un rapport commandé par l’Organisation mondiale de la Santé a révélé que l’organisation « ne possède, à ce jour, ni les capacités ni la culture organisationnelle nécessaires pour engager une action d’urgence complète pour garantir la santé publique » et a proposé des mesures pour que l’organisation soit — encore une fois — « adaptée à sa mission ». En janvier, M. Guterres, du HCR, a même écrit un article disant que : « L’architecture de l’aide humanitaire que nous avons construite après la Seconde Guerre mondiale n’est plus adaptée à sa mission », dans une partie intitulée « un système défaillant ». 

Mais quand la consultation mondiale a commencé, ils avaient complètement changé de position. Peu de personnes attendaient beaucoup du Sommet, mais nous espérions au moins parler de ces problèmes importants auxquels le secteur dans son ensemble est confronté. Avec les hommes d’OCHA qui tiennent maintenant la barre du processus, il est de plus en plus probable que les Nations Unies laisseront peu de place à un véritable changement systémique. Il semble pourtant que Stephen O’Brien croit suffisamment au Sommet pour tout le secteur. Il faut peut-être donc se demander s’il n’a pas raison et si le système ne fonctionne pas exactement comme il devrait. 

Curieusement, cela me terrifie encore plus que l’idée que le système soit défaillant.
 
Paul Currion est un consultant indépendant auprès d’organisations humanitaires. Il a travaillé sur des interventions au Kosovo, en Afghanistan, en Irak et dans l’océan Indien post-tsunami. Il vit à Belgrade.

* Célèbre document qui aurait déclenché la Réforme protestante en Allemagne