Compter sous les tirs : l’histoire méconnue des bilans meurtriers en Syrie

Annie Slemrod

Rédactrice Moyen-Orient

Dénombrer les victimes dans une zone de guerre aussi complexe que la Syrie est si difficile que les Nations Unies ont jeté l’éponge début 2014, en affirmant ne plus être en mesure de garantir la fiabilité de leurs sources.

Plusieurs autres organisations sont néanmoins déterminées à continuer de tenir le compte du mieux qu’elles le peuvent, en dépit des nombreux obstacles que ce conflit durable dresse en travers de leur route.

Les chiffres avancés par ces groupes – le Centre de documentation des violations en Syrie (VDC), le Réseau syrien pour les droits de l'homme (SNHR), l’Observatoire syrien des droits de l’homme (SOHR) et le Centre syrien de statistique et de recherche (SCSR) – ont servi de point de départ à un rapport commandé par les Nations Unies et publié l’année dernière, qui tient également compte des statistiques du gouvernement syrien. On y apprend que 191 369 morts violentes liées au conflit ont été enregistrées en Syrie entre mars 2011 et avril 2014. 

IRIN s’est entretenu avec trois de ces organisations au sujet de leur travail (l’Observatoire s’est refusé à tout commentaire sur le présent article).

« Parfois nous nous rendons sur place pour voir les corps, nous vérifions les photos, nous interrogeons les familles et nous parlons aux hôpitaux », a dit Bassam al-Ahmad, le porte-parole basé en Turquie du VDC, qui emploie 15 chercheurs expérimentés sur le terrain en Syrie pour collecter les données relatives aux pertes humaines auprès des médecins, des hôpitaux et d’autres sources - et les vérifier le cas échéant.

Le bilan global des victimes établi par le VDC depuis mars 2011 – époque à laquelle les manifestations pacifistes contre Bachar al-Assad ont commencé à dégénérer en guerre totale - s’élève à 124 388 personnes, dont 88 713 civils.

L’enlèvement en décembre 2013 de la responsable du VDC, l’avocate et militante des droits de l’homme Razan Zaitouneh, alors qu’elle se trouvait au siège de l’organisation à Douma, est une illustration éloquente des risques du métier. On reste sans nouvelles d’elle à ce jour.

Identifier les civils

Distinguer les victimes civiles des combattants est une tâche importante, bien que difficile. VDC s’attache à le faire autant que possible, en obtenant un maximum d’informations des témoins et autres sources.

Comme l’a fait remarquer M. Ahmad, les combattants n’ont pas nécessairement besoin d’être armés pour être comptabilisés comme tels.

« Lorsque le porte-parole [du groupe islamiste militant] Jaysh al-Islam a été tué, nous l’avons comptabilisé comme un combattant, bien que ce ne soit pas un soldat », a-t-il dit.

« Nombre [d’anciens civils] sont devenus des combattants », a dit Wael Ajeli, porte-parole du SNHR, qui dénombre 179 291 victimes civiles en Syrie depuis mars 2011.

Ils ont pris les armes pour combattre le régime [de Bachar al-Assad] et ont rallié différents groupes », a-t-il ajouté en expliquant que certains d’entre eux avaient depuis « tenté de réintégrer la vie civile ».

Des décomptes variables

Les écarts constatés entre les bilans des différentes organisations sont en partie imputables au déséquilibre de leurs présences respectives sur le territoire syrien.

« Notre présence à Raqqa est insuffisante », a dit M. Ahmad à propos de cette ville du nord du pays dominée par le prétendu État islamique (EI). Mais elle plus marquée dans d’autres régions comme la province d’Hassaké, dans le nord-est. « Nous avons un contact sur place qui passe ses journées à recueillir ce type d’informations. »

Le SOHR - dont le réseau syrien est coordonné depuis Londres, et qui estime que 250 000 personnes (dont 115 627 civils syriens) ont été tuées dans cette guerre – « est plus présent que nous dans certaines régions », d’après M. Ahmad. « Nous disposons d’informations sur certaines régions qu’ils n’ont pas », a-t-il ajouté. 

Quelque 6,5 millions de personnes sont déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) en Syrie. Avec des déplacements forcés de populations d’une telle ampleur, il est « difficile de trouver des personnes ayant une vie normale », avec des réseaux de contacts établis et un accès régulier à Internet pour nous communiquer leurs observations.

Tareq Bilal, le directeur général du SCRS établi en Allemagne, a dit que son groupe se composait de 122 chercheurs bénévoles sur le terrain en Syrie, réparti sur l’ensemble des 14 gouvernorats que compte le pays à l’exception de ceux de Tartous et de Soueïda. Le groupe a enregistré 117 089 décès civils à ce jour.

Le SCRS classe ses sources en deux catégories : primaires (essentiellement ses propres informateurs et les témoins oculaires fiables) et secondaires (notamment les témoins moins fiables, les bilans humains publiés par le gouvernement et les reportages).

Deux sources, dont l’une au mois doit être primaire, sont nécessaires pour que le SCRS ajoute un décès à ses listes publiques. D’autres signalements sont enregistrés sans être rendus publics. Pour M. Bilal, il est essentiel de faire preuve d’une telle rigueur, car « il s’agit de coller autant que possible à la vérité ».

Difficultés

Pourtant, bien souvent même se rendre sur les lieux d’un drame peut s’avérer complexe.

« Parfois, une violation est perpétrée loin de vous, et vous avez besoin d’une voiture pour vous y rendre », a dit M. Bilal. Il arrive « que nous n’ayons tout simplement pas assez d’appareils photo, de papier ou de stylos », a-t-il expliqué.

De temps à autre, la guerre s’ingère de façon plus spectaculaire. M. Bilal a raconté que l’un de ses informateurs avait été surpris par un tir d’obus alors qu’il tentait de charger du matériau neuf sur un serveur à l’étranger depuis son bureau. Il a survécu, mais « nous avons perdu de grandes quantités de données et d’informations », a-t-il dit. En conséquence, ces informations perdues n’apparaissent pas dans les statistiques du SCRS.

Bien que le bureau de l’informateur n’ait pas été visé délibérément en raison de son travail, tous les groupes auxquels IRIN a eu l’occasion de parler ont dit se heurter à l’hostilité des parties belligérantes.

Dans le viseur

« Nous ne sommes populaires auprès de personne, que ce soit le régime ou l’opposition armée, car c’est un conflit épineux, un conflit difficile et les parties impliquées sont nombreuses », a dit M. Aleji du SNHR.

« J’imagine qu’aucune [de ces parties] n’aime voir les défenseurs des droits de l’homme observer et documenter les violations et les abus perpétrés, et comptabiliser les détenus, les incidents, les disparitions forcées et les pertes humaines. »

M. Ahmad, qui est du même avis, a souligné que l’EI « ciblait systématiquement les médias, les militants et les informateurs » à Alep et Raqqa, où « ils sont pires que le régime [d’Assad]. L’un des collaborateurs de M. Ahmad a été enlevé à Raqqa en janvier 2014, et n’est jamais réapparu.

M. Bilal a lui aussi relaté que de « nombreux » informateurs avaient été pris pour cible : certains ont été arrêtés et « d’autres sont encore incarcérés, on ne sait pas s’ils sont encore vivants ». L’un de ses informateurs a été tué par l’EI, a-t-il dit.

Les fréquentes accusations lancées contre l’origine de leurs financements ou leur statut de militants – suggérant qu’ils seraient favorables à l’opposition – sont une autre forme d’hostilité, moins violente, dont sont victimes ces groupes. À ses détracteurs, M. Bilal répond que le « travail de défense des droits de l’homme » mené par le SCRS, et dont le décompte des victimes fait partie, est assuré par des bénévoles et ne requiert donc aucun financement. Leurs autres travaux de recherche, notamment les enquêtes, exigent des financements de sources qu’il n’a pas citées. « Nous ne recevons aucune aide du gouvernement ou d’une quelconque organisation, nous sommes totalement indépendants », a dit M.
Aleji du SNHR. Il n’a été possible de joindre le VDC pour qu’il s’exprime sur ses financements.

En deçà de la réalité

Les trois groupes ayant accepté de parler à IRIN s’accordent à dire que les conditions sur le terrain et la rigueur de leurs exigences de vérification font qu’il est impossible de dénombrer ou d’inventorier formellement toutes les victimes.

« Nous sommes convaincus que le chiffre réel est supérieur au nôtre », a dit M. Ahmad.

C’est dans les zones sous contrôle de l’EI et du gouvernement que les chances de sous-évaluer le bilan des victimes sont les plus importantes, en particulier s’agissant des troupes gouvernementales.

À propos des régions dominées par le gouvernement, comme Damas, M. Aleji a dit : « Il n’est pas vraiment possible de recueillir beaucoup de données… On n’a pas accès partout et les habitants sont plus craintifs et effrayés de parler. Collecter des informations demande plus de temps, d’efforts et de ressources… Mais c’est impossible et nous le faisons quand même. »

M. Ahmad a également dit que recueillir des informations dans les territoires contrôlés par l’EI était très difficile.

Une crédibilité qui se vaut

Loin d’être bancals du fait de ces contraintes, les ensembles de données de ces groupes sont suffisamment proches pour être jugés « aussi plausibles » les uns que les autres, d’après Megan Price, directrice de recherche au Human Rights Data Anlaysis Group (HRDAG, Groupe d’analyse statistique sur les droits de l’homme), qui a publié un rapport à la demande des Nations Unies l’an dernier.

Mme Price est également d’avis que ces groupes sous-estiment certainement le nombre de victimes, et le font « dans une mesure imprévisible et variable dans le temps et l’espace ».

« Cela signifie que les cartes et les graphiques que nous réalisons reflètent davantage des schémas de communication que des schémas de violence », a-t-elle ajouté.

Les ensembles de données comportent plusieurs permutations de noms, d’âges, de causes/lieux de du décès et de photos. Certains groupes recueillent également des informations relatives à des allégations de torture et de disparitions forcées.

En plus d’offrir un listing permanent aux familles des victimes, les informations collectées par ces groupes pourraient contribuer à l’obligation de rendre des comptes à long terme.

« Nous n’avons pas accès aux tribunaux, mais nous comptons sur le fait que ce soit possible à l’avenir », a expliqué M. Bilal.

Des investigateurs mus par des ambitions analogues travaillent en Syrie depuis plusieurs années.

Voir : Les balbutiements de la justice transitionnelle en Syrie 

« Beaucoup de choses demandent à être améliorées » en matière de collecte de données en Syrie, a souligné Stephen Rapp, l’ancien ambassadeur itinérant des États-Unis pour les crimes de guerre, lors d’un événement récent à Londres.

« Mais c’est formidable que les choses bougent et que nous collections des informations, et mon instinct me dit qu’avec des preuves solides il est difficile de balayer tout cela sous le tapis », a-t-il ajouté.

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