La sélection d’IRIN : voyages mortels, drones américains et dilemmes humanitaires éthiques

Voici la liste des lectures recommandées par IRIN. Chaque semaine, notre réseau mondial de correspondants spécialisés partage sa sélection d’articles de recherche, de podcasts, de rapports, de billets de blogues et d’articles de fond à ne pas manquer pour rester au fait de l’actualité mondiale en matière de crises. Nous signalons également les conférences importantes à venir, les publications de livres et les débats sur les politiques.

À lire : notre Top 4

Le risque de viol est bel et bien une réalité pour les réfugiés qui affluent en Europe

« Je pense que c’est une partie de l’histoire qu’on ne raconte pas. » Les femmes réfugiées qui se déplacent sur le continent européen doivent composer avec une crise dans une crise en raison de la menace constante de viol, d’agression sexuelle, de harcèlement ou d’exploitation. Dans cette enquête pour Buzzfeed, Jina Moore révèle pourtant que les organisations humanitaires ne cherchent pas à résoudre le problème : « Aucune organisation oeuvrant sur les lignes de front… n’a déployé de délégué à la protection des femmes ou de responsable des questions de genre. » À la suite d’entretiens avec le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), la Croix-Rouge et d’autres intervenants sur le terrain et la cueillette de témoignages de victimes et de spécialistes de la traite d’êtres humains, Mme Moore a conclu qu’il n’y avait pas eu de tentative réelle pour évaluer l’ampleur du problème. Ce qui est plus décourageant encore, c’est que de nombreuses personnes refusent simplement de reconnaître les risques sexospécifiques inhérents au vécu des réfugiés.

Gérer la peur d’Ebola

L’an dernier, les travailleurs humanitaires craignaient plus de se rendre dans des pays affectés par Ebola que dans des zones de guerre. Comment le système humanitaire mondial a-t-il géré l’épidémie d’Ebola la plus meurtrière de l’Histoire ? Pas très bien, selon ce compte-rendu du Groupe de politique humanitaire (HGP, selon le sigle anglais). Les auteurs affirment que la crainte maladive du virus a occasionné des délais dans la réponse des communautés, des gouvernements et des ONG et que ces délais ont eu de graves répercussions à long terme. La faiblesse des services de santé, la médiocrité des infrastructures et la rareté des systèmes de surveillance des maladies existant en Afrique de l’Ouest ont simplement exacerbé le problème et transformé en défis complexes toutes les tâches des humanitaires – de l’organisation d’enterrements sécuritaires à la gestion quotidienne des centres de traitement d’Ebola. « La peur elle-même n’est pas le problème », ont dit les auteurs. « Le problème, c’est que les organisations humanitaires ne la traitent pas comme une question qu’il faut régler rapidement lorsqu’elles planifient et mènent des réponses de santé. »

Voyages mortels

« Les mauvais traitements vécus quotidiennement par les Rohingyas qui sont restés coincés sur des bateaux dans le golfe du Bengale et la mer d’Andaman sont presque trop horribles pour être décrits en mots. » De multiples crises de réfugiés ont eu lieu au cours de l’été dans le monde, et la situation désespérée des musulmans rohingyas, une minorité ethnique et religieuse persécutée au Myanmar, a finalement été révélée au monde. Aujourd’hui, alors que la saison de la mousson tire à sa fin en Asie du Sud-Est, on craint qu’une nouvelle vague de Rohingyas ne s’embarque sur des bateaux. Amnesty International a interviewé plus de 100 réfugiés qui ont atteint l’Indonésie. Nous apprenons que parmi ceux qui ne se sont pas rendus, certains ont probablement été tués ou vendus pour effectuer du travail forcé. Les survivants révèlent également les conditions épouvantables dans lesquelles les trafiquants d’êtres humains les ont gardés. Les Nations Unies estiment que près de 400 Rohingyas ont perdu la vie dans les premiers mois de 2015. Amnesty insiste sur le fait que le chiffre réel est probablement beaucoup plus élevé.

« Drone papers »

« Les drones ne sont que de simples outils, pas une politique. La politique qui prime ici, c’est celle de l’assassinat. » Dans ce reportage-choc en huit parties, The Intercept s’appuie sur une série de documents confidentiels qui lui ont été transmis par une source non identifiée appelée « le nouveau Snowden » pour offrir un examen exhaustif et critique du programme secret de drones de l’administration américaine au Moyen-Orient et en Afrique. Les documents révèlent le tournant de plus en plus sinistre qu’ont pris les opérations antiterroristes américaines depuis les attaques du 11 septembre 2001. On apprend notamment que pour chaque cible autorisée tuée dans une frappe ordonnée par la CIA et le commandement conjoint des opérations spéciales (JSOC, selon le sigle anglais), environ six autres personnes sont tuées. Ils font partie de ce qu’on appelle « les dommages collatéraux ». En désignant ces morts comme des « ennemis tués en action », les États-Unis sont capables de minimiser le nombre de victimes civiles. Comme l’écrit leur source : « C’est une façon très habile et efficace de mener la guerre [des drones], sans avoir à recourir à une invasion massive sur le terrain comme on l’a fait en Irak et en Afghanistan – avec les résultats que l’on connaît. »

À écouter :

Les nouveaux missionnaires de l’Afrique ?

Dans ce récent podcast Global Thinkers, de Foreign Policy, l’animatrice Seyward Darby s’entretient avec l’artiste visuel Sam Hopkins et la chroniqueuse de FP Michela Wrong au sujet de leurs expériences de travail dans la « ville-ONG » de Nairobi, au Kenya, ainsi que des perceptions déformées et persistantes de l’industrie de l’aide au sujet de l’Afrique de l’Est. M. Hopkins, qui s’intéresse à la façon dont les humanitaires se perçoivent eux-mêmes, parle d’une idéologie gouvernant les organisations humanitaires qui continue d’« exploiter une vision stéréotypée de l’Afrique comme un lieu de misère » et des artistes comme lui qui tentent de dénoncer cet état de fait afin de produire une contre-histoire. Mme Wrong évoque le refus de l’aide de l’Érythrée et croit que cela a bénéficié au pays dans certains cas malgré la persistance d’autres problèmes liés aux droits civils : « Ils sont responsables de leur propre destinée. Ils mènent des opérations de lutte contre la famine, ils sont très efficaces sur le plan de la santé, de l’éducation primaire... et c’est très rafraîchissant de voir un gouvernement qui ne joue pas ce jeu. »

À venir :

Comment être un travailleur humanitaire éthique ?

Les travailleurs humanitaires qui oeuvrent sur le terrain sont chaque jour confrontés à des dilemmes éthiques difficiles. Ils peuvent se demander, par exemple, où se trouve la limite entre la coopération pratique et la complicité de violations des droits de l’homme lorsqu’on traite avec un régime immoral ou un groupe armé sur le terrain. Le lancement de l’ouvrage intitulé Humanitarian Ethics: A Guide to the Morality of Aid in War and Disaster [Éthique humanitaire : guide de la moralité de l’aide humanitaire dans les situations de guerre et de catastrophe], dont l’auteur, Hugo Slim, est chef des politiques au sein du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), sera aussi l’occasion d’une table ronde animée par l’ALNAP. Les participants s’intéresseront aux questions morales auxquelles font face les humanitaires lorsqu’ils tentent de rester impartiaux en fournissant de l’aide aux populations les plus vulnérables. Vous pourrez suivre la discussion en ligne via la diffusion en direct ou sur Twitter (#hum_ethics).

Une publication d’IRIN :

Survivre sur le mont Sinjar

Plus d’un an s’est écoulé depuis que le monde a observé, horrifié, la fuite des Kurdes yézidis vers le mont Sinjar pour échapper aux griffes de l’État islamique (EI). Où sont-ils aujourd’hui ? Sofia Barbarini est l’une des rares reporters à avoir obtenu l’accès à cette région, où vivent encore 8 750 yézidis. Le photoreportage exclusif qu’elle a produit pour IRIN montre une communauté dépenaillée qui peine à s’en sortir. La saison froide approche, et les yézidis du mont Sinjar vivent toujours dans des tentes en piteux état. Tandis que les affrontements entre l’EI, diverses milices et les forces de la coalition continuent de faire rage dans la ville de Sinjar, au pied de la montagne, les yézidis qui y vivent semblent se concentrer sur une seule chose : réussir à passer l’hiver.

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