Soudan du Sud : le dernier accord de paix périclite à son tour

Jason Patinkin
Reporter and regular IRIN contributor who has covered South Sudan's civil war since December 2013

Le dernier accord de paix en date s’enlise au Soudan du Sud, avec la reprise des combats et une nouvelle déclaration du président Salva Kiir menaçant ses dispositions les plus sensibles.

Le président Kiir, d’ethnie dinka, et le chef rebelle Riek Machar, d’ethnie nuer, ont ratifié le mois dernier un accord de paix censé mettre fin à 21 mois d’affrontements, après que la lutte de pouvoir entre les deux hommes eut dégénéré, engendrant des violences marquées par le massacre de Nuers aux mains de l’armée à Djouba, la capitale.

Les affrontements ont fait plusieurs dizaines de milliers de victimes, et entraîné le déplacement de plus de 2 millions de personnes, d’après les Nations Unies.

Mais le dernier accord en date – qui bénéficie de l’appui de la communauté internationale, y compris des Nations Unies et de l’Union africaine – pourrait connaître le même sort que les accords précédents (au moins sept) qui ont tous échoué au bout de quelques jours.

Ces deux dernières semaines, des combats ont éclaté dans au moins trois des États du Soudan du Sud.

Dans l’État septentrional d’Unité, les forces rebelles – qui se seraient récemment ravitaillées en munitions, d’après les analystes – ont pris d’assaut les quartiers généraux de Leer et de Koch vendredi dernier [2 octobre], s’emparant brièvement des chefs-lieux des deux comtés. Les combattants, qui ont depuis gagné Nyal – un bastion rebelle situé à la pointe sud de l’État d’Unité – ont confié à IRIN avoir aperçu les dépouilles d’entre 30 et 50 soldats des deux camps dans la ville de Leer à l’issue des combats.

Les affrontements ont contraint Médecins sans frontières (MSF) et le Comité international de la Croix-Rouge à évacuer leurs effectifs de Leer pour la troisième fois au moins depuis le début de cette guerre. « Des dizaines d’hommes armés bien organisés » ont pénétré l’enceinte de l’organisation où les travailleurs humanitaires et les patients s’étaient abrités le 2 octobre, et ont volé des véhicules, du matériel médical et d’autres fournitures après avoir menacé le personnel. MSF a rapporté que des soldats avaient à leur tour pénétré l’enceinte le lendemain.

Les combattants rebelles de Nyal ont nié toute responsabilité. Ils ont affirmé s’être vu refuser l’accès à l’enceinte par les travailleurs humanitaires, où ils tentaient de pénétrer pour vérifier qu’aucun membre du gouvernement ne s’y trouvait. Ils ont ajouté avoir été repoussés en dehors de la ville de Leer par les forces gouvernementales dans la soirée.

Nouvelle vague de déplacements

En réponse à l’avancée de courte durée des rebelles, les forces gouvernementales – épaulées par des troupes de Bentiu, la capitale de l’État – se sont déployées dans tout le comté de Leer. Elles ont jusqu’à présent déplacé plus de 150 personnes sur leur passage, venues rejoindre les plusieurs dizaines de milliers de personnes déjà présentes à Nyal, d’après le commissaire aux opérations de secours.

Des sources sur le terrain à Leer - parmi lesquelles le commissaire rebelle du comté, Kuong Kuony – ont dit que les forces gouvernementales avaient attaqué Din Din, Thonyoor, Pilinj et Adok Port dans la semaine. Ces sources ont également rapporté que les tirs d’artillerie se poursuivaient hier [jeudi 8 octobre] à Adok. Le porte-parole des rebelles, William Gajiath, a en outre signalé des affrontements dans le comté de Loch ce matin [vendredi 9 octobre].

Invités à commenter les événements, les responsables gouvernementaux à Leer se sont révélés injoignables. Le porte-parole de l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS), le colonel Philip Aguer, n’a pas donné suite à nos multiples courriels.

William Chuol, qui était propriétaire d’une salle de projection à Leer, fait partie des déplacés fraîchement débarqués à Nyal. Les forces gouvernementales ont incendié Thonyoor et ouvert le feu sur les civils, a-t-il rapporté. Il a raconté s’être caché dans les marais de papyrus en attendant la fin des violences, puis avoir regagné la ville après le départ des soldats au bout de quatre heures. Là, il a découvert 11 dépouilles : un homme et ses trois filles ainsi que sept membres d’une autre famille.

« Ils viennent traquer les rebelles, mais tuent des civils sur leur passage », a dit M. Chuol à IRIN.
Chargée d’assurer la protection des civils, la mission des Nations Unies au Soudan du Sud (MINUSS) était absente du sud de l’État d’Unité pendant les derniers affrontements. Lors d’affrontements survenus plus tôt cette année dans la même région, les troupes de la MINUSS avaient été refoulées par les troupes gouvernementales.

Regain de violence

Des combats ont également été signalés dans l’État d’Équatoria-occidental, où l’on assiste à une exacerbation des tensions et de la violence entre les groupes armés locaux et les forces gouvernementales. La MINUSS a également fait état de tirs d’artillerie à Malakal mardi [6 octobre] dans l’État du Nil Supérieur, en provenance de la rive occidentale du fleuve contrôlée par les rebelles.

Nyal est une paisible petite ville plantée de palmiers et de manguiers, située en zone marécageuse.

Avec l’afflux de civils déplacés, elle s’est transformée en une plateforme des activités de secours grouillant d’activité. Le ciel y résonne du vrombissement d’énormes avions Iliouchine venus parachuter les sacs de céréales du Programme alimentaire mondial, tandis que des travailleurs humanitaires distribuent des bâches, de la vaisselle et des seaux aux déplacés.

L’histoire d’Elizabeth Nyawich est représentative. Cette mère de famille est arrivée à Nyal il y a deux mois, pour échapper à une fulgurante offensive du gouvernement lancée en mai et ayant entraîné le déplacement de plus de 100 000 personnes. Les groupes de défense des droits de l’homme ont accusé les forces gouvernementales d’avoir pris des civils pour cible, d’avoir enlevé et violé des centaines de femmes et de fillettes, et d’avoir incendié de très nombreux villages.

Mme Nyawich a raconté avoir tenté de survivre dans les marécages, où la situation est plus sûre. Elle a toutefois fini par rejoindre Nyal lorsque deux enfants ayant trouvé refuge sur la petite île marécageuse où elle se trouvait sont morts de faim. Elle a dit que ses propres enfants, dont les côtes sont apparentes et le ventre gonflé, étaient encore convalescents.

« Regardez-les, ont-ils l’air en bonne santé ? », a-t-elle demandé, en ajoutant qu’elle ne retournerait pas chez elle malgré l’accord de paix du mois dernier.

« Je ne crois pas en cette paix. J’ai entendu dire que les forces gouvernementales continuaient de donner la chasse aux civils à Leer, alors en quoi est-ce la paix ? »

Alors que la situation militaire se détériore, la mise en œuvre politique de l’accord montre elle aussi des signes d’essoufflement. Machar a rejeté un dispositif de sécurité le mois dernier, et les forces ougandaises qui soutenaient Kiir ne semblent pas disposées à quitter le pays d’ici samedi [10 octobre] comme stipulé dans le dernier accord de paix en date.

Nouveaux États

À cette menace s’ajoute l’annonce unilatérale de Kiir prévoyant la division en 28 États des dix États actuels, contrariant les fragiles dispositions de l’accord régissant le partage de pouvoir. Conformément à ces dernières, la gouvernance des États d’Unité et du Nil supérieur - tous deux producteurs de pétrole - incombe au camp de Machar. Mais le nouveau décret de Kiir, qui se propose de redessiner le pays selon des critères largement ethniques, diviserait ces deux États en sept, isolant ainsi les Nuers des régions productrices de pétrole.

Kiir, qui a prétendu que son initiative avait pour but de « rapprocher le pouvoir et les ressources des populations rurales », a été sévèrement critiqué. Trois des principaux bailleurs de fonds du pays – les États-Unis, le Royaume-Uni et la Norvège – ont dit que « cela contredisait directement l’engagement du gouvernement sud-soudanais à mettre l’accord de paix en œuvre ».

Un groupe de 15 organisations de la société civile sud-soudanaise ont enjoint Kiir à suspendre son décret, en affirmant que la création de nouveaux États était contraire à la Constitution et risquait d’accentuer les divisions tribales au sein du pays.

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