Qui bombarde, répare : l’aide saoudienne au Yémen

En cette froide journée d’automne à Genève, l’élégante demeure abritant le Club suisse de la presse était flanquée d’une demi-douzaine de limousines noires, affichant de caractéristiques plaques diplomatiques. Elles étaient là pour des diplomates saoudiens, venus pour appuyer le lancement d’un généreux plan d’aide pour le Yémen financé par l’Arabie saoudite.

Ce don, d’un montant de 274 millions de dollars, est la première action notable du nouveau Centre-roi Salmane de secours et d’aide humanitaire. Inauguré il y a quatre mois seulement, le centre aura pour mission de coordonner les fonds saoudiens destinés aux crises humanitaires à travers le monde.
Ces 274 millions couvrent l’intégralité d’un appel de fonds pour le Yémen, lancé par les Nations Unies en avril : c’est l’une des très rares fois où un appel de ce type est entièrement financé. Depuis, les Nations Unies ont annoncé avoir besoin de 1,6 milliard de dollars pour faire face à la crise humanitaire au Yémen.

Un concours de circonstances embarrassant

Ce qui apparaît dans les livres comptables comme un geste humanitaire d’une immense générosité prend néanmoins une toute autre dimension si l’on considère la politique internationale.

Une coalition menée par l’Arabie saoudite bombarde le Yémen depuis la fin mars, dans l’intention de de chasser les rebelles houthis du pouvoir. Les Nations Unies estiment que le gros dégâts infligés aux infrastructures civiles, ainsi que l’essentiel des plus de 2 300 victimes civiles, sont attribuables non pas aux affrontements entre rebelles houthis et forces gouvernementales sur le terrain, mais aux bombardements.

Lors du déroulement de la conférence de presse à Genève, des journalistes ont pris connaissance d’une nouvelle de dernière minute en consultant leurs smartphones : le bombardement d’une fête de mariage au Yémen avait fait au moins 130 victimes, parmi lesquelles des femmes et des enfants.

Bien que la coalition saoudienne ait nié toute responsabilité, difficile de faire concours de circonstances plus embarrassant. Tandis que Faisal Bin Hassan Trad - l’ambassadeur saoudien auprès des Nations Unies – évoquait la tradition musulmane d’assistance aux personnes démunies devant son auditoire de Genève, en déclarant « nous distribuons [l’aide] sans distinction de religion ou de nationalité », de l’autre côté de la rue, au Centre de presse des Nations Unies, le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme condamnait « le mépris de la vie humaine manifesté par toutes les parties » au Yémen.

Le malaise de la communauté humanitaire

Au vu du contexte, on imagine aisément le malaise des hauts représentants des Nations Unies, sur le podium aux côtés des diplomates saoudiens pour le lancement du programme.

Évoqué pour la première fois en avril, le plan d’aide saoudien a depuis suscité l’incrédulité et la colère de nombreux pans de la communauté humanitaire. Certains ont dénoncé une « militarisation » de l’aide. D’autres, parmi lesquels Oxfam, ont estimé que les agences d’aide humanitaire ne pouvaient accepter l’argent saoudien.

Pour les Nations Unies cependant, refuser des fonds pose d’autres problèmes. Frappée de plein fouet par la multiplication des crises à travers le globe et les mesures d’austérité des bailleurs de fonds traditionnels, l’agence est sérieusement en mal de liquidités. Les programmes sont revus à la baisse, de même que les rations alimentaires des réfugiés.

Richard Brennan, le directeur du département de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en charge des réponses d’urgence, a parfaitement résumé la situation : « Cent millions de personnes ont besoin d’aide à travers la planète. Jamais ce chiffre n’avait été si important. Et la plupart des situations d’urgence ne sont pas prêtes d’être résolues ».

Les Nations Unies affirment avoir imposé leurs propres conditions, la principale étant l’absence de restrictions quant à la manière dont l’argent saoudien sera dépensé, et où. Les rumeurs évoquant une interdiction de conduire des projets dans les zones sous contrôle des rebelles houthis sont infondées, d’après Christophe Boulierac, le porte-parole d’UNICEF.

« Nos conditions sont la neutralité et l’impartialité », a dit M. Boulierac à IRIN. « Nous n’acceptons pas les dons assortis de conditions ».

Amorce d’un dialogue

Lors du lancement, les fonctionnaires des Nations Unies ont clairement fait preuve de prudence dans le choix des mots. Rashid Khalikov, le directeur de l’organe de coordination de l’aide d’urgence des Nations Unies, OCHA, a qualifié l’initiative d’opportunité de « construire un partenariat fondé sur la confiance » et de « discuter de la manière dont le centre fonctionnera à l’avenir ». Ce qui signifie, en déchiffrant entre les lignes : « Nous sommes ravis de recevoir cet argent, mais attendons de voir comment à se passe ».

Une partie de l’argent saoudien a été transférée aux Nations Unies. M. Brennan a confirmé que l’OMS avait déjà reçue son premier versement.

L’une des priorités est de reconstruire les hôpitaux yéménites détruits. À Aden, qui a été le théâtre d’affrontements et de bombardements d’une grande violence, l’hôpital République – l’un des plus importants de la ville – est aujourd’hui vide, démoli.

« Ce qui nous inquiète, c’est que des infrastructures et des travailleurs sanitaires ont été la cible d’attaques », a dit M. Brennan à IRIN. « Si l’on peut parler de dommages collatéraux dans certains cas, nous savons que d’autres ont été visés volontairement. »

Ainsi, les Nations Unies se retrouvent aujourd’hui dans une drôle de position consistant à utiliser les fonds saoudiens pour reconstruire les hôpitaux détruits par les frappes saoudiennes.

M. Brennan a souligné que ce n’était pas la première fois que des agences d’aide humanitaire étaient confrontées à ce type de dilemme.

« Lorsque je travaillais [pour une petite ONG] en Irak, deux de mes supérieurs hiérarchiques ont démissionné pour protester contre le fait que de l’argent américain avait été accepté », a-t-il dit.

Une démarcation ambiguë


Les temps ont changé. Ces 15 dernières années, les zones d’ombre entre action militaire et action humanitaire ont, de l’avis de nombreuses ONG, exacerbé les risques pour les acteurs humanitaires.
Dans les mois qui ont suivi le 11 septembre, par exemple, les forces de la coalition en Afghanistan ont distribué des prospectus expliquant à la population locale qu’elle devait fournir des informations sur les talibans et Al-Qaïda si elle voulait que les distributions d’aide continuent. L’ancien secrétaire à la Défense des États-Unis, Colin Powell, a eu cette célèbre phrase : « Les ONG sont une part importante de notre équipe de combat ».

Lorsque cinq médecins du personnel de Médecins sans frontières (MSF) travaillant dans une maternité en Afghanistan ont été assassinés en 2004, l’ONG s’est retirée (après 24 ans sur le terrain) en accusant notamment les États-Unis et l’OTAN d’avoir « brouillé la démarcation » entre travail humanitaire indépendant et objectifs militaires.

Les événements de ce genre n’ont pas été oubliés, et expliquent en partie la réticence de certains acteurs humanitaires à accepter l’argent saoudien.

Les Nations Unies, qui ont conscience de ne pas être en mesure de faire des manières, ont opté pour une voie intéressante. M. Boulierac d’UNICEF a dit qu’il accepterait l’argent, mais continuerait de « faire entendre sa voix » chaque fois qu’il serait témoin de souffrances causées aux populations civiles, en continuant de mettre en évidence la distinction entre une aide humanitaire impartiale et des objectifs militaires obscurs.

C’est précisément ce qui s’est passé cette semaine à Genève. Mercredi, le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad al-Hussein, a présenté au Conseil des droits de l’homme un rapport graphique sur des violations présumées aux Yémen. Le rapport contient des preuves de violations perpétrées par les deux camps, notamment le bombardement inconsidéré de civils et le blocage de ports de mer yéménites ayant ralenti l’arrivée d’une l’aide vitale.

Aujourd’hui [vendredi 2 octobre], le Conseil devrait approuver une résolution garantissant un soutien technique au Yémen, afin qu’il puisse conduire sa propre enquête indépendante au sujet de ces violations. La résolution n’est pas aussi forte que l’auraient souhaité certains groupes de défense des droits de l’homme, mais le texte exige néanmoins que le Yémen mène l’enquête « dans le respect des obligations internationales ». En théorie, cela signifie transparence et absence d’impunité pour les auteurs des violations. 

Malgré tout, n’y a-t-il pas une contradiction à accepter de l’argent de la part de pays susceptibles d’être à l’origine des besoins en aide ? Pas tant que ça, d’après les agences des Nations Unies qui insistent sur le fait que faire des dons importants ne dégagera pas les gouvernements de leurs responsabilités.

Le message est clair : peu importe la générosité des dons, les parties au conflit n’échapperont pas à un examen approfondi et il n’y aura pas d’impunité pour quiconque s’est rendu coupable de violations.

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