Le gel des aides promet un hiver difficile en Ukraine

A la fin du mois de mai, nous avons évoqué la situation désespérée dans laquelle se trouvaient les populations civiles de l’est de l’Ukraine : prises au piège entre les lignes de front des régions rebelles de Lougansk et Donetsk, elles n’avaient pas ou peu d’accès aux services de base.

Quatre mois plus tard. L’hiver approche et un autre lien vital a été rompu : la semaine dernière, les autorités rebelles ont demandé à 10 des 11 agences d’aide humanitaire internationales opérant à Lougansk de quitter la région. Dans la région rebelle de Donetsk, des activités ont été suspendues il y a déjà plusieurs mois de cela.

Les forces séparatistes se sont emparées de plusieurs zones des régions de Donetsk et Lougansk en avril 2014, quelques mois après que le président Viktor Ianoukovitch, qui était soutenu par la Russie, a été chassé du pouvoir par un soulèvement populaire qui a incité la Russie à annexer la Crimée, péninsule située au sud de l’Ukraine. 

La guerre qui dure depuis près d’un an et demi a entraîné le déplacement de plus de 1,4 million de personnes et a privé les hôpitaux situés dans les zones proches des lignes de front de fournitures essentielles. Les plus âgés et les malades ont de grandes difficultés à s’en sortir, car ils ne perçoivent plus leur pension et n’ont plus accès aux services offerts par le gouvernement ukrainien, soutenu par l’Occident. Bon nombre d’entre eux dépendent de l’aide fournie par les Russes et par un oligarque ukrainien.

« Il y a peu de produits venant d’Ukraine … la majorité des produits alimentaires arrivent de Russie », a dit à IRIN Natalya Chervinskaya, une résident de Donetsk. « Les gens craignent une baisse de l’approvisionnement. Les prix augmentent de plus en plus… les prix sont parfois trop élevés ».

Le gouvernement ukrainien a aussi imposé des restrictions sur les marchandises commerciales qui entrent sur le territoire contrôlé par les rebelles et sur les déplacements des citoyens. Ainsi, de longues files de véhicules et de personnes se forment aux postes de contrôle établis sur la ligne de front – les agences d’aide humanitaire sont également concernées – et les magasins ont moins de stocks.

« Bon nombre de personnes achètent plus de nourriture, parce que c’est l’hiver et qu’ils ont des inquiétudes concernant l’approvisionnement en nourriture pendant l’hiver », a expliqué Mme Chervinskaya.

Pendant les mois d’hiver, les gens ne peuvent pas cultiver leurs champs, mais ils doivent consommer plus de calories à cause du froid. La baisse de l’approvisionnement va encore pousser les prix à la hausse et ceux qui ont ce luxe devront payer plus cher pour acheter du gaz et se chauffer.

Parmi les organisations qui ont reçu l’ordre de quitter la région de rebelle de Lougansk figurent l’UNICEF [Fonds des Nations Unies pour l’enfance], le Programme alimentaire mondial (PAM), le HCR [Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés], Médecins Sans Frontières (MSF), People In Need et Mercy Corps.

La pénurie de médicaments est particulièrement inquiétante, car les maladies chroniques comme le diabète sont courantes chez les personnes vulnérables qui vivent encore dans les villes et villages proches de la ligne de front. Beaucoup d’entre elles sont âgées.  

L’organisation MSF a indiqué qu’elle avait fermé ses bureaux dans la région rebelle de Lougansk, où elle fournissait des médicaments et des équipements à 109 institutions sociales et de santé. Elle menait aussi des cliniques mobiles dans 35 lieux différents et effectuait des dons de médicaments et de matériel médical pour traiter jusqu’à 37 500 personnes.

Plusieurs agences et organisations se sont dites consternées par la décision des rebelles, alors que près de 8 000 personnes ont trouvé la mort en presque 18 mois de combats.

« Nous sommes très déçus d’avoir dû suspendre nos activités et nous nous inquiétons beaucoup pour le bien-être des milliers de civils innocents pris entre les tirs croisés, d’autant plus que l’hiver et ses rigueurs sont à l’horizon », a dit à IRIN Lynn Hector, la porte-parole de Mercy Corps.

Le HCR a dit qu’il avait continué à opérer normalement dans la région rebelle de Lougansk jusqu’à mercredi et qu’il n’avait pas été informé qu’il devrait interrompre ses activités 48 heures plus tard.

« On nous a dit que notre demande d’accréditation pour travailler [à Lougansk] avait été rejetée et qu’il nous faudrait partir », a dit à IRIN William Spindler, le porte-parole du HCR. « Nous avions jusqu’à vendredi … et beaucoup, beaucoup d’autres d’agences sont dans la même situation ».

Sur les 11 agences des Nations Unies et organisations d’aide humanitaire opérant dans la région rebelle de Lougansk, seul le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a indiqué ne pas avoir reçu l’ordre de partir. Cependant, le CICR a dit qu’il suspendrait ses interventions dans la région tant que l’autorité rebelle, baptisée République populaire de Lougansk, n’aurait pas clarifié la situation. Il a également arrêté ses interventions dans la région rebelle de Donetsk au début du mois d’août avant de les reprendre il y a une semaine de cela. 

« Aujourd’hui, nous ne travaillions plus (à Lougansk) … mais nous respectons toutes ces procédures administratives et nous espérons pouvoir reprendre nos opérations bientôt », a dit à IRIN Ashot Astabatsyan, le porte-parole du CICR en Ukraine.

Le PAM et l’UNICEF ont dit qu’ils n’opéraient plus dans la région rebelle de Donetsk depuis la fin du mois de juillet et qu’ils attendaient de recevoir l’accréditation de la République populaire de Donetsk (RPD). Les employés des Nations Unies contactés par IRIN ont dit qu’ils ne travaillaient pas dans la région rebelle de Lougansk et que personne ne savait pas si une décision finale avait été prise.

L’UNICEF a suspendu le programme d’aide psychosociale dont bénéficiaient 30 000 enfants.
L’organisation estime que l’accès à l’eau de 1,3 million de personnes est menacé et que 200 000 enfants ont plus de risques de mourir ou d’être blessés, car ils reçoivent moins d’informations sur les mines terrestres. Environ 500 000 enfants de moins de 10 ans vivant dans les régions rebelles doivent être vaccinés contre la polio de toute urgence et une majorité des 8 000 patients infectés par la tuberculose ou par le VIH/SIDA mourront si des médicaments ne sont pas distribués, a indiqué l’agence des Nations Unies.

Le PAM distribuait de l’aide alimentaire à environ 45 000 personnes vivant dans la région rebelle de Lougansk. L’organisation qui fournit une aide alimentaire d’urgence indique qu’elle avait 20 000 colis alimentaires prêts à être envoyés dans les régions de Lougansk et Donetsk, mais que les envois ont été suspendus.

Certains craignent également que les autorités rebelles n’imposent de plus grands obstacles administratifs aux organisations non gouvernementales (ONG) locales, ce qui les obligerait à renforcer leur coopération avec les séparatistes.

Olga Kosse, de Responsible Citizens, une organisation qui distribue des produits alimentaires et des articles de maison et qui fournit des soins de santé aux civils des deux côtés de la ligne de front, a dit craindre que le gouvernement ukrainien ne la laisse pas travailler dans le territoire qu’il contrôle si cela devait se produire, car il soupçonnerait son groupe de collusion avec l’ennemi.

« Il est très difficile d’être neutre dans ce conflit. Si, par exemple, vous travaillez avec l’accréditation de la RPD, parce que vous n’avez pas d’autre choix… [on] a le sentiment que vous travaillez avec les terroristes. C’est la raison pour laquelle cela nous inquiète un peu ».

Mme Kosse a aussi dit que les organisations locales, comme Responsible Citizens, n’étaient pas mesure de faire le travail de certaines des agences internationales, parce qu’elles ont des budgets moins conséquents.

Responsible Citizens a un employé dans la région rebelle de Lougansk. Il est originaire de la région et continue à travailler, mais ses activités sont limitées, car il travaillait en collaboration avec les agences internationales qui ont reçu l’ordre de partir.

Cela fait deux mois que ces agences n’opèrent plus dans la région de Donetsk et Mme Kosse a dit que les organisations locales avaient essayé de trouver des solutions pour travailler seules. Une municipalité bénéficiait d’une aide pour reconstruire une école et plusieurs maisons, mais cette aide a été suspendue.

« Etant donné que l’hiver va très bientôt arriver … ces personnes cherchent des solutions pour se débrouiller toutes seules ou pour trouver un nouvel endroit où vivre, pour reconstruire leur maison, c’est la raison pour laquelle elles sont très tristes ».

Mais certains se réjouissent de la récente tournure des évènements.

La méfiance est telle que Mme Kosse a dit que bon nombre d’habitants ont accepté la décision des rebelles, car ils pensent que les travailleurs humanitaires sont des espions.

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