Est-ce le bon moment pour remplacer l’homme fort du HCR ?

Kristy Siegfried

Rédactrice, section Migration

Le nombre de personnes déplacées par les guerres et les persécutions dans le monde est plus important que jamais auparavant, mais il semble que l’on n’ait jamais été aussi loin de trouver une unanimité sur la façon de gérer des crises de réfugiés simultanées d’une ampleur et d’une durée sans précédent.

Le moment n’aurait pu être plus mal choisi pour le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) qui va perdre l’homme qui a réussi à guider l’organisation à travers les turbulences de ces dix dernières années. 

António Guterres, ancien Premier ministre portugais et Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés depuis juin 2005, va être remplacé par un nouveau Haut-Commissaire à la fin de l’année. 

Il y a un consensus parmi les acteurs impliqués dans le domaine des réfugiés pour dire qu’il sera difficile de lui succéder. Sous sa direction, le HCR a répondu à de nombreuses crises de réfugiés, de l’Afghanistan à la Somalie et aujourd’hui en Syrie. Le budget annuel de l’agence a augmenté, passant d’un peu moins d’un milliard de dollars en 2005 à 7 milliards de dollars en 2015 ; cette hausse est liée notamment à la transition vers une approche budgétaire basée sur les besoins en 2010. M. Guterres a également décidé de la réduction du nombre d’employés travaillant au siège de l’agence à Genève et de la réallocation des ressources vers les opérations sur le terrain.

Si les Nations Unies, qui célèbrent leur 70ème anniversaire ce mois-ci, font l’objet de critiques – bureaucratie infernale, budgets en hausse et incapacité à intervenir pour prévenir les atrocités – le HCR est encore tenu en haute estime. Il a eu un impact indéniablement positif sur la vie de millions de réfugiés grâce aux opérations mises en œuvre sur le terrain et aux efforts déployés pour promouvoir leurs droits.

« Après plus de 60 ans, nous pouvons dire que le HCR est une agence compétente et qu’elle a besoin d’un excellent dirigeant déterminé à mener à bien son mandat », a commenté Nan Buzard, directrice administrative du Conseil international des Agences bénévoles (ICVA), un réseau mondial d’organisations non gouvernementales (ONG) basé à Genève.

Le rôle du Haut Commissaire ne se limite pas à la gestion d’une organisation mondiale complexe comptant plus de 9 300 employés dans 123 pays. Son rôle consiste à garantir que les réfugiés bénéficient de la protection internationale qui leur est due en vertu de la Convention relative au statut des Réfugiés de 1951. Mais les pressions exercées sur les gouvernements pour qu’ils respectent la Convention et qu’ils traitent les réfugiés avec humanité doivent s’accompagner d’une prise de conscience que l’agence ne peut fonctionner sans les contributions volontaires versées par les gouvernements. C’est un numéro d’équilibriste qui nécessite d’avoir de solides compétences diplomatiques et politiques.

« M. Guterres a réussi, car c’est un homme politique compétent », a dit Kathleen Newland, cofondatrice du Migration Policy Institute, un groupe de réflexion basé à Washington DC.
  
Elle a émis l’idée que la prorogation d’une année du mandat de M. Guterres, après une première prorogation de six mois, aurait offert une continuité ô combien nécessaire dans une période aussi cruciale de l’histoire de l’agence. 

Selon des sources internes, plusieurs pays ont soutenu l’idée que M. Guterres reste en place et il a lui-même exprimé la volonté de proroger son mandat pour une année supplémentaire, mais le Secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon, n’a pas accepté son offre.

« Je pense qu’il aurait été pertinent de proroger son mandat pour voir comment les pays allaient réagir face à la vague partie de Syrie et comment cette crise allait changer l’agence », a dit à IRIN Mme Newland. « Mais j’ai entendu dire que cela n’arriverait pas et j’ai du mal à en comprendre la raison ».

En marge du sommet des Nations Unies sur le développement durable organisé à New-York dimanche, M. Guterres a dit à IRIN qu’il avait déjà effectué deux mandats et qu’il était temps pour lui de partir.
Il a donné un seul conseil à son successeur : « Faites les choses comme il faut ».

La vacance du poste de Haut Commissaire a été annoncée au mois d’août et le délai de remise des candidatures a expiré le 14 septembre.

Je pense qu’il aurait été pertinent de proroger son mandat pour voir comment les pays allaient réagir face à la vague partie de Syrie et comment cette crise allait changer l’agence

Les candidats peuvent postuler librement, mais en général ils sont nominés par des groupes de la société civile ou leur propre gouvernement. Jusqu’à présent, seule une nomination a été rendue publique : il s’agit de celle de Helle Thorning-Schmidt, ancienne Première ministre du Danemark. Sa nomination a été mal accueillie par les groupes de défense des réfugiés, qui évoquent la récente baisse des prestations sociales pour les réfugiés nouvellement arrivés dans le pays et rappellent que Mme Thorning-Schmidt s’est portée candidate à sa réélection il y a quelques mois, en faisant campagne sur un programme anti-migrants. La nomination de la Danoise rend difficile la nomination d’autres candidats originaires de pays nordiques qui présentent un meilleur bilan en matière de droits des réfugiés car, en général, chaque bloc régional se rassemble derrière une candidature.

La rumeur fait également état d’une possible candidature de Filippo Grandi, ancien responsable de l’UNRWA, l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient, mais sa candidature n’a pas encore été officiellement annoncée. Sa grande expérience dans le domaine des réfugiés et de l’humanitaire en fait un choix populaire auprès des personnes internes à l’organisation, mais le fait qu’il n’ait jamais exercé de mandat politique dans son pays d’origine, l’Italie, pourrait jouer en sa défaveur, a indiqué Mme Newland.

« C’est un point positif d’avoir quelqu’un, comme Filippo, qui a beaucoup d’expérience dans le domaine (des réfugiés), mais l’organisation a beaucoup d’experts et ce dont elle manque, c’est de compétence politique », a-t-elle dit à IRIN.

Plusieurs mais pas tous les anciens Hauts Commissaires sont d’anciens représentants politiques et la majorité d’entre eux sont des Européens. Cependant, Sadako Ogata, universitaire et humanitaire japonaise sans expérience politique, a brillamment dirigé les travaux du HCR de 1991 à 2000.

La prochaine étape consistera pour M. Ban à réunir un comité de sélection composé de hauts représentants des Nations Unies et d’un représentant extérieur aux Nations Unies. D’ici le mois d’octobre, M. Ban devrait disposer d’une liste des trois candidats sélectionnés et l’un des candidats devra être une femme. Après s’être entretenu avec des Etats membres clés, il recommandera un candidat qui devra ensuite être approuvé par l’Assemblée générale des Nations Unies.

Le processus de sélection d’un nouveau Haut Commissaire ou d’un autre haut responsable des Nations Unies repose en grande partie sur des tractations en coulisses entre les puissances régionales majeures. Le Secrétaire général n’est pas tenu de rendre publique la liste des candidats sélectionnés, mais Kofi Anan l’a fait en 2005. 

Les ONG qui interviennent dans le domaine des réfugiés ont peu d’occasions d’influencer le choix du candidat ; ils peuvent partager leur point de vue avec leur gouvernement respectif.

L’ICVA a tenté d’introduire plus de transparence et de responsabilité dans le processus en appelant les candidats à répondre publiquement à une liste de cinq questions quant aux raisons qui font qu’ils devraient obtenir le poste.

En 2005, six candidats ont répondu à ces questions. « C’était une époque différente – de toute évidence, il y avait plus d’honnêteté et de transparence qu’aujourd’hui, ce qui est très inquiétant », a expliqué Mme. Buzard. « Nous espérons qu’au moins trois candidats répondront aux questions [cette fois-ci] et que tout le monde soutiendra cet effort ».

« Nous demandons à ces candidats de faire preuve d’honnêteté sur les raisons de leur intérêt pour ce poste et sur la manière dont ils espèrent guider et diriger [le HCR]. 

« Cette décision ne devrait pas être prise dans les coulisses », a-t-elle ajouté. « Il y a beaucoup de parties prenantes et bon nombre d’entre elles n’ont pas de représentant ».

ks/ag-mg/amz