La bonne façon de réinventer la roue ?

Paul Currion

Chroniqueur pour IRIN 

Après avoir vu un reportage télévisé sur les centaines de migrants et de réfugiés qui arrivaient à la gare Hauptbahnhof de Vienne, Julian Pöschl a décidé de leur apporter de la nourriture et de l’eau. À son arrivée à la gare le 1er septembre, il y a trouvé plus de bénévoles que de migrants et très peu d’organisation. Les premiers jours du mois de septembre, le nombre d’arrivées quotidiennes à la gare était stable, tournant autour de 1 000 migrants, mais ce chiffre a augmenté régulièrement jusqu’à atteindre 5 300 arrivées le 17 septembre. Toutes ces personnes sont désormais accueillies par une initiative entièrement auto-organisée appelée Train of Hope, dont M. Pöschl est l’un des deux coordonnateurs.

Train of Hope ne se contente pas de distribuer de la nourriture et des produits non alimentaires aux migrants, mais dispose également d’un dispensaire totalement opérationnel, d’un service d’assistance juridique et d’un jardin d’enfants. « Chaque fois que je viens, il y a quelque chose de nouveau ici ou là », a commenté Amos, l’un des bénévoles de cette association sans expérience qui a mis sur pied le genre de soutien que les organisations humanitaires classiques ont du mal à mettre en place, et ce, à partir de rien et sans aucun budget.

Selon M. Pöschl, le secret de cette initiative citoyenne est son expérience de la production cinématographique. C’est justement pour son profil de directeur de production que le médiateur de l’association, Jochen Petri, a été appelé en renfort par M. Pöschl dès le deuxième jour. « C’est comme pour un tournage en extérieur », a expliqué M. Petri, « il faut structurer les choses dès le début pour que ce soit plus facile pour tout le monde. »

Une initiative similaire a vu le jour dans l’autre gare de Vienne, la Westbahnhof, où une association a commencé à s’occuper des premiers groupes de réfugiés à avoir passé la frontière hongroise le 31 août. Si la plupart de leurs besoins ont été comblés grâce à des dons en réponse à des appels lancés sur les réseaux sociaux et grâce au bouche-à-oreille, le nombre d’arrivées étant plus grand qu’à la Hauptbahnhof, un accord a vite été passé avec l’OBB, la compagnie des chemins de fer autrichienne, pour que l’organisation non gouvernementale (ONG) Caritas prenne en charge l’aide aux arrivants.

Cependant, Train of Hope s’est révélé un tel succès à la gare Hauptbahnhof que l’OBB a décidé que l’association y resterait responsable de la coordination, avec l’aide d’ONG et d’organisations locales. Lorsque la Hongrie a fermé sa frontière le 14 septembre, la baisse temporaire du nombre d’arrivées a donné le temps à l’association de se consolider. 

« Quand quelqu’un partait, il fallait que quelqu’un d’autre apprenne tout depuis le début », a dit M. Pöschl en montrant leur nouvel organigramme, qu’ils prévoient de laisser en accès libre pour que d’autres associations puissent apprendre de leur expérience. M. Pöschl et les coordonnateurs avec lesquels il travaille pensent avoir créé une organisation résiliente qui continuerait de fonctionner si n’importe lequel d’entre eux disparaissait. 

« Notre force, ce sont les réseaux sociaux, » a dit Ashley Winkler, graphiste qui a commencé en tant que responsable de l’équipe réseaux sociaux avant de devenir coordonnatrice de l’association avec M. Pöschl. Le nom même de « Train of Hope » provient des réseaux sociaux. C’était à l’origine un hashtag sur Twitter et l’association se l’est approprié pour coordonner les appels aux dons. L’équipe chargée des réseaux sociaux est l’épine dorsale de toute l’opération et Mme Winkler estime que lorsque l’association publie un appel en ligne, elle peut s’attendre à recevoir des dons dans la demi-heure.

« Notre existence repose essentiellement sur des dons privés », a dit Kristine, membre de l’équipe réseaux sociaux, alors qu’un autre bénévole apporte une boîte en disant « Nous avons trop de laque à cheveux. » Les dons inappropriés — robes de soirée et patins à glace, pour ne citer que quelques exemples — son un problème universel pour les organisations caritatives fonctionnant sur la base du don matériel et la seule chose qui manque, c’est l’espace. « Nous pourrions avoir trois fois cet espace et le remplir », a estimé Kristine. 

Train of Hope manque cependant encore d’expertise dans un domaine : l’interprétation. La plupart des interprètes viennent d’associations musulmanes locales. Ils s’occupent non seulement de la plupart des demandes, mais ils doivent aussi écouter les terribles histoires rapportées par les migrants de Syrie ou d’ailleurs.

Tous les coordonnateurs s’accordent à dire que ce sont les bénévoles qui font de Train of Hope une association aussi stimulante, que ce soit pour eux ou pour les migrants auxquels ils viennent en aide. Les bénévoles sont maintenant 150 le jour et 70 la nuit. Certains de ceux que j’ai interrogés regrettaient toutefois que l’initiative ait perdu son âme : au début, les équipes faisaient un signe d’adieu aux migrants lorsque ces derniers quittaient la gare, mais ce geste est passé à la trappe quand la charge de travail s’est intensifiée.
 
L’avenir de cette opération reste flou. Un nouveau semestre universitaire commence le 1er octobre, ce qui risque d’entraîner une baisse significative du nombre de bénévoles, qui sont majoritairement des jeunes. Les coordonnateurs évoquent la possibilité d’officialiser Train of Hope en l’enregistrant en tant qu’ONG, ce qui permettrait aux donateurs d’obtenir une déduction fiscale. 

Cela dit, quelle que soit la forme que prendra Train of Hope, l’intention restera la même.

Alors que M. Pöschl courrait vers une autre réunion, il m’a rappelé quelque chose qui devrait sembler évident, mais qui est souvent oublié lorsque l’on traite de la crise des migrants : « l’accueil qu’on leur fait aura une grande incidence sur leur intégration dans les semaines et les mois à venir. »
 
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