La guerre chez soi

Il était près de minuit quand j’ai reçu l’appel. La voix à l’autre bout du fil était si paniquée qu’il m’a fallu un certain temps pour reconnaître Monasar. « Viens tout de suite ! Viens nous aider ! On nous bombarde ! » a-t-il crié.

Je me suis précipité dehors pour récupérer ma moto et j’ai démarré aussi rapidement que j’ai pu. J’ai serpenté à travers la ville, plongée dans le noir. Alors que je m’approchais de leur maison, j’ai entendu de nouvelles explosions – dont une à moins d’un kilomètre de là. Une seconde bombe était-elle tombée à proximité de la première ?

Après ce qui m’a paru une éternité, je suis finalement arrivé vis-à-vis de la maison ou, du moins, de ce qu’il en restait : un amas de métal et de béton occupant la rue sur plusieurs mètres.

J’ai appelé à plusieurs reprises Monasar et sa famille en criant de toutes mes forces. Seul le silence me répondait.

Depuis six mois, une coalition menée par l’Arabie saoudite bombarde la ville où je vis, ciblant les rebelles houthis et les dissidents de l’armée. J’ai vu des dizaines de zones bombardées. Il est difficile de ne pas devenir désensibilisé, même en tant que Yéménite. Chaque jour, au réveil, j’apprends que 10, 20 ou 40 personnes ont été tuées la veille. On finit presque même par avoir l’impression que tout cela est irréel.

Ce qui est le plus important, c’est de protéger ceux qui comptent pour vous. Je suis un journaliste qui travaille en zone de guerre, mais je suis aussi un mari, un fils et un père.

Je suis resté à Sanaa, mais j’ai envoyé ma famille vivre dans un village pour la mettre à l’abri des frappes aériennes. Je n’ai donc pas l’occasion de passer autant de temps que je le voudrais avec mes enfants. « Quand vas-tu m’amener au parc, papa ? » me demande tendrement chaque semaine mon fils de cinq ans. La réponse est invariablement la même : « Quand la guerre sera terminée. »

Quant à ceux qui sont restés, je leur répète constamment de ne pas s’approcher des sites militaires ou même des bâtiments gouvernementaux afin de ne pas être pris dans une attaque. Je pensais donc que j’avais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour protéger mes proches. C’était avant vendredi soir dernier.

Monasar est un parent éloigné, mais il travaille avec mes cousins Hamzah, Ahmed, Ali et Mohammed.
Ils connaissaient eux aussi les risques. Les bombes saoudiennes avaient déjà touché des zones résidentielles des dizaines de fois et les Houthis avaient eux aussi tiré depuis des zones situées à proximité d’habitations de civils. La famille a donc quitté Sanaa il y a quelques mois pour se réinstaller dans notre village. Or, comme pour la majorité des Yéménites, le fait d’être loin de la ligne de front ne les a pas protégés de la souffrance. Plus de 80 pour cent des Yéménites ont besoin d’une aide, et la famille manquait désespérément d’argent et de combustible.

À l’approche de la fête de l’Aïd al-Adha, qui sera célébrée cette semaine par les musulmans du monde entier, ils sont revenus en ville pour vendre des raisins. Ils espéraient acheter des provisions pour les mois à venir avec les quelques dollars qu’ils réussiraient à amasser. S’il restait un peu d’argent, ils se procureraient quelques vêtements pour l’Aïd et des sucreries pour les enfants. Puisque leurs boutiques étaient fermées depuis des mois, ils vendaient les raisins dans la rue, depuis leurs voitures.

Ils dormaient dans ces mêmes voitures lorsque la bombe est tombée. Il n’y avait aucun site militaire évident à proximité. Il est impossible de savoir si la frappe a raté sa cible ou si les Saoudiens pensaient toucher autre chose. Cela n’a pas vraiment d’importance.

J’ai fini par apercevoir deux personnes qui s’approchaient de moi en boitant. J’ai reconnu Monasar, mais le visage de l’autre personne était déformé et couvert de sang et de poussière. En les aidant tous les deux à monter sur ma moto, j’ai demandé : « Qui es-tu ? » « C’est moi, Hamzah », a-t-il répondu. Il était gravement blessé à un oeil.

Après ce qui a paru une éternité, nous sommes arrivés à l’hôpital public Al-Thawrah. Les médecins ont commencé à soigner Hamzah et je suis parti à la recherche de mon autre cousin Ahmed. Quelqu’un m’a dit qu’il avait été emmené en chirurgie parce qu’il était gravement blessé.

Dans ma précipitation, j’ai évité de justesse un brancard à roulettes sur lequel reposait un cadavre calciné que l’on transférait à la morgue. Quelques mètres plus loin, j’ai vu un autre membre de ma famille et je lui ai demandé où était Ahmed. « Il est là », m’a-t-il dit d’un air grave en pointant du doigt le corps que je venais tout juste de dépasser.

Les funérailles ont eu lieu le lendemain dans notre village. L’épouse d’Ahmed et ses trois enfants étaient présents. Or ce soir-là, à l’hôpital, je n’arrivais pas à croire que tout cela était réel. J’avais besoin de voir son corps et de le toucher pour comprendre.

Lorsque je suis entré dans la morgue, j’ai vu le corps d’Ahmed allongé sur le sol à côté d’au moins cinq autres cadavres. « Pourquoi ne les mettez-vous pas dans les congélateurs ? » ai-je demandé. « Ils sont déjà pleins », a répondu le médecin.

Lisant la stupéfaction sur mon visage, il a ajouté : « On dirait que c’est la première fois que vous venez ici. Nous sommes en guerre : nous en recevons des dizaines chaque jour. »

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