Quand les humanitaires sont eux-mêmes victimes de violences sexuelles

En juillet dernier, Megan Nobert a publiquement raconté avoir été droguée et violée par un autre travailleur humanitaire alors qu’elle était en mission dans une base des Nations Unies au Soudan du Sud.

Son histoire a permis d’engager une discussion au sujet de l’ampleur du problème des violences sexuelles subies par les travailleurs humanitaires sur le terrain. Des conférences ont été organisées pour les acteurs du secteur ; des plateformes de soutien en ligne ont été créées pour les personnes affectées ; et une nouvelle recherche a été entreprise sur le sujet.

L’Institut Headington, une importante organisation de promotion et de soutien du bien-être des travailleurs humanitaires, développe actuellement un projet de recherche pour évaluer l’ampleur réelle du problème et renforcer la réponse des organisations.

Selon les responsables de l’Institut, qui offre par ailleurs des services et une formation en soutien psychosocial aux travailleurs humanitaires, il existe un écart important entre les chiffres officiels du secteur et ce que le personnel humanitaire constate au jour le jour.

« Nous croyons que les humanitaires qui subissent des violences sexuelles sont beaucoup plus nombreux que nous le pensons », a dit à IRIN Alicia Jones, directrice des opérations de l’Institut. « Nous estimons ainsi que le problème est beaucoup plus important que ce qui est actuellement admis. »

Manque de statistiques

Selon la base de données sur la sécurité des travailleurs humanitaires (Aid Worker Security Database, AWSD), qui se présente comme une source d’informations exhaustive sur les actes de violence perpétrés contre des travailleurs humanitaires, 15 incidents d’agressions sexuelles seulement ont été rapportés depuis 2005. Les incidents impliquaient 26 individus, dont la plupart étaient des travailleurs humanitaires internationaux.

Consultez la carte interactive des attaques commises contre des travailleurs humanitaires créée par IRIN

Les chercheurs croient toutefois que le chiffre réel est bien plus élevé. Selon les données actuelles (la recherche intègre des informations recueillies auprès d’individus dans 27 pays), l’Institut Headington estime qu’au moins 2 pour cent des travailleurs humanitaires ont subi des violences sexuelles pendant leur carrière. Selon les estimations, il y a plus de 400 000 travailleurs humanitaires dans le monde, ce qui signifie que les violences sexuelles auraient directement affecté entre 4 000 et 8 000 travailleurs humanitaires dans les 5 à 8 dernières années.

Cela n’inclut pas les personnes affectées par d’autres formes de harcèlement sexuel ou d’exploitation.

« Nous savons que c’est une réalité », a dit Mme Jones. « Il y a les violences commises par des collègues ; les viols commis sur des femmes dans les postes de contrôle pendant que les hommes sont contraints de regarder ; les superviseurs qui profitent de leur position d’autorité ; les histoires impliquant des contractuels. Nous entendons toutes sortes de témoignages. »

Ceux qui travaillent dans le domaine disent que les chiffres officiels sont bas parce que les victimes qui décident de dénoncer leur agresseur sont rares, et non pas parce que ce genre d’incident ne se produit pas. Mme Nobert, qui mène désormais une campagne en ligne pour recueillir anonymement des témoignages de survivants d’agressions sexuelles, a dit que parmi ceux qui la contactent, nombreux sont ceux qui sont trop inquiets de l’impact que cela pourrait avoir sur leur carrière et leur réputation pour dire quoi que ce soit.

« La stigmatisation est très forte. Ceux qui décident de dénoncer leurs agresseurs doivent souvent composer avec des réactions horribles de la part de leurs collègues et des organisations », a dit Mme Nobert à IRIN. « Une femme m’a écrit l’autre jour pour me dire qu’elle avait été licenciée et qu’on lui avait demandé de quitter le pays lorsqu’elle a voulu dénoncer un viol. Les gens craignent qu’une dénonciation porte atteinte à leur carrière et qu’ils ne soient plus considérés comme de vrais humanitaires. En gros, les victimes ont le sentiment qu’elles doivent simplement prendre sur elles. »

Les conséquences de telles attaques peuvent cependant être dévastatrices. « Anxiété, dépression, symptômes de SSPT [syndrome de stress post-traumatique], cauchemars, flashbacks, attaques de panique, insomnie, automutilation, sudation : ce ne sont là que quelques-uns des symptômes potentiels », a dit Anya Charnaud, conseillère spécialisée à The Haven, un centre situé à Londres qui offre des services aux victimes de viols ou d’agressions sexuelles. « Les conséquences émotionnelles incluent la peur, la colère, la honte, la tristesse, le dégoût, la culpabilité et le blâme. »
Selon Mme Charnaud, l’impact d’une agression sexuelle peut durer toute une vie. Cela dépend de l’individu et du soutien qu’il reçoit.

Les organisations d’aide humanitaire sont confrontées à certaines difficultés lorsqu’elles doivent intervenir à la suite d’une agression sexuelle contre un membre de leur personnel.

Les plaintes qui ne sont pas accompagnées d’un rapport de police sont moins susceptibles d’entraîner une condamnation. Or, de nombreuses organisations oeuvrent dans des pays où il est extrêmement problématique de dénoncer les violences sexuelles aux autorités locales. Le recours aux contrats à court terme, les complexités juridiques que suppose le déploiement de personnel à l’étranger et les pressions importantes auxquelles sont soumis les travailleurs humanitaires viennent compliquer la situation.

Selon Mme Jones, l’un des principaux problèmes réside dans l’absence de moyens clairs pour faire porter aux coupables la responsabilité de leurs actes au sein de nombreuses organisations d’aide humanitaire, même lorsque l’auteur des violences est aussi un employé. « La nature décentralisée des organisations d’aide humanitaire peut compliquer l’application des politiques de tolérance zéro », a-t-elle dit. « Les organisations d’aide humanitaires ont besoin d’un système qui permettrait d’empêcher les agresseurs qui se trouvent dans leurs rangs de changer d’organisation et d’être réembauché ailleurs. Car nous savons que cela se produit aussi. »

« Il arrive qu’un collègue agresse plusieurs personnes et que rien ne soit fait, même si tout le monde est au courant de la situation. Cette personne peut continuer d’agir sans entraves. Si l’organisation n’a aucun système en place pour enregistrer ce qui s’est passé, le problème persiste. »

Selon Mme Charnaud, qui a travaillé avec de nombreux survivants de violences sexuelles, la plupart des personnes ayant été victimes d’agressions sur leur lieu de travail se contentent de démissionner.

Afin de régler le problème de la stigmatisation, les chercheurs de l’Institut Headington développent une méthodologie permettant aux victimes de dénoncer leur agresseur en toute sécurité. La méthodologie mettra par ailleurs l’accent sur les travailleurs locaux. Ils représentent en effet la vaste majorité des travailleurs humanitaires et peuvent aussi, selon Mme Jones, faire face à des difficultés supplémentaires, et notamment à des tabous culturels et sociaux qui rendent les dénonciations encore plus difficiles. « Ce sont les individus qui sont les moins susceptibles de dénoncer et les moins susceptibles de recevoir du soutien. »

Les violences sexuelles n’existent pas seulement dans l’industrie humanitaire, mais le fait que de nombreuses organisations humanitaires considèrent que le soutien aux femmes victimes de violences fait partie intégrante de leur mandat crée une sorte d’obligation morale d’éradiquer le problème.

« Nous ne pouvons pas affirmer que venons en aide aux femmes affectées par les violences et ne pas agir lorsque cela arrive à des membres de notre personnel », a dit à IRIN Emmanuelle Lacroix, responsable des ressources humaines de CHS Alliance, qui a récemment organisé un atelier sur la question à Londres.

L’Alliance, qui a applaudi l’initiative de l’Institut Headington, croit qu’il faut davantage de recherches pour faire des progrès dans le domaine. « Nous savons qu’il y a un problème, mais il nous faut absolument des données », a dit Mme Lacroix. « Nous en avons besoin pour étayer notre analyse. Il ne suffit pas que quelqu’un vienne pleurer sur ton épaule. Il faut des chiffres pour démontrer qu’il y a un réel problème. »

Selon les militants comme Mme Nobert, les violences sexuelles devraient être considérées comme un élément à part entière du travail sécuritaire et on ne devrait pas seulement se contenter d’en parler et de chercher à comprendre le problème.

« On ne peut pas envoyer des gens dans les pires endroits du monde sans un minimum de protection. On devrait nous y préparer comme on nous prépare aux bombes ou aux tirs. C’est tout aussi important et tout aussi dangereux. »

iw/ha/ag-gd/amz