Réponse ou opportunisme ?

Plusieurs grandes organisations humanitaires ont annoncé la semaine dernière qu’elles prévoyaient de lancer, d’étendre ou d’améliorer leurs opérations en réponse à la crise des réfugiés en Europe.

Face à des gouvernements apparemment incapables de gérer l’afflux de réfugiés, les organisations ont estimé que leurs services s’avéraient nécessaires.

Le Secours islamique, l’Alliance ACT et World Vision, entre autres, ont lancé de nouveaux appels à financement.

Certaines organisations commencent à opérer dans des pays où elles n’avaient jamais été présentes auparavant. World Vision cherche ainsi des fonds pour sa première intervention en Serbie. La semaine dernière, l’organisation a commencé à distribuer des trousses familiales dans le cadre de ses opérations d’assistance aux camps improvisés de Subotica et Kanjiza, dans le nord de la Serbie, près de la frontière hongroise.

L’Alliance ACT, de son côté, prévoit de développer ses actions par l’intermédiaire de partenaires en Grèce, en Hongrie et en Serbie. Elle propose notamment de distribuer de la nourriture, des installations sanitaires, des produits non alimentaires et des abris à au moins 300 000 personnes, soit presque autant que de personnes arrivées en Grèce cette année.

Le Secours islamique offre des services de traduction et des subventions en espèces sur l’île grecque de Lesbos et cherche des fonds pour multiplier ses opérations. L’organisation Action Aid a également déployé une équipe humanitaire en Grèce pour évaluer ce qu’elle pourrait faire pour aider.

Ces actions viennent s’ajouter à celles déjà mises en oeuvre par Save the Children, Médecins Sans Frontières, la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, le Comité international de secours, les sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge de Grèce, de Hongrie, de Macédoine, d’Italie et de Serbie, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), l’Organisation internationale pour les migrations, etc.

World Vision International soutient que son aide est essentielle. « Nous avons senti que c’était le meilleur moment pour nouer un dialogue avec les institutions européennes en lançant [un] appel et en leur rappelant qu’elles ont l’obligation d’accepter ces réfugiés », a dit son porte-parole, Henry Makiwa.

Mais l’idée de voir des organisations humanitaires lancer des opérations d’aide de grande ampleur sur le continent le plus riche et le plus compétent techniquement en fait tiquer plus d’un.

« À l’échelle mondiale, ces réactions sont totalement disproportionnées. Le nombre de personnes [arrivant en Europe] est une goutte d’eau. Pris pays par pays et comparés [au nombre d’arrivées] en Turquie, au Liban ou même en Irak, ces chiffres sont très faibles », a dit Sara Pantuliano, directrice du Groupe de politique humanitaire de l’Overseas Development Institute de Londres.

La capacité et la puissance financière actuelles de l’Union européenne (UE) sont parmi les principales raisons pour lesquelles le Disasters Emergencies Committee (DEC) britannique a décidé de ne pas lancer d’appel à financement pour le moment. « Comparés aux autres pays qui ont accueilli des réfugiés, les États européens sont solvables et stables », a dit son porte-parole, Brendan Paddy. « Nous y avons mûrement réfléchi, car de nombreuses personnes sont touchées et la population s’en inquiète beaucoup, mais lorsque nous avons regardé le niveau et l’ampleur des besoins et la réponse en Europe [nous avons réalisé] qu’ils étaient moins importants qu’on pourrait le penser. »

D’autres affirment que l’UE a les moyens et la capacité financière d’accroître son aide. « C’est affligeant de voir que nombre de ces pauvres personnes s’arrêtent là où elles échouent et attendent que les organismes de bienfaisance locaux les aides », a dit Andrew Mitchell, secrétaire d’État britannique au Développement international, lors d’un évènement à Londres jeudi dernier. « Il y a une chose que l’UE peut certainement faire, c’est allouer l’argent nécessaire pour que les pays où ils accostent puissent s’occuper d’eux dès leur arrivée. »

p« L’idée de voir des organisations humanitaires lancer des opérations d’aide de grande ampleur sur le continent le plus riche et le plus compétent techniquement en fait tiquer plus d’un »

Sur le terrain, certains estiment qu’une plus grande intervention est nécessaire, surtout que les gouvernements semblent incapables de faire face. « Les gouvernements n’avaient pas de plan d’action pour gérer une population qui se déplace », a dit Manu Moncada, coordinateur de projets MSF. « Cela ne concerne plus seulement l’Italie et la Grèce, mais aussi l’Autriche, la Belgique et d’autres pays où tout le monde pensait qu’il existait un mécanisme d’intervention alors que ce n’était pas le cas. »

Bien qu’il semble logique que des organisations humanitaires interviennent pour faire face à une crise de réfugiés, les acteurs sur le terrain estiment que l’un des principaux problèmes est que les méthodes standard de gestion des déplacements ne sont pas appropriées. « La plupart des acteurs s’appuient sur un modèle conçu pour une situation stable comme un camp de réfugiés. Mais là, nous avons des gens qui se déplacent », a dit M. Moncada. « Ces gens restent parfois seulement quelques minutes, parfois quelques jours. Alors nous offrons des services pour une telle durée, c’est-à-dire des [produits non alimentaires], de la nourriture, de l’eau et des informations. »

À Lesbos, où des organisations comme Shelterbox distribuent des tentes, les réfugiés restent rarement plus de quelques jours. « Nos tentes sont conçues pour durer six mois. Habituellement, nous donnons des tentes aux gens et ils les gardent », a expliqué un bénévole à IRIN. « Ici, ils les laissent derrière eux. Alors notre travail consiste davantage à les maintenir propres et les préparer pour les arrivées suivantes. Nous changeons complètement de modèle [de fonctionnement]. »

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De plus, la situation change chaque jour, ce qui complique encore davantage les choses, tout comme le manque d’informations sur les personnes qui arrivent et leurs besoins. Il s’est en effet avéré extrêmement difficile d’évaluer les besoins d’une population aussi mobile. La fermeture de la frontière entre la Hongrie et la Serbie, par exemple, engendre une concentration de réfugiés qui se multiplie rapidement et surcharge les services existants. 

Les interventions des organisations d’aide humanitaire court-cicuitent en outre souvent les initiatives des civils locaux, qui sont jusqu’à présent à l’origine d’une grande partie de l’aide apportée aux réfugiés. Selon Stephen Hale, directeur général de Refugee Action, ignorer la réponse de la population à la crise est une erreur. « Nous devons canaliser la volonté de la population d’aider, de participer. La plupart des offres faites par les gens sont plutôt confuses. Nous devons les aider à faire cela comme il faut. La réponse doit être conçue en fonction des besoins des réfugiés. »

Le HCR a nommé un coordonnateur régional pour les réfugiés en Europe, mais les modalités d’un tel service de coordination multinational sont loin d’être claires. La perspective de voir des organisations humanitaires oeuvrer sur le sol européen n’est pas forcément du goût des gouvernements. Selon des sources internes aux Nations Unies, l’organisation est confrontée à l’opposition de certaines autorités européennes qui refusent son aide par crainte de devoir admettre leur propre incapacité à gérer la situation. « Les gouvernements doivent être plus honnêtes en ce qui concerne leur besoin d’aide, » a dit M. Moncada.

Le manque de sensibilisation et de stratégie cohérentes sur la question des réfugiés constitue également une lacune notable. « Le HCR a été prompt à s’exprimer, mais de nombreuses ONG ont fait entendre leur voix incroyablement tard », a dit Mme Pantuliano. « Des organisations qui sont habituellement fortes en matière de plaidoyer et de sensibilisation sont restées longtemps silencieuses. Personne n’a de message clé à passer — il est vraiment temps d’avoir des messages clairs que les gens puissent utiliser et derrière lesquels ils puissent se rassembler. »

Au vu de l’hétérogénéité des interventions menées par les organisations humanitaires, la nécessité d’une action stratégique cohérente — des pays de l’Union européenne, mais aussi des organisations humanitaires — se fait fortement sentir. Comme l’a fait remarquer MSF, la situation est extrêmement changeante et de nouvelles difficultés apparaissent chaque jour. La crise européenne des réfugiés a beau être de faible ampleur comparée à celle d’autres pays accueillant des réfugiés, elle semble avoir pris tout le monde par surprise et une intervention humanitaire conventionnelle n’est peut-être pas adaptée. À l’heure actuelle, selon M. Moncada, « il y a un manque de volonté politique généralisé et cela se ressent. »

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