Comment la Turquie peut-elle se protéger tout en sauvant des Syriens ?

Pendant quatre ans, la Turquie a semblé immunisée contre la crise syrienne. Les violences qui déchiraient son voisin du sud ne dépassaient pas la frontière.

Cette tranquillité relative s’est brisée ces derniers mois. Plusieurs attaques, dont un attentat suicide en juillet, menacent d’entraîner la Turquie, qui possède la deuxième plus grande armée de l’OTAN, dans le conflit.

En réponse à ces attaques, Ankara a cherché à protéger ses frontières et à récolter plus de renseignements sur les 1,9 million de réfugiés syriens qu’elle accueille. Les détracteurs de la politique de limitation des déplacements des réfugiés et d’applications de dures amendes aux organisations non gouvernementales craignent que ces mesures portent atteinte aux opérations de secours.

Ouverture limitée

La place centrale de Suruç, petite ville du sud de la Turquie, est toujours fermée par un ruban en interdisant l’accès, qui rappelle que le conflit syrien peut avoir des conséquences meurtrières chez son voisin.

Il y a à peine plus de six semaines, un kamikaze s’est fait exploser dans la foule rassemblée là pour une déclaration à la presse par des étudiants militants sur leur voyage prévu dans la ville kurde syrienne de Kobané pour aider à sa reconstruction. Les caméras ont filmé une véritable scène d’horreur : 34 jeunes, principalement des Turcs kurdes, ont été tués et une centaine ont été blessés. 

C’était probablement la première fois que l’autoproclamé État islamique (EI, anciennement EIIL) perpétrait un attentant en Turquie, mais ce n’était pas la dernière. Quelques jours plus tard, le groupe islamiste, qui contrôle une grande partie de l’est de la Syrie, lançait une attaque transfrontalière contre l’armée turque. 

Parallèlement, le conflit qui oppose l’État turc au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), groupe radical qui revendique l’autonomie d’une partie du sud de la Turquie, s’est ravivé après la rupture de l’accord de paix de 2013.  

À sept kilomètres de Suruç, un camp de réfugiés accueille près de 20 000 Syriens, dont la plupart ont fui Kobané quand les combattants de l’EI ont tenté de s’emparer de la ville en août 2014. L’attentat de Suruç en juillet a eu un impact immédiat sur les résidents du camp. D’après ces derniers, durant la semaine qui a suivi, il a été interdit d’entrer ou de sortir du camp. Même aujourd’hui, les visites au camp demeurent prohibées, même pour les familles des résidents.

« C’est devenu comme une prison », a dit un représentant de la communauté syrienne à IRIN, sous couvert d’anonymat.

Les attitudes changent également. Suruç est majoritairement kurde, tout comme les réfugiés syriens. Au début, ces derniers étaient accueillis à bras ouverts. Au bout de près d’un an, les relations ont commencé à se dégrader. Depuis l’attentat, selon des réfugiés, les autorités turques comme les habitants se retournent de plus en plus contre eux.

Nadia*, jeune fille impétueuse de 21 ans originaire de Kobané, a dit que les habitants étaient devenus hostiles. « Mêmes les Turcs kurdes ne disent plus “vous êtes kurdes” ni “vous êtes arabes”. Ils disent : “vous êtes syriens”. »

Selon Dana, son amie plus mesurée, les autorités turques commencent à sévir. « J’ai entendu de la sécurité à l’intérieur du camp qu’ils cherchent une excuse [pour expulser des gens]. Même si un petit enfant leur cause des problèmes, ils le prennent et le renvoient du camp. »

Les autorités turques soutiennent que les mesures appliquées sont nécessaires pour protéger les Syriens.

« Au lendemain de l’attentat terroriste [à Suruç], les autorités ont introduit des mesures de sécurité supplémentaires pour protéger les réfugiés », a dit un porte-parole du gouvernement à IRIN.

Selon Orhan Mohammed, chef de l’Unité de coordination de l’aide (ACU), organisation humanitaire liée à l’opposition syrienne officielle, ce durcissement se retrouve dans l’ensemble de la Turquie.

« Ici, les Turcs se sont dit : “Les Syriens sont nos hôtes. Ils vont rester pour un ou deux ans, trois maximum”. Maintenant, ils se rendent compte qu’ils sont là [pour y rester]. [Les réfugiés] changent la démographie et la vie culturelle. Les Syriens sont moins acceptés qu’avant. »

Amendes

Les réfugiés ne sont pas les seuls à avoir remarqué un changement d’atmosphère.

Le mois dernier, des fonctionnaires turcs ont fait irruption dans les bureaux d’une grande ONG internationale à Antakya, dans le sud du pays, pour lui donner une amende de plus de 200 000 dollars.

C’est la dernière d’une série d’amendes infligées à des ONG, d’abord principalement dans le gouvernorat d’Hatay, puis également à Gaziantep. Si la plupart des ONG sanctionnées sont de grandes organisations internationales, des associations syriennes ont aussi été touchées. Selon les estimations les plus prudentes, l’ensemble de ces amendes équivaut à plus d’un million de dollars au total.

Les ONG admettent qu’elles ne peuvent techniquement pas contester ces amendes, écopées pour n’avoir pas déclaré leurs employés auprès du gouvernement turc. Mais le processus de déclaration est si difficile, lourd et onéreux, qu’il est selon elles presque impossible de respecter la réglementation.

Elles ajoutent que chaque centime dépensé dans des amendes est un centime de moins pour les Syriens dans le besoin.

Toutes les ONG interrogées par IRIN craignaient d’attirer l’attention et la plupart se sont montrées réticentes à s’exprimer par peur de contrarier les autorités turques.

« La Turquie est un pays, avec ses propres lois et règlements et nous les enfreignons », a dit le directeur d’une ONG syrienne qui n’a pas encore reçu d’amende. « Ils ont peut-être été complaisants avec nous pendant un certain temps, mais ce n’est plus le cas. »

« Mais nous n’avons pas les moyens d’acquitter ces amendes. Nous ne pourrions plus aider les Syriens », a-t-il ajouté. « Nous devons donc trouver un accord. »

Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) a tenté d’inciter le gouvernement à lâcher du lest avec les amendes, qui ont envenimé les relations entre la Turquie et les bailleurs de fonds. Des diplomates occidentaux parlent en privé de couper leurs financements si les amendes ne sont pas levées.

M. Mohammed, de l’ACU, l’une des seules personnes à avoir accepté de s’exprimer ouvertement, a dit à IRIN qu’il comprenait les inquiétudes du gouvernement, mais qu’il craignait que les amendes portent atteinte à l’aide aux Syriens.

« Nous devons comprendre leur situation actuelle à la frontière. Ils ont 711 kilomètres [de frontière] avec la Syrie. C’est une zone ouverte et il y a différents groupes. Ils se battent contre des terroristes. Ils sont confrontés à différents groupes et cela nous [les ONG syriennes] affecte particulièrement.
Comment peut-on faire la part des choses entre ces deux problèmes ? Je ne sais pas. »

Pour le gouvernement turc, beaucoup de choses ont changé depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011. L’émergence de l’EI et la nature du conflit ont entraîné un exode sans précédent. « Au vu de ces changements, nous devons nous adapter », a dit le porte-parole du gouvernement à IRIN.

« Nous apprécions les contributions des ONG internationales, mais faire du bon travail ne [les] soustrait pas aux obligations légales. Elles doivent se déclarer auprès des autorités turques et éviter les pratiques de travail irrégulières comme tout le monde. »

*Les noms ont été modifiés pour protéger l’identité des intéressés

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