Le réfugié rohingya qui a fui le Myanmar va-t-il revenir à son point de départ ?

Les résidents de ce paisible quartier de la capitale cambodgienne n’ont pas été surpris quand ils ont appris que l’un des quatre réfugiés accueillis dans le cadre d’un accord controversé pour la réinstallation de réfugiés entre le Cambodge et l’Australie avait demandé à être rapatrié.

Hong Sinath, qui séjourne régulièrement avec sa famille installée non loin de là, a dit qu’il les avait seulement vus quitter la villa placée sous protection dans un van, accompagnés d’autres personnes. « Je pense que cet endroit est comme une prison dans laquelle ils enferment les gens », a-t-il dit à IRIN.

Trois Iraniens et un Rohingya du Myanmar ont quitté le centre de détention pour réfugiés administré par l’Australie sur Nauru, petit Etat insulaire du Pacifique, et ils sont les seuls jusqu’à présent à avoir été réinstallés au Cambodge dans le cadre de cet accord. Phnom Penh a accepté d’accueillir et d’intégrer les réfugiés que l’Australie refuse d’admettre sur son territoire et, en contrepartie, elle a reçu 55 millions de dollars australiens sous forme de programmes d’aide et de réinstallation.

L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a accepté d’apporter un « soutien essentiel » en matière d’éducation, de soins de santé, d’orientation sociale et d’accompagnement vers l’emploi, et a ainsi conféré de la légitimité à cet accord très critiqué.

Seulement trois mois après le lancement du programme, le réfugié rohingya a demandé à être renvoyé au Myanmar, ce qui soulève d’importantes questions quant aux efforts mis en œuvre pour aider le groupe à s’adapter à la vie dans un pays étranger.

Liberté totale, mais couvre-feu

Le général Khieu Sopheak, porte-parole du ministre cambodgien de l’Intérieur, a confirmé que le réfugié rohingya avait contacté l’ambassade du Myanmar et demandé de l’aide pour revenir dans son pays. En revanche, il a nié que les réfugiés aient été empêchés de circuler librement et a émis l’hypothèse que l’homme souhaitait rentrer chez lui « parce qu’il avait le mal du pays ».

« Nous ne leur interdisons pas de se déplacer. Ils sont libres d’aller et venir », a-t-il dit à IRIN. « Une seule chose : ils doivent être de retour avant 20 heures. Ils viennent d’arriver, alors ils doivent comprendre la culture cambodgienne ».

Les résidents ont dit qu’ils n’avaient pas de preuve que leurs nouveaux voisins soient allés manger chez le vendeur de nouilles installé près de la villa ou même qu’ils soient allés se promener dans la rue bordée d’arbres.

Hong Raksmey Phalla vit dans une maison qui jouxte le vaste domaine. Elle est souvent à sa fenêtre et voit tout le temps des personnes extérieures à la villa entrer et sortir, tandis que les réfugiés restent à l’intérieur.

« Ils ne franchissent jamais le portail seuls », a-t-elle expliqué. Apparemment, ils ne sortent que « dans un van blanc, accompagnés par du personnel », a-t-elle ajouté.

Les organisations d’aide aux réfugiés du pays soulignent aussi que peu d’efforts ont été déployés pour aider les réfugiés à s’intégrer.

Denise Coghlan des Services jésuites pour les réfugiés a dit que son organisation avait proposé son aide à plusieurs reprises, notamment de fournir un interprète rohingya, mais qu’on ne lui avait pas répondu. Son organisation est la seule agence locale qui travaille étroitement avec les 63 réfugiés réinstallés dans le pays, dont des Rohingyas.

« Nous n’avons pas eu d’accès », a dit Mme Coghlan. « Nous avons dit à l’ambassade d’Australie que nous aimerions les recevoir et/ou leur proposer des activités de loisir. L’ambassade a dit qu’elle transmettrait l’information à l’OIM. Il n’y a pas eu de suite ».

 ‘Des efforts de réinstallation déployés’ 

Un porte-parole du département australien de l’Immigration et de la Protection aux frontières a dit à IRIN que son gouvernement savait que l’un des réfugiés avait demandé à revenir dans son pays, mais il a dit que des efforts étaient entrepris pour les aider à se réinstaller.

Les réfugiés ont bénéficié d’un dispositif d’aide à l’emploi proposé par une organisation non gouvernementale (ONG) locale, de cours d’anglais et de khmer, la langue parlée au Cambodge, ainsi que de « cours d’orientation culturelle dispensés par l’OIM ».

Au nom de « principes de confidentialité », Kristin Dadey, la responsable du programme de réinstallation des réfugiés mené par l’OIM au Cambodge, a expliqué qu’elle ne pouvait pas parler des politiques mises en œuvre pour maintenir les réfugiés sur place, mais elle a dit que l’objectif principal est « de permettre leur intégration à long terme dans la société cambodgienne ».

« Il est évident que leur intégration se construit en partie par l’interaction avec la communauté hôte, bien sûr », a-t-elle dit. « Mais nous travaillons avec les réfugiés eux-mêmes et avec le gouvernement cambodgien pour faciliter leur intégration ».

Quand on lui a demandé si l’on avait arrêté la date à laquelle les réfugiés seraient autorisés à se déplacer librement au sein de la communauté, Mme Dadey a répondu qu’il fallait poser la question au gouvernement.

« L’OIM ne prend pas ce genre de décisions », a-t-elle expliqué.

 Ian Rintoul, responsable de Refugee Action Coalition, a dit qu’il était manifeste que les déplacements des réfugiés étaient restreints et il a ajouté que les trois réfugiés iraniens et le réfugié rohingya vivaient dans des espaces séparés, à l’intérieur de la villa.

 « Au bout du compte, il s’est retrouvé isolé et il était tellement désespéré qu’il a cherché une alternative, ce qui montre bien qu’il n’y a pas de programme de réinstallation viable au Cambodge ».

Les agents qui ont répondu aux appels passés à l’ambassade du Myanmar à Phnom Penh ont dit que personne n’était disponible pour répondre aux questions concernant la demande du réfugié rohingya.

Une décision désespérée

Le fait que ce réfugié demande à revenir au Myanmar montre qu’il est désespéré.

Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) estime qu’au moins 47 000 Rohingyas ont fui l’Etat de Rakhine, au Myanmar, en bateau au cours des 18 derniers mois. Les Ronhigyas, une minorité musulmane apatride, sont confrontés à un quasi-apartheid : leurs déplacements sont strictement contrôlés et ils ont un accès limité aux soins de santé et à l’éducation. 

Bon nombre de Rohingyas ont été victimes de trafiquants d’êtres humains qui les ont gardés en captivité jusqu’à ce que leur famille paye une rançon, d’autres sont morts noyés quand les bateaux pilotés par les passeurs ont chaviré avant d’arriver à leur destination, souvent la Malaisie ou l’Indonésie.

Sur mille personnes qui entreprennent le périple en mer, une dizaine meurent de faim, de déshydratation ou de maladie ou sont battues à mort par l’équipage, d’après le HCR. D’autres meurent dans les prisons construites par les trafiquants dans la jungle, à la frontière avec la Malaisie ou la Thaïlande, et où les autorités ont découvert les corps de plus de 200 personnes au cours de ces derniers mois.

Le réfugié rohingya réinstallé à Phnom Penh a bravé la menace posée par les trafiquants : il est monté sur une embarcation de fortune et a navigué sur une mer agitée dans l’espoir de trouver une vie meilleure. Une fois arrivé sur les côtes australiennes, il a été placé en détention et envoyé sur l’île de Nauru avant d’accepter la proposition de réinstallation au Cambodge.

Si les autorités du Myanmar acceptent de le rapatrier, la boucle sera bouclée.

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