L’anxiété et le désespoir des enfants victimes de traite

Le cauchemar des enfants et des jeunes exploités par les trafiquants en Asie du Sud-Est devrait se terminer après leur fuite ou leur sauvetage, mais il semble que ce ne soit pas le cas. Une nouvelle recherche brosse en effet un tableau sombre des effets durables de leur expérience sur leur santé mentale.

Ligia Kiss, de la London School of Hygiene & Tropical Medicine, a dirigé une équipe qui a enquêté sur les effets psychologiques de la traite sur les enfants de la région. « Nous avons été choqués par les chiffres », a-t-elle dit à IRIN. Ces effets ont été bien documentés au fil des ans, mais les études ayant fourni autant de détails quantitatifs en ce qui concerne les enfants et les adolescents sont rares, voire inexistantes.

Selon le rapport rédigé par l’équipe, plus de la moitié des 387 personnes interrogées présentaient des symptômes de dépression ; 12 pour cent d’entre elles ont rapporté avoir tenté de se mutiler ou de se tuer dans le mois précédent l’interview ; et près de 16 pour cent ont admis avoir des pensées suicidaires.

Les répondants étaient des jeunes qui avaient récemment été accueillis dans diverses institutions mises sur pied pour aider les victimes de traite au Cambodge, au Vietnam et en Thaïlande. Certains d’entre eux avaient été amenés par des gardes-frontières après avoir été interceptés en route vers leur destination. D’autres avaient été dirigés vers ces institutions par la police ou par d’autres responsables. Le plus vieux avait 17 ans et le plus jeune, 10 ans.

L’Asie du Sud-Est dispose d’un réseau de refuges et de centres de transit gérés par le gouvernement et les ONG en collaboration avec l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Leur mandat est de prendre soin des jeunes victimes et leur permettre de retrouver leur famille.

Selon Mme Kiss, toutefois, « il y avait très peu de données disponibles sur les victimes de la traite [avant la recherche]. Nous n’étions pas vraiment conscients du genre d’expériences auxquelles elles étaient confrontées ou des conséquences qu’elles subissaient, notamment en termes de santé mentale ».

Les chercheurs ont découvert que de nombreux enfants victimes de traite avaient été marqués physiquement et mentalement par les violences physiques ou sexuelles commises par leurs trafiquants ou leurs employeurs ou par des blessures liées au travail. La majorité des filles avaient été contraintes de s’adonner au travail du sexe ou envoyées en Chine pour y être vendues comme « épouses ». Les garçons étaient quant à eux utilisés comme mendiants ou comme travailleurs sur des bateaux de pêche. D’autres finissaient par devenir employés de maison ou par travailler dans des usines dans de mauvaises conditions.

Un tiers des personnes interrogées avaient été victimes de violences dans le cadre de la traite et 23 pour cent d’entre elles rapportaient avoir subi des blessures graves. Vingt et un pour cent des garçons avaient été blessés en travaillant. Ils rapportaient notamment des brûlures sévères, des blessures au dos et à la tête et des fractures. Ils se voyaient souvent imposer des heures de travail excessivement longues, parfois sans journée de repos. Certains enfants étaient séquestrés, n’avaient pas d’endroit adéquat pour dormir ou se voyaient refuser nourriture et eau.

Dans une enquête sur la réintégration des victimes masculines de la traite publiée le mois dernier par l’agence de protection cambodgienne Hagar, des survivants abordent les difficultés qu’ils ont rencontrées pour surmonter les conséquences de l’exploitation.

« Je veux retrouver la santé mentale que j’avais avant d’aller en Thaïlande. J’ai oublié beaucoup de choses. Je me sens parfois étourdi, j’ai parfois des maux de tête et je suis toujours inquiet », a dit l’un d’eux. « Je fais aussi des rêves et des cauchemars, je rêve à la période que j’ai passée sur le bateau. Chaque fois que je rêve, je ne me sens pas bien du tout. »

Les auteurs du rapport font valoir que les victimes étaient, pour la plupart, des jeunes pleins d’initiative qui avaient décidé de suivre les trafiquants dans l’espoir de trouver une vie meilleure. Quelques répondants ont rapporté avoir été enlevés, mais la majorité d’entre eux ont dit avoir entrepris volontairement le voyage : 64 pour cent ont dit qu’ils avaient quitté leur foyer pour des raisons économiques et 24 pour cent ont dit qu’ils étaient en quête d’une nouvelle expérience. Une faible proportion des personnes interrogées – 8 pour cent – ont dit avoir quitté leur foyer en raison de problèmes d’alcoolisme ou de violence.

L’examen des expériences passées des victimes a mis en évidence une corrélation très intéressante. On constate en effet que 22 pour cent des personnes interrogées avaient déjà été les cibles de violences physiques ou sexuelles avant d’être victimes de la traite, même si seulement 8 pour cent d’entre elles ont cité cet élément comme la principale raison ayant motivé leur départ. Ces jeunes sont aussi ceux chez qui le risque d’automutilation est le plus élevé. Il semble que les violences commises dans le cadre de la traite n’aient pas une influence aussi importante sur le risque d’automutilation plus tard dans la vie.

Même s’ils étaient désormais dans un endroit sûr, les répondants exprimaient une grande anxiété face à la perspective de retourner dans leur famille. Un peu plus de la moitié des répondants ont dit qu’ils étaient inquiets de la façon dont ils seraient traités à leur retour à la maison ; un nombre similaire ont dit qu’ils ressentaient de la honte ou de la culpabilité ; et un tiers craignaient toujours leurs trafiquants.

Chhan Sokunthea, directrice de la section Femmes et Enfants de l’Association des Droits de l’homme et du Développement du Cambodge (ADHOC), travaille étroitement avec les victimes de traite rapatriées. Elle a pu constater par elle-même l’impact de ces expériences ainsi que les répercussions sur les familles.

Elle a fait remarquer que de nombreux rapatriés souffraient doublement lorsqu’ils étaient renvoyés chez eux sans avoir réussi à garantir la stabilité financière de leurs proches. Ils retournaient parfois dans leurs familles avec de graves problèmes de santé. « Ils sont déçus parce qu’ils vont à l’étranger dans l’espoir d’améliorer leurs moyens d’existence », a dit Chhan Sokunthea. Mais en réalité, « ils se rendent en Malaisie ou en Thaïlande où ils n’obtiennent pas de salaire ou un salaire très faible. Ils se font exploiter par leur patron. Certaines victimes ont des problèmes de santé mentale... les familles dépensent tout leur argent pour les soigner et deviennent donc de plus en plus pauvres. »

Ce qui est évident, c’est que les organisations qui travaillent avec ces adolescents ne peuvent pas se contenter de fournir un endroit où rester aux victimes de la traite pendant l’organisation de leur rapatriement. Les chercheurs de l’équipe de Mme Kiss se sont entretenus avec des travailleurs dévoués qui faisaient de leur mieux pour répondre aux besoins de ces personnes, mais qui ne se sentaient pas outillés pour faire face à ce genre de problèmes de santé mentale. Il existe un peu plus d’options pour la prestation de soins et de services en Thaïlande, où se retrouvent la plupart des enfants victimes de traite et où ils sont souvent confiés pour une première fois aux organisations, mais il y a toujours une pénurie de services spécialisés en santé mentale.

Le manque de moyens est encore plus criant dans les pays voisins, plus pauvres, où certains de ces enfants sont rapatriés. Les services de santé mentale sont gravement sous-financés au Cambodge : l’État y consacre seulement 1 pour cent du budget total de la santé. Il n’y a en outre que 41 psychiatres agréés pour une population de 15 millions de personnes. Dans ce contexte, il est évident que l’accès aux soins de santé mentale pour les rapatriés est une source de difficultés supplémentaire pour des organisations comme celle de Chhan Sokunthea.

« La plupart d’entre eux obtiennent simplement une aide de l’organisation pour le transport ou les frais de voyage », a-t-elle dit. « Le gouvernement et les ONG ne peuvent pas les aider à obtenir un traitement. Ils doivent le payer de leur poche. Notre ONG n’a pas le budget nécessaire pour traiter les problèmes de santé. Le gouvernement devrait les aider à faire face à tous ces problèmes... mais il ne le fait pas. »

L’étude remet également en question la supposition selon laquelle le retour dans la famille est toujours la meilleure solution pour ces jeunes. « Ils se retrouvent dans la situation qu’ils ont cherché à fuir au départ », a dit Mme Kiss. « D’autres recherches et l’expérience des fournisseurs de services montrent qu’ils seront nombreux à tenter d’émigrer de nouveau. Il se peut qu’ils disposent désormais d’informations leur permettant d’éviter certains pièges, mais ils seront toujours confrontés aux mêmes risques que par le passé. »

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