Trois raisons d’accorder une attention particulière au conflit kurde en Turquie

Alors que le monde entier concentre son attention sur la crise des réfugiés syriens, le conflit entre le gouvernement turc et les rebelles kurdes a soudain dégénéré. Au moins 30 membres du personnel de sécurité ont été tués cette semaine et la Turquie a confirmé mardi que ses troupes s’étaient introduites en Irak pour poursuivre des combattants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). C’est la première fois depuis des années que la Turquie se permet une telle incursion. 

Le PKK, qui cherche à obtenir l’autonomie d’une partie du sud de la Turquie, est considéré comme un mouvement terroriste par les Nations Unies, par l’Union européenne et par plusieurs pays.

On espérait que le cessez-le-feu adopté en mars 2013 signerait la fin de la guerre qui durait depuis trente ans, surtout depuis que le mouvement syrien affilié au PKK avait commencé, mi-2014, à s’en prendre à l’autoproclamé État islamique (EI) en Syrie.

Mais le bombardement par les forces turques de bases du PKK dans le nord de l’Irak en juillet après l’assassinat de deux policiers par des rebelles a ravivé le conflit. Les violences sont restées relativement limitées jusqu’à ce que des bombes posées par des rebelles détruisent deux véhicules militaires et tuent 16 soldats turcs ce dimanche. Après cette attaque parmi les plus meurtrières menées par le PKK, le premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, a promis d’anéantir les rebelles, lesquels ont réagi deux jours plus tard en faisant exploser un minibus à l’est d’Igdir, tuant 14 policiers. 

Metin Gurcan, ancien membre des forces spéciales turques et actuellement analyste du conflit, a estimé que les attentats du PKK étaient calculés de manière à alimenter le conflit.

« Ces attaques sont probablement un tournant critique […] elles pourraient changer la donne », a-t-il dit à IRIN. « Le PKK a volontairement porté le conflit à un tout autre niveau. »

Voici trois champs dans lesquels le conflit pourrait avoir des conséquences majeures, à la fois pour la Turquie et pour la région dans son ensemble.

1. La sphère nationale

Le conflit devrait avoir un impact majeur sur les prochaines élections turques, qui se tiendront trois mois tout juste après un scrutin peu concluant qui a empêché les partis de former une coalition.

Le résultat des dernières élections a été un véritable choc pour le président Recep Tayyip Erdogan et son parti, l’AKP, qui était majoritaire depuis 2002 et se voit maintenant obligé de chercher à former une coalition avec de petits partis.

Le journal d’opposition Today’s Zaman a suggéré lundi de reporter les élections dans certaines régions du pays, notamment dans le sud-est, où les violences sont particulièrement intenses. 

« Un risque dont nous avons parlé et qui fait l’objet de nombreuses spéculations est une éventuelle intensification [du conflit] compromettant les possibilités d’élections libres et régulières », a dit à IRIN Ege Seçkin, analyste de la Turquie pour le groupe de réflexion IHS.

« Le gouvernement soutient que le PKK fait pression sur la population locale et affecte ainsi leur vote », a dit M. Seçkin. « Du point de vue de l’opposition, tout report serait dans l’intérêt du gouvernement. [M.] Erdogan sait qu’il n’a aucune chance d’obtenir beaucoup de voix dans ces zones [majoritairement] kurdes. »

Le parti qui serait probablement le plus défavorisé par un report des élections est le Parti démocratique du peuple (HDP), soutenu à la fois par des Kurdes et par des libéraux turcs. Ce parti a gagné des sièges pour la première fois lors des dernières élections, qui lui ont accordé près de 13 pour cent des voix.

2. L’impact régional

Après l’attentat à la bombe de ce mardi, les troupes turques ont poursuivi les combattants du PKK qui se retiraient en Irak. « C’est le genre d’opérations menées par l’armée turque pour éviter que des combattants armés ne s’échappent après une attaque », a dit un porte-parole du gouvernement turc sous couvert d’anonymat, conformément au protocole du gouvernement. « Les troupes turques ont donc traversé la frontière pour s’attaquer aux membres restants [du PKK]. »

Cette partie de l’Irak est gouvernée par le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) semi-autonome, qui entretient de bonnes relations avec la Turquie et des divergences avec le PKK. Le président du GRK, Massoud Barzani, a néanmoins appelé à plusieurs reprises la Turquie à cesser ses bombardements en Irak.

Selon le porte-parole du gouvernement, l’incursion de la Turquie en territoire irakien a été autorisée par le Parlement turc, mais on ne sait pas exactement si le GRK avait donné sa permission à Ankara ni même s’il en avait été informé à l’avance.

« M. Barzani subit d’énormes pressions pour montrer un peu plus d’opposition envers les agissements de la Turquie », a dit M. Seçkin.

La Turquie mène également des attaques contre l’EI en Syrie. Un conflit total contre le PKK risquerait donc d’affaiblir la capacité du pays à lutter contre les islamistes.

3. Le bilan humain

L’impact sur la population dans le nord de l’Irak et dans le sud de la Turquie n’a pas encore été évalué correctement, mais les bombardements aériens auraient tué des civils

Depuis vendredi, le principal poste-frontière entre le Kurdistan irakien et la Turquie a été fermé, coupant le lien commercial vital entre les deux régions.

Plusieurs camps de déplacés irakiens se trouvent par ailleurs près de la frontière et les Nations Unies utilisent ce passage pour acheminer de la nourriture pour ses nombreux programmes en Irak. Une fermeture à long terme risquerait d’empêcher les Nations Unies et les organisations humanitaires de continuer à venir en aide à ceux qui en ont besoin.

D’après M. Seçkin, ce poste-frontière constitue d’autant plus une poudrière que le Kurdistan irakien n’a pas d’autre accès possible vers les marchés internationaux. Le contrôle de la frontière par la Turquie est considéré comme une mainmise économique sur cette région kurde de l’Irak.
 
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