Aujourd’hui ici, demain ailleurs

On assiste actuellement à deux migrations saisonnières vers les îles Egéennes, à l’est de la Grèce. L’une est appréciée, car elle fait vivre l’économie locale. L’autre est liée à la crise humanitaire qui s’aggrave sur le flanc oriental de l’Europe.

Les aérogares et les ports de ferry sont envahis par des vacanciers vêtus légèrement pour affronter la chaleur accablante.  

Et chaque jour, des centaines – parfois des milliers – de personnes débarquent sur les plages du nord de l’île de Lesbos ; elles portent tous leurs vêtements sur elles.

Plus de 160 000 migrants et demandeurs d’asile sont arrivés en Grèce depuis le début de l’année, selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Leur nombre a fortement augmenté au cours des dernières semaines et les autorités locales, déjà sous pression, risquent d’être dépassées.  

Ces chiffres posent un défi à ceux d’entre nous qui s’efforcent d’apporter de l’aide à Lesbos, notamment parce qu’ils se rapportent à une population en constant mouvement plutôt qu’à un groupe fixe. La majorité des gens ne restent que quelques jours ici. Il est donc impossible de leur apporter autre chose que des soins de base et il semble improbable de pouvoir suivre les meilleures pratiques pour les situations d’urgence.

Il faut environ une heure – en fonction des conditions de mer – pour rejoindre les côtes turques, situées à 7 kilomètres. Les canots pneumatiques de piètre qualité sont toujours surchargés et la majorité de leurs passagers ne savent pas nager.

L’expérience est terrifiante – un traumatisme qui vient s’ajouter aux nombreuses blessures accumulées au fil des guerres en Syrie, en Irak, en Afghanistan ou au Soudan du Sud.

« C’était un cauchemar », m’a dit un jeune homme originaire de Damas. « Je ne sais pas comment nous avons fait pour nous en sortir ».

Mais ils continuent d’arriver.

Des chiffres impressionnants

Les travailles humanitaires expérimentés – les vétérans de la lutte contre la récente épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest et des camps de réfugiés tentaculaires de Jordanie – disent que la crise humanitaire qui se déroule ici est l’une des crises les plus déconcertantes d’un point de vue politique qu’ils aient connue.

Rares sont ceux qui avaient pensé qu’ils travailleraient en Europe, passant leurs journées dans des centres d’accueil d’urgence surchargéss et leurs soirées dans des cafés pour touristes climatisés.

Ces juxtapositions sont frappantes et inconfortables.

L’île de Lesbos est facilement accessible ; on peut y utiliser les téléphones portables et le wifi. Il n’y a pas eu de catastrophe naturelle, de conflit, d’inondation ou de famine. Il peut se révéler difficile de mobiliser les bailleurs de fonds.

Les gouvernements européens ne devraient-ils pas être en mesure de résoudre cette crise eux-mêmes sans utiliser les ressources des agences d’aide humanitaire internationales qui sont déjà aux limites de leurs capacités ? C’est le discours que l’on entend. Mais la Grèce est en proie à des difficultés économiques et politiques ; l’Eurozone se remet de sa crise ; et la « solidarité européenne » a déjà été mise à rude épreuve par les accords de renflouement conclus avec les pays les plus pauvres de l’Union, comme la Grèce.

Quoi qu’il en soit, la question ne concerne pas que l’Europe. La situation actuelle est une conséquence de l’inaction à l’égard des crises qui poussent les populations à la fuite. L’impact des guerres au Moyen-Orient et en Afrique du Nord se fait ressentir au-delà des régions géographiques où elles ont éclaté.

Alors que le débat sémantique s’installe pour savoir s’il faut utiliser le terme de migrant ou de réfugié, les populations qui arrivent dans les îles de l’est de la mer Egée ont une chose en commun : un désir de fuir le passé et de commencer une nouvelle vie en Europe. En général, la Grèce n’est pas leur destination de choix – elle est simplement une porte d’entrée vers l’Union européenne.

Une étape sur la route

Quand j’ai rencontré Burak*, âgé de 20 ans, cela faisait moins d’une heure qu’il avait débarqué. Une quarantaine de personnes s’étaient entassées sur le bateau qui l’avait amené ici, m’a-t-il expliqué, la majorité étaient originaires de Syrie. C’était la seconde fois que Burak essayait de rejoindre la Turquie. La première fois, le bateau avait dû rebrousser chemin, car la mer était très agitée.

Il était fatigué – la mer avait laissé du sel sur sa peau, il était en sueur à cause de la chaleur et il était impatient de savoir quand le bus conduisant les nouveaux arrivants au principal port de Mytilène pour qu’ils soient enregistrés allait partir. Il voulait rejoindre les Pays-Bas ou l’Allemagne, a-t-il dit. Comment vas-tu te rendre là-bas ? lui ai-je demandé. « A pied », a-t-il répondu sans hésiter.

Firas*, un étudiant en deuxième année de médecine originaire de Damas, prévoyait lui aussi de se rendre en Allemagne et de s’inscrire à l’université. Il avait abandonné l’espoir d’obtenir son diplôme de médecin en Syrie. « Nous avons perdu notre pays », m’a-t-il dit.

Ces personnes ne souhaitent pas vivre des aides sociales ou de la charité. Elles croient, peut-être naïvement, qu’elles pourront reprendre leur métier de pharmacien, d’enseignant, de comptable fiscaliste ou continuer leurs études, et élever leurs enfants dans une Europe en paix.

Mais pour continuer leur périple, les personnes qui arrivent à Lesbos doivent d’abord s’enregistrer auprès des autorités locales et attendre d’obtenir l’autorisation de poursuivre leur route. Cela peut prendre de quelques jours à quelques semaines.

En attendant, ils ont besoin d’un lieu sûr où s’installer.

Des camps trop petits et des populations mouvantes

Le camp de Kara Tepe se trouve sur une colline, à quelques kilomètres du port de Mytilène. Le terrain, qui accueille une oliveraie et un terrain d’entraînement de moto-cross, est loin d’être idéal pour accueillir un camp d’urgence.

La brise soulève les toiles, l’odeur âcre des bâches sales remplie les narines et les cordes effilochées sont tendues par de lourdes roches ou accrochées à des branches d’olivier, servant en même temps de cordes à linge. 

Certains ont choisi d’utiliser une partie de leurs économies pour acheter des petites tentes autoportantes aux commerçants locaux opportunistes.

Le lieu fait penser à un camp de scouts des années 1960 et à la fin d’un petit festival d’été, mais sans les amusements et la liberté.

Des organisations comme Médecins Sans Frontières, le Comité de secours international, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés et Shelterbox travaillent en collaboration avec la municipalité de Lesbos et essayent d’améliorer les conditions de vie dans ce camp surpeuplé.  

Des robinets d’eau potable et des douches en plein air ont été installés, les latrines ont été améliorées, la collecte des ordures a été organisée et des centres de santé ont été créés. Au cours des semaines à venir, les abris délabrés seront remplacés par des tentes familiales neuves et solides qui protégeront leurs occupants de la chaleur, du vent et de la poussière.

La théorie et la pratique

La situation s’améliore doucement, mais il est difficile d’évaluer les besoins d’une population qui change constamment. Un jour, on voit des enfants partout. Le lendemain, les enfants et leur famille sont partis, car ils ont reçu le précieux document qui leur permet de prendre un ferry en direction d’Athènes.

Les beaux principes de participation communautaire, l’idée de demander aux gens ce qu’ils trouvent utile plutôt que de trouver une solution unique sont impossibles dans un tel chaos.

Cibler les plus vulnérables ? Vous essayez. Assurer la protection des femmes, des enfants, des personnes handicapées et des personnes âgées ? Vous faites de votre mieux. Collecter des données démographiques précises ? Oubliez.

Cela n’est pas le genre d’interventions que l’on peut planifier sur le long terme. Vous essayez d’offrir un environnement sûr, propre, à l’épreuve des conditions météorologiques pour que les populations puissent se reposer et retrouver un peu de dignité avant de poursuivre leur route.

*Les noms ont été changés pour protéger l’identité des personnes concernées

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