Privés d’enfance pour du chocolat

Alexis Adele

Journalist based in Abidjan

Équipé d’une houe, Arouna*, 12 ans, travaille dans un champ de cacao du sud-ouest de la Côte d’Ivoire. Il est torse nu et ses côtes sont visibles sous sa peau foncée.

« Chaque jour, je dois me lever très tôt pour que mon petit frère de 10 ans et moi soyons les premiers dans le champ pour défricher [la terre] », a-t-il dit à IRIN.

Il y a huit mois, Arouna, qui est né de l’autre côté de la frontière, au Burkina Faso, a été envoyé dans le village de Sassandra, en Côte d’Ivoire. Il y a rejoint son père et la seconde femme de celui-ci, car ils avaient besoin d’aide – c’est-à-dire de main-d’œuvre gratuite – pour cultiver le cacao.

Il pensait qu’on l’envoyait en Côte d’Ivoire pour poursuivre ses études, a-t-il expliqué à IRIN. Mais à son arrivée, Arouna a été emmené dans la forêt. Chaque jour depuis, il accomplit un travail physique pénible dans les champs de cacao. Il n’a pas encore mis les pieds dans une salle de classe.

La Côte d’Ivoire continue à montrer des signes de redressement économique et social après la crise politique de 2010-2011, qui a fait plus de 3 000 morts et entraîné le déplacement de 500 000 personnes. Mais les histoires comme celles d’Arouna abondent.

Alors que la paix et de la sécurité s’améliorent, le nombre de personnes prêtes à traverser la frontière pour travailler dans les champs de cacao de la Côte d’Ivoire – ou à envoyer leurs enfants – augmente.

Entre 2009 et 2014, le nombre d’enfants pratiquant des tâches dangereuses dans le secteur de la production de cacao en Afrique de l’Ouest a augmenté de 46 pour cent, selon un rapport récent de l’université de Tulane, aux États-Unis.

En Côte d’Ivoire, le nombre de travailleurs enfants a plus que doublé, passant de 800 000 avant la crise à 1,62 million aujourd’hui, selon une enquête menée conjointement par l’UNICEF [Fonds des Nations Unies pour l’enfance] et le gouvernement ivoirien. La grande majorité de ces enfants sont originaires de pays étrangers – Mali, Burkina Faso et Togo – ou des zones rurales les plus pauvres du nord et du centre du pays.

Un problème croissant

Plus de 70 pour cent de la production mondiale de cacao provient de la Côte d’Ivoire et du Ghana voisin. Depuis les années 1980, les cours de la fève de cacao ont fortement fléchi et les agriculteurs locaux ont eu de plus en plus recours à la main-d’oeuvre enfantine pour le travail des champs.

La majorité de l’augmentation récente du travail des enfants dans les champs de cacao ivoiriens remonte à 2011. Après la crise post-électorale, les agriculteurs burkinabés – qui constituaient traditionnellement une force de travail importante dans le secteur – se sont sentis suffisamment en sécurité pour revenir travailler dans leurs champs.

« Au cours des quatre dernières années, on a constaté une forte migration des populations de pays comme le Burkina Faso vers les forêts ivoiriennes », a dit Maxime M’Bra, directeur de ‘Stop à la traite des enfants’, une organisation non gouvernementale (ONG) locale qui lutte contre le travail des enfants.

Plus de la moitié des travailleurs enfants en Côte d’Ivoire sont actifs dans le secteur agricole et jusqu’à un million d’enfants sont exploités dans l’industrie du cacao, selon la fondation International Cocoa Initiative (ICI).

Si, officiellement, la majorité de ces enfants sont « employés » par leurs parents, on estime que 10,9 pour cent d’entre eux sont victimes de la traite transfrontalière des êtres humains, selon l’UNICEF.

« Malgré les efforts importants déployés par le gouvernement (notamment pour informer les familles des dangers du travail des enfants et rendre obligatoire la scolarisation des enfants âgés de six à 16 ans), le travail des enfants et la pauvreté sont toujours endémiques dans les plantations de cacao de Côte d’Ivoire et du Ghana », a indiqué l’International Labour Rights Forum (ILRF).

Les efforts déployés par le gouvernement

Techniquement, le travail forcé des enfants est illégal en Côte d’Ivoire. Les peines vont d’un an à cinq ans d’emprisonnement et les amendes, de 800 à 2 200 dollars. Mais, dans les faits, la loi est rarement appliquée et les poursuites sont exceptionnelles. Selon le département d’État des États-Unis, la Côte d’Ivoire ne se conforme pas pleinement aux « normes minimales pour l’élimination des trafics ».

Depuis 2013, le pays a investi environ 40 millions de dollars dans des initiatives visant à réduire le travail des enfants, y compris la construction et la reconstruction d’écoles, et à créer un dispositif de suivi pour identifier les enfants à risque et mener des enquêtes.

Martin N’Guettia, Secrétaire technique du Comité interministériel de la lutte contre le travail des enfants et coordinateur national pour l’opération Akoma, qui lutte contre la traite et l’exploitation des enfants, a dit que ces actions auront peu d’impact si l’on ne met pas fin à la culture d’impunité juridique qui prévaut.

« Les actions de prévention et de protection ne suffiront pas à éradiquer le phénomène du travail des enfants. Il faut mener des actions vigoureuses de poursuite et de répression contre les responsables de la traite et de l’exploitation du travail des enfants », a-t-il dit à IRIN.

Au mois de juin, plus de 48 enfants ont été secourus et 22 personnes – principalement des parents – ont été arrêtées non loin du village de Sassandra, où vit Arouna, dans le cadre d’une opération de lutte contre le trafic et l’exploitation des enfants menée par Interpol en Côte d’Ivoire.

La majorité de ces enfants étaient âgés de cinq à 16 ans. Ils ont été découverts alors qu’ils travaillaient dans des conditions qualifiées d’« extrêmement dangereuses » pour leur santé.

« Les victimes, dont certaines étaient employées dans les champs depuis plus d’un an, ont déclaré aux enquêteurs qu’elles travaillaient régulièrement de longues heures chaque jour sans recevoir ni salaire ni éducation », a dit Interpol.

Mais bon nombre d’enfants, comme Aicha*, 10 ans, qui travaille dans un champ voisin du champ d’Arouna, ont trop peur pour décrire leurs vraies conditions de travail.

« Chaque matin, je travaille dans les fermes familiales », a expliqué Aicha à IRIN. « Ensuite, nous cueillons les fruits que je dois aller vendre avant la tombée de la nuit pour acheter de l’huile et du sel. C’est ce que je fais chaque jour ».

Elle a dit qu’elle n’avouerait jamais aux enquêteurs que ses parents la forcent à travailler.

« J’ai trop peur d’être emmenée et de vivre seule. »

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*Noms fictifs