Des réfugiés de Boko Haram renvoyés au Nigeria

Environ 15 000 Nigérians qui avaient fui au Cameroun pour échapper aux attaques du groupe islamiste Boko Haram ont été expulsés du pays. Certains disent que cette décision - qualifiée d’« inhumaine » par le gouvernement du Nigeria - constitue une violation du droit international.
    
Les Nigérians, qui n’avaient pas déposé de demande d’asile au Cameroun, vivaient au sein des communautés hôtes ou dans des abris temporaires installés dans des champs proches de la frontière, dans l’espoir de rentrer chez eux quand les violences auraient cessé.

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Mais les jours sont devenus des semaines et les semaines des mois. En juillet, les forces de sécurité ont commencé à expulser les réfugiés : apparemment, elles les soupçonnaient d’avoir des liens avec Boko Haram qui a mené une série d’attentats-suicides et d’attaques meurtrières dans la province camerounaise de l’Extrême-Nord.

« Au moins cinq attentats-suicides [commis par Boko Haram] ont été enregistrés dans la région depuis le 12 juillet », a dit à IRIN Hans Heungoup, un analyste de l’International Crisis Group (ICG). « La situation sécuritaire reste précaire. C’est la raison pour laquelle le gouvernement a expulsé les Nigérians qui voulaient fuir Boko Haram ».

Voir : Le Cameroun paie au prix fort son engagement dans la lutte contre Boko Haram

Issa Tchiroma Bakary, le porte-parole du gouvernement camerounais, a dit que cette décision avait été prise pour le bien du pays.

« Nous nous protégeons », a-t-il dit IRIN. « Nous voulons prévenir l’entrée de toute personne qui ne nous inspire pas confiance. Si, sur notre territoire, nous constatons la présence de complices, déguisés en membres de Boko Haram, nous avons la responsabilité de les renvoyer dans leur propre pays ».

Une décision justifiée ?

Selon les groupes de défense des droits de l’homme locaux et internationaux, la déportation des Nigérians qui ont fui leur propre pays à cause des violences n’est ni légale, ni humaine.  
« Où est la traditionnelle solidarité africaine ? », a demandé Georges Mandjeck, membre de l’association camerounaise pour la promotion des droits de l’homme, une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Yaoundé. « Le droit des réfugiés à la protection est bafoué ».

« Tout un chacun devrait pouvoir bénéficier du régime de protection des réfugiés », a dit à IRIN M. Mandjeck. « Dans sa volonté de mettre fin au terrorisme, il semble que le gouvernement les ait mis – les demandeurs d’asile qui attendent d’obtenir un permis d’entrée dans le pays et les personnes en transit – dans le même sac [que les terroristes] ».

Odile Yetna de Tribus sans frontières, une autre organisation de défense des droits de l’homme basée à Yaoundé, a dit : « C’est difficile, mais il aurait été plus sage de demander de l’aide pour réinstaller les nouveaux venus ».

« Ces réfugiés sont des personnes qui ont traversé une frontière internationale. Rentrer dans leur pays représente un risque énorme pour eux » a expliqué Mme Yetna, avant d’ajouter qu’elle avait peur qu’ils tombent entre les mains de Boko Haram et qu’ils subissent des persécutions.

Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a dit que le Cameroun devait respecter les droits des personnes qui cherchent un refuge.

« Nous partageons leur engagement [celui des autorités camerounaises] à garantir la sécurité et la protection des Nigérians qui sont dans le besoin, tout en garantissant la sécurité de leurs propres citoyens et de leurs frontières », a dit à IRIN Khassim Diagne, responsable du HCR au Cameroun.

M. Diagne a dit que le HCR avait encouragé les réfugiés nigérians qui ont franchi la frontière camerounaise à s’installer à l’intérieur des terres et, plus important encore, à s’enregistrer dans des camps où ils pourraient recevoir de l’aide et bénéficier de la protection. Il a également plaidé en faveur de ceux qui ne peuvent pas ou qui ne veulent pas s’installer dans les camps.

« Nous rappelons au gouvernement qu’il y a des principes internationaux et des normes à respecter, même en cas de graves problèmes de sécurité », a-t-il dit. « Le HCR continuera à surveiller la situation des réfugiés et des rapatriés, tout en soulignant que la protection et l’assistance humanitaire pour les rapatriés devient de plus en plus difficile en raison de difficultés d’accès et de sécurité ».
  
Colère au Nigeria

La décision du Cameroun d’expulser les réfugiés nigérians pourrait affaiblir les liens déjà fragiles entre les deux pays.

« L’expulsion des migrants nigérians en situation irrégulière au Cameroun pourrait avoir un impact à court terme sur les relations entre les deux pays, à cause des différences de priorité dans la lutte contre Boko Haram et la mise en œuvre des règlements transfrontaliers », a dit M. Heungoup de l’ICG.

A long terme, les expulsions pourraient avoir un impact négatif sur les relations économiques et les flux commerciaux entre les deux pays.  

Les autorités nigérianes affirment qu’elles n’ont pas été prévenues de l’expulsion de leurs citoyens et elles ont déploré la manière dont les expulsions ont été réalisées.

« Nos compatriotes ont été expulsés en raison de l’intensification des actions de Boko Haram au Nigeria », a dit Sa’ad Bello, responsable de l’Agence nationale de gestion des catastrophes (NEMA) au Nigeria. « Nous n’avons pas été informés du transfert des réfugiés et nous constatons qu’ils ont été maltraités, transportés dans des camions tels des animaux, puis déposés chez eux dans des conditions inhumaines ».

Christopher Nyaneh, un entrepreneur nigérian installé à Yaoundé, a dit à IRIN : « Depuis que Boko Haram tue des gens, elles [les autorités camerounaises] traitent nos frères qui ont choisi de se réfugier au Cameroun comme des terroristes. Et cela encourage nos frères à prendre la route de l’exile et de l’errance ».  

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