Qu’est-il arrivé à ces héros ?

Paul Currion

Chroniqueur pour IRIN 

Note de l'auteur

Paul Currion is an independent consultant to humanitarian organisations and a recovering aid worker. He has responded to crises in Kosovo, Afghanistan, Iraq and the Indian Ocean Tsunami.

J’avais d’abord l’intention d’écrire cette chronique sous la forme d’une liste à la Buzzfeed : « Dix faits que vous ignoriez sur la Journée mondiale de l’aide humanitaire ». Malheureusement, je n’ai pas réussi à trouver dix faits ou, du moins, dix faits dignes d’intérêt. Je pensais écrire, par exemple : la résolution A/63/L.49, adoptée le 11 décembre 2008 par l’Assemblée générale des Nations Unies, est à l’origine de la création de la Journée mondiale de l’aide humanitaire. C’est un fait terriblement ennuyeux, mais il a au moins le mérite de susciter une réflexion sur les résolutions de l’Assemblée générale, qui ne sont pas particulièrement réputées pour leur prose lyrique.

Puisque je présume que vous n’avez pas eu beaucoup d’occasions de lire des résolutions des Nations Unies, je vous cite ici un extrait de la résolution A/63/L.49 : « [La Journée mondiale de l’aide humanitaire a été créée] afin de contribuer à sensibiliser le public aux activités humanitaires dans le monde [...] et de rendre hommage à tout le personnel humanitaire, au personnel des Nations Unies et au personnel associé qui s’emploient à promouvoir la cause humanitaire, ainsi qu’à celles et ceux qui ont perdu la vie dans l’accomplissement de leur mission [...] ».

Pendant votre lecture, je vous invite à garder à l’esprit que je soutiens entièrement cette résolution.

La première Journée mondiale de l’aide humanitaire a eu lieu le 19 août 2009, soit neuf mois seulement après l’adoption de la résolution – un délai de mise en oeuvre record dans l’histoire des Nations Unies. La date n’a pas été sélectionnée au hasard : il s’agit de l’anniversaire de l’attentat du Canal Hotel, à Bagdad, qui a fait 22 morts et de nombreux blessés parmi les employés des Nations Unies, y compris plusieurs de mes amis. Sergio Vieira de Mello, le représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies en Irak, était probablement la victime la plus en vue. La fondation créée par sa famille a été la force motrice qui a permis la reconnaissance officielle de la Journée mondiale de l’aide humanitaire.

J’avais quitté Bagdad avant l’attentat précisément à cause de ce que le Groupe d’enquête indépendant sur la sécurité et la sûreté du personnel des Nations Unies en Irak avait identifié comme l’échec du « système actuel de gestion de la sécurité [...] à garantir la sécurité adéquate du personnel des Nations Unies ». Le Groupe d’enquête avait identifié « l’absence d’obligation de rendre des comptes pour les décisions et les positions adoptées par les gestionnaires des Nations Unies » comme une lacune majeure du système existant. Je n’en dirai pas plus : je vous laisse réfléchir à tout ça.

Dans l’univers de l’humanitaire, M. De Mello était sans doute ce qui se rapprochait le plus d’une célébrité, ce qui explique peut-être pourquoi la Journée mondiale de l’aide humanitaire a mis en vedette plusieurs stars – Ziggy Marley en 2011, Beyoncé en 2012, David Guetta en 2013 – et est devenue un monstre. (David Guetta, vraiment ? Il y a quelqu’un aux Nations Unies qui a des goûts musicaux douteux... Je plaisante : presque tous les employés des Nations Unies ont des goûts musicaux terribles.) Comme nous le savons tous, les célébrités sont des outils de plaidoyer efficaces : les organisateurs de la Journée mondiale de l’aide humanitaire ont donc décidé, en 2015, qu’une seule vedette ne suffisait pas et ils en ont recruté toute une bande.

Il n’en a pas toujours été ainsi. L’édition 2009 de la Journée mondiale de l’aide humanitaire était un événement d’envergure modeste. Un concert de jazz et d’inoffensive musique classique avait notamment été organisé à Genève cette année-là. La vidéo préparée à l’occasion de l’édition 2010 m’a par ailleurs rendu fier de mon métier de travailleur humanitaire.

Il se peut aussi que l’adulation de M. De Mello ait contribué à l’usage de plus en plus marqué du discours du héros. « Héroïque » est en effet l’adjectif le plus couramment utilisé pour décrire les travailleurs humanitaires morts dans l’exercice de leurs fonctions. Cela aurait pu être pire – au moins, on ne les qualifie pas de superhéros –, mais le terme semble malgré tout un peu exagéré. Emaad Ahmed Salman al-Jobody était l’une des victimes de l’attentat du Canal Hotel. Il n’était pas un travailleur humanitaire héroïque ; il était un simple électricien. S’il mérite qu’on se souvienne de lui tout autant que les autres personnes qui sont décédées ce jour-là, l’héroïsation joue cependant en défaveur des victimes.

Tout le monde préférerait mourir en héros plutôt qu’en victime ; c’est l’un des moyens que nous avons trouvés pour surmonter l’horreur. Le problème avec le discours du héros, c’est qu’il véhicule une image trompeuse des travailleurs humanitaires. Il les présente d’une certaine manière comme séparés des membres du grand public, et, implicitement, comme meilleurs qu’eux, ce qui sape à la fois le professionnalisme des travailleurs humanitaires et la capacité du public. L’héroïsation des travailleurs humanitaires (et des électriciens) nous amène aussi à croire que la mort fait partie intégrante du système, qu’elle est un risque du métier – ce qui est faux.

Le discours du héros nous fait oublier que ce sont des lacunes en matière de gestion qui sont responsables de la mort des victimes du Canal Hotel – et de celle de nombreux travailleurs humanitaires depuis. Malgré les améliorations apportées à la gestion de la sécurité dans la décennie qui a suivi l’attentat – il faut aussi garder à l’esprit que certaines de ces améliorations ont possiblement eu des conséquences négatives sur la fourniture de l’aide –, le nombre de décès de travailleurs humanitaire a continué d’augmenter, atteignant un niveau sans précédent en 2013.

La Journée mondiale de l’aide humanitaire devait au départ servir à commémorer ces décès, mais ils sont aujourd’hui mystérieusement absents des grands titres de la campagne, qui mettent plutôt l’accent sur les histoires individuelles inspirantes ayant un plus grand attrait commercial. Cela comprend les histoires des personnes affectées par des catastrophes. Ces histoires doivent être entendues, mais elles risquent encore une fois de cacher les corps des victimes aux yeux du public. Tout cet héroïsme pourrait nous faire croire à une fin heureuse, mais les fins heureuses sont rares dans le secteur humanitaire.

Un débat commence à émerger au sujet de l’importance de fournir un soutien aux travailleurs humanitaires nationaux et internationaux pour les aider à surmonter les conséquences psychologiques de leur travail. Très peu d’investissements ont été faits dans ce domaine jusqu’à présent, car l’impact sur la santé mentale est largement invisible, mais la Journée mondiale de l’aide humanitaire pourrait se révéler un puissant outil pour sensibiliser le public à ces questions. Il faut cependant que les leaders des organisations humanitaires pour lesquelles nous travaillons soient prêts à reconnaître le fait le plus important concernant les travailleurs humanitaires : on ne peut les remplacer et en disposer comme on veut.

pc/ha-gd/amz 

Paul Currion travaille comme consultant indépendant auprès des organisations humanitaires. Il a auparavant participé à des interventions humanitaires au Kosovo, en Afghanistan et en Irak et dans des pays affectés par le tsunami de l’océan Indien.