La route de Damas – une artère vitale menacée

Depuis le début du conflit syrien, le régime du président Bachar el-Assad à Damas a essuyé de sérieux revers – la perte de contrôle de la grande ville d’Alep, la montée en puissance de l’Etat islamique (EI) dans l’Est et, plus récemment, la prise d’Idleb, la deuxième capitale provinciale.

Si les forces de M. el-Assad se sont retirées de certaines zones, elles ont fait preuve d’une détermination à toute épreuve pour garder le contrôle des territoires qui entourent Damas et de la région côtière, fief de la minorité religieuse alaouite à laquelle appartient le président.

A la fin du mois de juillet, M. el-Assad a reconnu que son armée manquait de troupes et qu’elle s’était retirée de certaines régions pour se concentrer sur d’autres priorités. Beaucoup ont perçu ce discours comme une confirmation que le gouvernement a abandonné de larges régions du pays pour renforcer son soutien dans le Centre et l’Ouest.

Mais un nouvel assaut de l’Etat islamique (EI) menace de diviser même ce mini-Etat en deux. Si les militants islamistes parvenaient à couper la route principale qui relie Damas aux provinces, le régime pourrait être confronté à de graves difficultés et on pourrait assister à un exode massif des populations civiles qui vivent dans les zones pro-gouvernementales.

L’autoroute M5 relie Damas à Homs, au centre du pays, et à Alep ; cette artère vitale pour le régime de M. el-Assad est utilisée pour le ravitaillement des forces armées et des citoyens.

Les rebelles se sont déjà emparés de plusieurs portions de l’autoroute qui relie Homs à Alep. Au cours de ces dernières années, l’EI et d’autres groupes rebelles ont tenté à de multiples reprises de prendre le contrôle d’une partie de la principale portion de l’autoroute, entre Homs et Damas, mais en vain. Cela n’est qu’une possibilité, mais les forces de M. el-Assad ont subi des pertes significatives au cours des derniers jours et elles apparaissent plus faibles que jamais.

La semaine dernière, l’EI s’est emparé de la ville d’Al-Qaryatayn, prenant les forces gouvernementales au dépourvu et les laissant exposées. La ville se trouve à environ 50 km de l’autoroute M5, mais les islamistes ont poursuivi leur avancée et se trouvent maintenant à seulement 35 km à l’ouest de l’autoroute, d’après Columb Strack, analyste principal du Moyen-Orient pour l’IHS [Institute for Humanist Studies], un groupe de réflexion. Au même moment, d’autres combattants de l’EI, en nombre moins important, sont partis du nord du Liban et ils se trouvent actuellement à seulement cinq kilomètres de la route.

D’après M. Strack, l’EI essaye de « s’emparer d’une portion de l’autoroute M5, ce qui pourrait fortement perturber les déplacements des troupes syriennes entre les fronts Nord et Sud ».

Si les combattants islamistes parvenaient à couper l’autoroute, les villes côtières de Tartous et Lattaquié – région natale et fief de M. el-Assad – seraient isolées de la capitale.

Les pertes récentes dans les zones proches de l’autoroute s’inscrivent dans une tendance plus profonde : le gouvernement syrien a essuyé des revers dans tout le pays et son armée, décimée, peine à repousser les islamistes. Elle dépend de plus en plus de groupes étrangers comme le Hezbollah, la milice libanaise, pour maintenir sa domination, mais ces combattants eux-mêmes ont remporté peu de victoires. Des combattants menés par le Hezbollah se battent depuis plusieurs mois pour reprendre la ville de Zabadani, située non loin de la frontière libanaise.

Joshua Landis, fondateur du site Internet Syria Comment, a dit qu’il était « absolument vital » pour M. el-Assad que ses troupes gardent le contrôle de l’autoroute.

« La stratégie du régime repose entièrement sur le fait de garder le contrôle de la région alaouite, des villes de Damas et Homs, et des villes côtières », a-t-il dit. « S’ils perdent le contrôle de l’artère qui relie ces villes entre elles, cette stratégie s’écroulera ».

Il a dit que le gouvernement se battrait bec et ongles pour en garder le contrôle et qu’il retirerait les troupes présentes dans les régions moins stratégiques, si nécessaire. « Ils peuvent retirer des troupes d’autres régions. Ils peuvent abandonner Alep. Ils peuvent abandonner Deraa », a-t-il expliqué.

Toute avancée de l’EI sur cet axe majeur donnera probablement lieu à des frappes aériennes de l’armée syrienne pour chasser les islamistes. Mais si l’autoroute se retrouve au cœur du conflit, le commerce et le réapprovisionnement deviendront difficiles, voire impossibles.

« [L’EI] peut prendre le contrôle de l’autoroute, mais il a peu de chances de tenir ses positions pendant plus de quelques jours si le gouvernement déploie un nombre important de soldats dans la zone », a dit M. Strack. « Cependant, [l’EI] aurait probablement la capacité d’attaquer les forces gouvernementales le long de l’autoroute avec des EEI (engins explosifs improvisés) ou par des tirs indirects ».

Mustafa*, un chauffeur qui a récemment emprunté l’autoroute dans les deux sens, a dit qu’il était au courant de la menace posée par l’EI, mais qu’il continuerait probablement à l’utiliser. « Les gens ont besoin de travail, alors les jeunes continuent d’emprunter la route ».

Un nouvel exode ?    
 
Si l’EI coupait l’autoroute, « le fief alaouite » ne chuterait pas soudainement, car il est bien défendu, a expliqué M. Strack. Cela aurait un impact sur les acheminements de marchandises dans la région, mais Lattaquié disposant d’un accès direct à la frontière libanaise et à la mer, des vivres pourraient être acheminées par d’autres voies, a-t-il souligné.

M. Landis a toutefois prévenu que toute perte de contrôle durable de la route créerait probablement la panique dans les zones pro-régimes.

Quatre millions de Syriens ont quitté leur pays depuis le début de la guerre civile en 2011, mais les populations qui vivent dans les zones progouvernementales sont, pour la plupart, restées sur place. Bon nombre de Syriens déplacés sont également partis trouver un calme relatif dans les villes côtières. Si l’EI s’emparait de l’autoroute principale, il pourrait y avoir une nouvelle vague de départs.

« Bon nombre d’habitants de ces régions en parlent déjà [de partir vers le Liban] », a dit M. Landis.

« Si les montagnes alaouites tombent, les villes s’effondreront et ce sera la panique générale », a-t-il dit. « Je ne pense pas que cela soit imminent, mais cela pourrait arriver ».

 *son nom a été changé pour protéger son identité

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