Les réfugiés affluent au Cameroun par peur de Boko Haram

Il est encore tôt le matin dans la province camerounaise de l’Extrême-Nord, et déjà des centaines de réfugiés nigérians se pressent le long du pont de Gada Mboulo, leurs quelques précieuses possessions en équilibre sur la tête ou serrées entre leurs bras.

Fuyant les attaques de Boko Haram, toujours plus fréquentes et plus meurtrières, ils se plient aux formalités d’usage avec l’armée camerounaise, avant de suivre une longue route poussiéreuse puis de bifurquer à la recherche d’un foyer temporaire.

Ils sont nombreux à poursuivre leur chemin jusqu’au camp de réfugiés de Minawao, à quelque 40 km à l’ouest de la capitale régionale, Maroua. Certains trouvent refuge dans des communautés d’accueil à proximité, ou montent provisoirement le camp dans la brousse.

Ibrahim Okpyeh a expliqué à IRIN la raison de son départ précipité de Gombe, la ville dont il est originaire au Nigéria.

« Ce pays, c’était l’enfer », a-t-il dit en pointant du doigt le Nigéria, de l’autre côté du pont. « Je n’avais jamais vu d’autant d’atrocités. Ces gens-là [les combattants de Boko Haram] ont tué tout le monde dans notre village. Ils ont brûlé ma voiture, nos maisons et pillé notre bétail. »

M. Okpyeh a dit qu’il n’avait pas eu d’autre choix que de partir, comme la plupart des personnes marchant à ses côtés.

Il a fallu plus de deux semaines de marche à Inna Djamilla pour atteindre la frontière camerounaise.

« Ils ont tué mon mari et mon fils aîné », a-t-elle dit à IRIN. « Que reste-t-il de bon dans ce pays [le Nigéria] qui court à sa ruine. On a été contraints de tout abandonner et de fuir. J’ai dû me cacher plusieurs jours dans la brousse. C’était horrible. »

Changements de tactique

Ces dernières semaines, Boko Haram a étendu son périmètre d’action au-delà du nord-est du Nigéria et des régions frontalières du Cameroun pour s’enfoncer à l’intérieur du pays. Alors que les craintes d’attaques portaient sur les villages frontaliers, ce sont des lieux publics très fréquentés de Maroua qui ont été ciblés par une vague d’attentats-suicides.

Les cinq attentats-suicides qui ont secoué la province de l’Extrême-Nord en l’espace de quelques semaines seulement ont fait plusieurs dizaines de morts et des centaines de blessés. Le gouvernement camerounais a réagi par un renforcement des dispositifs de sécurité, en interdisant le port de la burqa et autres voiles dissimulant le visage, et en introduisant des couvre-feux et des postes de contrôle pour la fouille de véhicules et de bagages.

Voir : Le Cameroun paie au prix fort son engagement dans la lutte contre Boko Haram 

« La secte [Boko Haram] a opté pour une guerre asymétrique », a dit Mathias Nguini, politologue et maître de conférences à l’université de Yaoundé II Soa, à IRIN. Le refus du Cameroun et du Nigéria de coopérer par le passé a favorisé la progression des islamistes extrémistes, a-t-il ajouté.

Le président nigérian fraîchement élu, Muahammadu Buhari, a récemment déployé des efforts en faveur d’un rapprochement avec le Cameroun et le Tchad voisin, lui aussi confronté à une recrudescence des attaques de Boko Haram et à une insécurité grandissante. M. Buhari s’est rendu en visite d’État dans les deux pays depuis son entrée en fonction fin mai. Le Nigéria aurait en outre promis un don de 30 millions de dollars à la force régionale de lutte contre Boko Haram.

« Nous ne pouvons pas combattre Boko Haram sans une [meilleure] coordination entre les États », a dit M. Nguini, en exhortant le Cameroun et le Nigéria à dépasser leurs différends régionaux au sujet du lac Tchad pour s’unir contre les islamistes radicaux.

Léon Koungou, un autre politologue spécialisé en matière sécuritaire, a établi un lien entre l’émergence de l’État islamique autoproclamé et le recours à des tactiques toujours plus macabres de la part de Boko Haram, qui a désormais recours à des enfants âgés de 10 ans à peine comme bombes humaines avec la mission de faire exploser dans des marchés bondés de civils.

« Le scénario ressemble assez à celui observé en Irak », a-t-il dit. « Le mouvement a clairement plaidé allégeance à l’État islamique (autoproclamé), et suit la même approche, qui consiste à atteindre non seulement la morale des États se mobilisant contre leur action, mais également les civils, et à construire un territoire aux ressources substantielles. »

Plus d’attaques, plus de réfugiés

En réponse à l’insécurité grandissante dont souffrent le nord-est du Nigéria et les régions frontalières ces dernières semaines, le Cameroun connaît un afflux de réfugiés dont la plupart essaient de s’enfoncer à l’intérieur du pays pour fuir la menace de Boko Haram.

Entre 150 et 300 réfugiés nigérians sont enregistrés chaque jour au camp de Minawao, d’après l’agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Le nombre de Camerounais fuyant leur foyer a lui aussi augmenté, bien qu’il n’existe pas de chiffres officiels récents pour les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP).

Mahamat Baiwon, un officier du HCR chargé de la protection à Maroua, a décrit la manière dont l’agence pour les réfugiés et les fonctionnaires camerounais interceptent les réfugiés aussitôt après leur entrée dans le pays.

« Nous voulons savoir où ils veulent aller : s’enregistrer au camp de Minawao, ou retourner dans des régions sûres du Nigéria », a-t-il dit à IRIN.

La plupart des réfugiés optent pour le camp, où ils espèrent pouvoir bénéficier gratuitement de distributions d’aide alimentaire et d’autres services, mais Minawao est désormais « saturé », a rapporté M. Baiwon.

Créé en 2013 pour accueillir jusqu’à 20 000 réfugiés, le camp en abrite actuellement plus de 44 000. Rien que ces six derniers mois, le nombre d’occupants a augmenté de plus de 14 000. Les autorités locales estiment à 30 000 le nombre de Nigérians ayant trouvé refuge au Cameroun en dehors du camp.

Le gouvernement camerounais, ainsi que le HCR et le Programme alimentaire mondial (PAM), estiment qu’il est devenu nécessaire de construire un deuxième camp pour accueillir les nouveaux arrivants, toujours plus nombreux, mais seuls 30 pour cent de l’appel de fonds a été financé à ce jour.

« Nous attendons encore que les bailleurs de fonds répondent à l’appel », a dit Laurent Eyenga qui travaille au ministère camerounais de l’Administration territoriale.

Problèmes sanitaires

Avec moins de 30 puits équipés d’une pompe à main et 280 latrines seulement à Minawao – dont beaucoup ne fonctionnent plus – les responsables du camp jugent que les risques d’épidémie sont importants.

Le choléra en particulier est source d’inquiétude, depuis que plus d’une centaine de personnes sont mortes d’une épidémie en avril. Le camp est aujourd’hui plus peuplé et plus sale que jamais.

« Avec l’évolution de la situation démographique, le non-respect des mesures d’hygiène est déplorable », a dit Zra Mokol, le directeur d’une clinique située non loin du camp, à IRIN. « Compte tenu de la situation actuelle, si une nouvelle épidémie de choléra devait se déclarer, ce serait catastrophique. »

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