La crise burundaise s’aggrave pour les dirigeants régionaux

À l’origine de la crise politique burundaise, il y a un chef d’État qui se refuse à quitter ses fonctions après près de 10 ans au pouvoir. L’homme mandaté pour jouer les médiateurs est lui-même au pouvoir depuis près de 30 ans. Au-delà de l’ironie de la situation, l’arrivée du président ougandais Yoweri Museveni à Bujumbura souligne l’importance de l’enjeu pour les dirigeants régionaux.

Alors que la situation dégénère au Burundi, les pays voisins s’y intéressent d’encore plus près. Depuis que le président Pierre Nkurunziza a annoncé qu’il se présenterait pour un troisième mandat en avril, les manifestations ont fait des dizaines de victimes et déplacé plus de 145 000 personnes.

Outre les confrontations entre forces de sécurité et manifestants, les affrontements opposant l’armée et les groupes rebelles ont atteint de nouveaux sommets : ce lundi, le porte-parole de l’armée a annoncé que 31 rebelles avaient été tués dans la province septentrionale de Kayanza, à proximité de la frontière rwandaise. 

L’inquiétude ne se limite pas à l’afflux de réfugiés aux frontières. Plusieurs chefs d’État de la région des Grands Lacs aspirent à un troisième mandat ou sont au pouvoir depuis plus de 10 ans. Les événements au Burundi - membre de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) depuis 2007 - pourraient avoir un sérieux effet de ricochet.

Les élections présidentielles ont été différées au 21 juillet, suite à la demande de dirigeants africains d’ajourner de deux semaines la date de scrutin initiale, fixée au 15 juillet.

Organisées le 5 juillet, les élections locales et parlementaires ont été remportées à une écrasante majorité (77 sièges sur 100) par le CNDD-FDD, le parti au pouvoir de M. Nkurunziza. Elles ont été boycottées par l’opposition ; l’Union européenne et l’Union africaine (UA) ont rappelé leurs observateurs électoraux, estimant que les conditions n’étaient pas réunies pour des élections libres et équitables.

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Alors que la tension monte à l’approche des élections présidentielles, IRIN revient sur la position des principaux acteurs régionaux et internationaux :

Ouganda

Le 6 juillet, M. Museveni a été nommé chef de la médiation par les dirigeants de l’EAC. Il est arrivé mardi à Bujumbura, la capitale burundaise, pour arbitrer un nouveau cycle de négociations. S’il bénéficie de l’aval du président, l’opposition a jusqu’à présent rejeté sa nomination comme médiateur. 

M. Museveni, qui est président de l’Ouganda depuis 29 ans, constitue un choix problématique. En 2005, il a supprimé la limitation du nombre de mandats présidentiels par le biais d’une réforme constitutionnelle. En 2016, il briguera son septième mandat. Dans son pays, le dirigeant ougandais a également pour habitude de réprimer durement les groupes d’opposition et toute personne hostile à son régime. Depuis qu’il assume le rôle de médiateur dans la crise burundaise, il a ainsi procédé à l’arrestation de deux figures clés de l’opposition en Ouganda.

« Dans son pays, M. Museveni n’a pas la réputation d’être conciliant avec sa propre opposition. C’est pourquoi l’opposition burundaise s’intéresse à ses antécédents en Ouganda lorsqu’elle appréhende son rôle de médiateur », a dit Yolande Bouka, chercheuse en analyse des conflits et prévention des risques à l’Institut d’études de sécurité (ISS), à IRIN. « Je ne suis pas bien sûre que le processus ira de l’avant avec lui à la barre. »

Mme Bouka a fait observer qu’il était toutefois peu probable que l’opposition parvienne à persuader le gouvernement burundais et l’EAC de changer de médiateur, notamment en raison de dissensions dans ses propres rangs, mais aussi parce qu’il est douteux que M. Museveni soit sensible à leurs requêtes.

« Je serais très surprise que M. Museveni se récuse lui-même sous la pression de l’opposition », a dit Mme Bouka. « Je ne pense pas que l’EAC soit aussi sensible à ce type de pression que les Nations Unies. »

Deux médiateurs désignés par les Nations Unies dans le cadre de la crise burundaise ont déjà démissionné sous la pression du gouvernement.

Tanzanie

Historiquement, la Tanzanie a tenu un rôle important dans les pourparlers de paix au Burundi. Le pays a connu un afflux de près de 77 000 réfugiés depuis que la crise a éclaté chez son voisin, bien moins étendu, du nord-est. 

Le président tanzanien, Jakaya Kikwete, a accueilli les derniers pourparlers de paix de l’EAC. M. Nkurunziza se trouvait dans la ville tanzanienne de Dar es Salam pour un sommet des chefs d’État sur la crise burundaise, lors de la tentative de coup d’État orchestrée par des dirigeants de l’armée en mai.

Les analystes font observer que la Tanzanie a radicalement changé de position par rapport à la crise.

« Au départ, M. Kikwete disait que M. Nkurunziza devait partir, mais depuis cet épisode crucial de la fin mai, la Tanzanie a cessé d’exiger [son] départ », a dit Devon Curtis, maître de conférence en sciences politiques et études internationales à l’université de Cambridge, à l’occasion d’une conférence à l’Institut de la Vallée du Rift à Nairobi.

« Bien sûr il y a de l’animosité entre la Tanzanie et le Rwanda, et je pense que la Tanzanie a cru que la tentative de coup d’État du 13 mai était appuyée par le Rwanda. »

Depuis la mi-mai, la Tanzanie a cessé d’aborder la question de la limitation du nombre de mandats, et s’est focalisée sur la recherche d’une solution politique négociée.

En attendant, le parti tanzanien au pouvoir semble disposé à changer de dirigeant sans poser de difficultés – il a nommé John Magufuli comme candidat pour les élections à venir, en remplacement de M. Kikwete après deux mandats au pouvoir.

Rwanda

Depuis le début de la crise, le Rwanda critique de plus en plus ouvertement M. Nkurunziza.

Paul Kagame, en revanche, ne manque pas de souligner que son inquiétude ne porte pas tant sur la limitation du nombre de mandats (il s’apprête d’ailleurs lui aussi à briguer un troisième mandat de président lors des prochaines élections générales de 2017, et le Parlement a voté mardi en faveur d’une réforme de la constitution l’autorisant à le faire). C’est plutôt la performance du président burundais qu’il met en avant, en l’accusant d’être inefficace et impopulaire.

« Si vos propres citoyens vous disent, "Nous ne voulons pas que vous fassiez ceci ou que vous nous dirigiez", c’est qu’ils estiment que vous n’êtes pas à la hauteur. Et qu’est-ce que vous leur répondez ? "Je reste quoi qu’il arrive, que vous le vouliez ou non." C’est un vrai problème », a-t-il déclaré en mai sur China Central TV. 

« Le Rwanda prétend que les Imbonerakure, la ligue des jeunes du parti au pouvoir, ont reçu des armes de la part des FDLR (groupe rebelle) au Congo », a fait observer Mme Curtis. Mais les accusations vont dans les deux sens.

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Ces derniers jours, le Rwanda a été accusé par le gouverneur de Kayanza d’être impliqué dans une série d’attaques dans sa province. « Les spéculations vont bon train ces deux derniers mois, concernant un prétendu appui fourni par le Rwanda à une partie de l’opposition », a dit Mme Bouka. « Bien sûr, le Rwanda a déjà soutenu des groupes dissidents dans des pays comme la RDC, alors c’est tout à fait possible. »

Cependant, Mme Bouka a appelé l’attention sur le fait que le Rwanda accueillait nombre de journalistes, chefs de l’opposition et réfugiés, et que cet appui pouvait donc en partie être expliqué par leur présence.

« Si l’implication du gouvernement est avérée, ça changerait incontestablement la dynamique », a-t-elle dit.

République démocratique du Congo

La crise au Burundi se verra sans doute affectée par la situation dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), où les acteurs régionaux ont été impliqués dans une guerre civile durable.

« Le CNDD-FDD et le FNL [groupe d’opposition burundais ayant combattu dans l’est du Congo au cours des dernières années] ont tous deux opéré – à l’époque où c’était des milices anti-gouvernement – dans et depuis les bases arrière aux alentour d’Uvira (dans l’est de la RDC) », a dit Christoph Vogel, conférencier adjoint à l'Institut des Études africaines de l’université de Cologne, à IRIN.

« Plus récemment, des rapports des Nations Unies ont accusé le CNDD-FDD d’entraîner militairement certaines factions des Imbonerakure dans la plaine de Rizizi (qui court le long de la frontière entre le Burundi et la RDC) », a dit M. Vogel.

« Ces derniers mois, la situation sécuritaire est relativement calme dans le Sud-Kivu, le long de la frontière burundaise. Compte tenu des débordements du passé, une escalade régionale n’est toutefois pas à exclure complètement. »

M. Vogel a fait observer qu’en raison de la taille très réduite du Burundi, il est peu probable – du moins jusqu’alors – que la crise atteigne des niveaux analogues à ceux qu’a connus l’est de la RDC.

Le président congolais, Joseph Kabila, garde lui aussi un œil attentif sur les événements au Burundi. Il envisage également de se présenter pour un troisième mandat l’année prochaine. En janvier, il a annulé l’initiative d’un recensement national, qui aurait effectivement remis les élections à plus tard, suite à des manifestations généralisées à Kinshasa, la capitale. 

Afrique du Sud

Le président Jacob Zuma a personnellement participé aux accords de paix et de réconciliation d’Arusha, grâce auxquels le Burundi a fini par sortir de la guerre civile, cinq ans après. Alors qu’il était initialement fermement opposé à ce que Nkurunziza brigue un troisième mandat, il a lui aussi assoupli sa position depuis avril.

« Je pense que les Sud-Africains agissent en retrait, ce qui assez malvenu sachant qu’avec l’Union africaine, ils sont les garants des accords d’Arusha », a dit Mme Bouka.

« M. Zuma a d’abord fait part de cette position [son opposition à un troisième mandat]. Mais à présent, il semblerait que ses représentants tergiversent, en se demandant si la décision de la cour constitutionnelle du Burundi de valider la candidature de M. Nkurunziza à un troisième mandat ne devrait pas être respectée, par crainte de porter atteinte à la souveraineté du Burundi et à la primauté de son droit », a écrit Peter Fabricius, un consultant de l’ISS. 

« Cette position ambigüe du gouvernement sud-africain révèle que ses sympathies vont davantage aux partis au pouvoir qu’aux accords d’Arusha », a ajouté Mme Bouka.

L’Afrique du Sud a joué un rôle crucial dans les accords d’Arusha, en 2000.

« [Les accords d’Arusha] n’auraient pas abouti, je crois, sans l’engagement de l’Afrique du Sud. [Elle] disposait en particulier d’une force de protection chargée de protéger les personnalités politiques de retour d’exil pour prendre leurs fonctions au sein des institutions de transition suite à la ratification de l’accord de paix. Et puis il y a eu la toute première mission de maintien de la paix de l’UA, qui est restée au Burundi de 2003 à 2004 », a dit Mme Curtis.

Dernièrement, peut-être en raison des préoccupations internes grandissantes, les Sud-Africains s’intéressent moins au Burundi. « Dans une certaine mesure, l’Afrique du Sud s’est désintéressée de la région des Grands Lacs », a remarqué Mme Bouka. Elle a pronostiqué que toute solution à la crise au Burundi contemplerait une implication accrue de ses voisins immédiats, et réduirait le rôle de l’Afrique du Sud.

Union africaine

Contrairement à certains acteurs régionaux, l’UA - du moins en la personne de la présidente de sa commission – n’a jamais cessé de militer pour le respect des accords d’Arusha et pour un environnement électoral véritablement libre et équitable. Les accords d’Arusha sont, de l’avis de beaucoup, catégoriques s’agissant de la limitation à deux du nombre de mandats présidentiels. Ils sont désormais considérés comme un moyen d’exprimer son mécontentement vis-à-vis de la décision de M. Nkurunziza.

Dans un communiqué de presse en date du 26 avril, la présidente de la commission de l’UA, Dlamini Zuma, a « appelé toutes les parties prenantes à respecter strictement les accords d’Arusha de 2000, la constitution et la loi électorale ». Mi-juin, l’UA a réaffirmé cette position. 

Le meilleur indicateur des intentions de l’UA est son refus de mandater des observateurs pour les élections parlementaires et locales du mois de juin, au motif que les conditions n’étaient absolument pas réunies pour qu’elles soient libres ou équitables. Le gouvernement burundais semble être tombé en disgrâce auprès de l’UA et, pour l’heure, peu disposé à accepter ses médiateurs.

Cependant, tout le monde n’est pas aussi fermement opposé à la candidature de M. Nkurunziza au sein du bloc régional africain. Le dirigeant du Zimbabwe, Robert Mugabe, l’actuel président de l’UA, a récemment qualifié la limitation à deux mandats de « corde au cou ». 

Le rôle de l’UA risque de s’en voir restreint, du moins à court terme.

Pour l’heure, la situation semble dans l’impasse. Aucun négociateur ou leader régional tangible n’a émergé, et M. Nkurunziza n’a pas l’air disposé à se retirer. En attendant, l’opposition est très fragmentée et certains de ses éléments plongeraient dans la violence et la radicalisation.

« Il existe un risque de paralysie économique du fait de la suspension de l’aide, combinée à une réduction drastique des impôts directs », a dit Willy Nindorera, un consultant indépendant basé à Bujumbura, lors d’un événement de l’Institut de la Vallée du Rift à Nairobi. « Il est à craindre que nous assistions à la remise en cause des accords d’Arusha et de la démocratie, et courions le risque d’un retour au conflit armé. »

 

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