Memento mori

Ben Parker

Responsable de la section Projets d'entreprise  

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Pendant longtemps, mon mot de passe a été le nom d’une personne que je n’avais jamais rencontrée.

Il avait l’avantage d’être indevinable, et de servir de sorte d’hommage. Nous avions tous les deux travaillé dans une région sensible d’un pays en guerre, très difficile, avec des taux de malnutrition alarmants et des milliers d’enfants décharnés vivant dans des tentes bricolées avec des sacs en plastique. Les mères donnaient à leurs enfants du thé préparé avec des cosses de café pour calmer leur faim.

Seule une poignée d’étrangers travaillaient là-bas à l’époque. L’un des premiers débats auquel le jeune travailleur humanitaire inexpérimenté que j’étais a été confronté lors de cette intervention, a été de savoir s’il était du ressort du système humanitaire de financer les sacs mortuaires. Les décès étaient si nombreux que les réfugiés en réclamaient, mais ils n’étaient a priori pas d’une grande utilité aux vivants.

Pour finir, nous les leur avons fournis : contribuer à des funérailles dignes, à un souvenir décent, était au moins quelque chose à notre portée.

L’homme du mot de passe est arrivé après mon départ. Je ne connaissais que son nom et l’organisation pour laquelle il travaillait. Il a été tué, par une grenade je crois, dans un différend à propos des rations, ou bien des bâches, ou des contrats.

En un mélange de sentimentalisme, de superstition et de pure paresse, je me suis approprié son nom comme mot de passe pendant des années. De temps à autre, je pensais à son histoire, sa famille.

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Quoi de plus amusant que de s’en prendre aux travailleurs humanitaires. Le stéréotype du travailleur humanitaire expatrié narcissique, arrogant et plein d’illusions est une blague dont on ne se lasse pas. De la même manière, on échappe difficilement au cliché du travailleur humanitaire local plein d’abnégation, dévoué et très intégré dans la communauté. 

Mais ces travailleurs humanitaires, bons et mauvais, quelles que soient leurs motivations et leur attitude, représentent aujourd’hui 450 000 individus – travaillant dans leur propre pays pour l’essentiel. Difficile de généraliser.

Une chose est souvent vraie – ils sont habitués à camoufler un échec politique que leurs sacs de nourriture et leurs projets maladroits ne pourront jamais effacer : ils servent de façade à l’impuissance.

Pourtant, si j’étais bloqué, sans abri et sans ressources, dans un camp sordide loin de chez moi, je dirais : n’arrêtez pas. Ce n’est pas vain, c’est humain. Ou les deux.

La neutralité des agences d’aide humanitaire - ou du moins leur impartialité – leur conférait autrefois une protection plus efficace qu’un gilet pare-balles. Mais ce n’est plus aussi vrai. Les travailleurs des Nations Unies et des ONG sont pris pour cible : à des fins de propagande, par appât du gain ou par stratégie. On trouve de très nombreux travailleurs humanitaires internationaux désarmés là où même le SEAL team 6 ne s’aventurerait pas. Les bailleurs de fonds occidentaux exigent la présence de personnel à bord lorsque les convois d’aide traversent des lignes de front. C’est pour une question de « suivi », même si ça fera peu de différence là où l’aide atterrira.

Et la direction de l’agence d’aide humanitaire permet qu’il en soit ainsi. Oui, disent-ils, nous pouvons assumer le risque d’être présents dans telle ville ou telle région. Et non, nous ne vivrons pas dans des bunkers, nous serons acceptés par la communauté locale. Nous travaillerons en partant du principe que les populations comprennent que nous sommes là pour de bonnes raisons. Oh, et pas un seul centime de votre don ne finira dans les poches d’un fou à un poste de contrôle, pas un. Jamais de la vie. Nous aurons des « partenaires », une gestion à distance et - tendance à la hausse - un « suivi à distance ». Le programme « Sécurité et gestion des risques » est devenu une spécialisation humanitaire. 

Je me souviens de cet agent de sécurité déclarant sans ménagement au travailleur humanitaire que je suis, au sujet des risques d’enlèvement : « vous êtes un portefeuille ambulant ».

En Syrie, en Somalie ou au Soudan, les bailleurs de fonds veulent être perçus comme faisant quelque chose - quoi que ce soit – sur le plan humanitaire, même lorsque les options politiques ou militaires sont dans l’impasse. Lorsque cette volonté se conjugue au besoin irrépressible d’une agence d’aide humanitaire de ne pas se sentir à l’écart, les choses peuvent devenir dangereuses.

Des milliers de travailleurs humanitaires ont été tués, enlevés ou blessés pour toutes sortes de raisons. Il suffit de jeter un œil à cette carte

Les agences d’aide humanitaire sont réticentes à évoquer le sujet. Fidèles à elles-mêmes, les Nations Unies ont déclaré une « journée mondiale de l’aide humanitaire », chaque année au mois d’août, en hommage aux travailleurs humanitaires décédés. Ça devient ridicule. Comment rendre hommage aux travailleurs humanitaires sacrifiés sans donner l’impression de leur accorder plus d’importance qu’à ceux au service desquels ils travaillent ?

Je ne sais pas si le jeu en vaut la chandelle. Demandez aux familles. Demandez aux personnes à qui on est venu en aide quand tout le monde était parti.

Il est temps que je change de mot de passe. Ce ne sont pas les noms qui manquent.

Ben Parker est le directeur exécutif d’IRIN.