Le bras de fer financier éclipse la crise des réfugiés en Grèce

L'âpre querelle opposant la Grèce et ses créanciers a relégué au second plan de l'actualité la crise des réfugiés qui se poursuit dans ses îles, mais les bateaux qui transportent les migrants et les demandeurs d'asile continuent d'arriver et les systèmes d'accueil sont au bord de l'effondrement.

A l'extérieur du centre d'identification de Mersinidi, sur l'île de Chios, des migrants font sécher leurs vêtements sur des arbres et des buissons après la tempête qui a touché l'île au petit matin. Ces migrants, principalement des familles avec de jeunes enfants, sont arrivés la veille.

« Il n'y a pas d'endroit où s'installer ici ; il n'y a même pas d'eau dans les toilettes », raconte Ennes, un Syrien d'Alep âgé de 35 ans, en montrant le camp de fortune installé quelques semaines plus tôt par les autorités locales pour accueillir les migrants qui ne pouvaient être hébergés dans le centre d'identification.

Ennes a travaillé en Turquie pendant un an avant de tenter sa chance en Europe. Son objectif est de traverser la Grèce et de prendre la route des Balkans occidentaux pour rejoindre le nord de l'Europe. La grande majorité des migrants qui débarquent sur les îles grecques partagent cet objectif. Mais pour rejoindre le continent et traverser le pays sans se faire arrêter, ils doivent d'abord donner leurs empreintes digitales et obtenir un document délivré par les autorités grecques – les Syriens bénéficient d'un permis de séjour de six mois, les migrants originaires d'autres pays reçoivent un ordre d'expulsion qui leur laisse un mois pour quitter le territoire.

Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) estime que 68 000 migrants et demandeurs d'asile sont arrivés en Grèce par la mer depuis le début de l'année – ce qui représente une augmentation de 560 pour cent par rapport à 2014 – soit un peu plus qu'en Italie durant la même période. Environ 60 pour cent des nouveaux arrivants sont des Syriens. Un représentant du gouvernement a dit à IRIN que plus de 200 000 migrants devraient arriver en Grèce d'ici à la fin de l'année.

Les centres d'accueil des îles grecques sont loin d'être adaptés au nombre de migrants et le pays ne dispose pas des ressources et des personnels nécessaires à leur amélioration à la lumière de l'actuelle crise financière. Une mission récente d'établissement des faits réalisée par Amnesty International dans ces îles décrit des conditions d'accueil « épouvantables » et note que la planification insuffisante, l'utilisation inefficace des fonds alloués par l'UE et la crise du gel de l'embauche contribuent à ce que les autorités grecques ne soient pas en mesure de répondre aux besoins des demandeurs d'asile et de protéger leurs droits.

«  La majorité des nouveaux arrivants n’ont guère, voire pas du tout, accès à un soutien médical ou humanitaire, et sont souvent obligés de vivre dans des conditions sordides dans des centres de détention surpeuplés ou des camps ouverts », a déclaré John Dalhuisen, directeur du programme Europe et Asie centrale d’Amnesty International.

Les îles de Samos et de Lesbos disposent seulement de deux unités mobiles d'accueil pour déterminer la nationalité des nouveaux arrivants et leur fournir une assistance médicale et humanitaire de base. Les anciens centres de détention des îles de Samos, Lesbos et Chios, aujourd'hui appelés centres d'identification, sont surpeuplés.

Ketty Kehayioylou, porte-parole du HCR en Grèce, a confirmé que les centres étaient surchargés, et que la police locale et les garde-côtes faisaient de leur mieux, mais qu'ils étaient débordés et qu'ils avaient des difficultés à enregistrer autant de nouveaux arrivants.

Les retards qui en résultent expliquent que les migrants doivent souvent attendre plus d'une semaine dans des camps de fortune, comme celui de l'île de Chios, avant d'obtenir les documents dont ils ont besoin pour continuer leur route.

Alors que les conditions de vie se détériorent dans les camps, les tensions s'intensifient entre les différents groupes de migrants, et entre les migrants et les communautés locales.

Des bagarres ont éclaté entre des Syriens et des Afghans hébergés dans un camp auxiliaire installé par les autorités près de Mytilène, la capitale de l'île de Lesbos. A Mytilène, un affrontement a eu lieu entre un groupe de Syriens et des garde-côtes quand les migrants ont reçu l'ordre d'aller s'installer dans l'ancien centre de détention de l'île, à Moria, pour la procédure d'examen. Les Syriens se sont rassemblés sur le port et ont demandé un accès direct au continent grec pour continuer leur route.

Le lendemain, un autre affrontement a éclaté : un Syrien a été blessé à la tête, un officier de police au visage. Perturbés par les violences, des résidents de l'île menacent d'intervenir eux mêmes. Certains ont tenu des discours racistes et, depuis deux semaines, des messages circulent sur Internet, accusant les migrants d'avoir profané des églises et des objets religieux. Le prêtre local a nié que des actes de vandalisme aient été commis.

Le HCR augmente sa présence sur les îles et intensifie sa réponse humanitaire. L'agence distribue des articles d'urgence, y compris des sacs de couchage et des matelas, et fournit des conseils juridiques. L'agence soutient l'adoption de modifications législatives pour dépénaliser le transport de réfugiés, ce qui éviteraient à ces derniers de marcher les 70 km qui séparent Moria des côtes nord de l'île de Lesbos.

La Grèce dépend largement des fonds de l'UE pour faire face à la migration, contrôler ses frontières et financer son système d'asile. Grâce au Fonds Asile Migration Intégration (FAMI), qui a été mis en place l'année dernière, la Grèce devrait recevoir près de 290 millions de dollars de fonds européens entre 2014 et 2020. Des fonds européens supplémentaires, d'un montant de 187 millions de dollars, ont été alloués aux opérations de sécurisation des frontières grecques pour la même période.

L'éventualité d'une sortie de la Grèce de la zone euro et de l'Union européenne compromettrait l'allocation de ces fonds ainsi que l'accord difficilement obtenu à Bruxelles la semaine dernière pour la relocalisation de 40 000 demandeurs d'asile arrivés en Grèce et en Italie au cours des deux prochaines années.

Voir aussi notre photoreportage sur le sujet : The Greek drama unfolding for migrants


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