Asie du Sud-Est : les gros bonnets du trafic d'êtres humains échappent-ils à la justice ?

Karim Khan* est au chômage, mais ce n'est pas très grave. Pendant deux ans, il a embarqué des migrants potentiels sur son chalutier et les a emmenés au large des côtes bangladaises, où les attendaient de grands bateaux. Les passagers avaient payé des passeurs pour les faire entrer clandestinement au Myanmar, où ils espéraient trouver du travail. En fait, M. Khan les livrait aux mains de trafiquants d'êtres humains qui allaient les enlever pour obtenir une rançon.

M. Khan a expliqué qu'il pensait travailler avec des passeurs payés par les migrants pour leur faire passer la frontière ; il ne pensait pas avoir à faire à des trafiquants qui allaient séquestrer ces personnes. Il a dit qu'il avait découvert la vérité quand les médias ont commencé à parler de viols, d'actes de torture et de meurtres.

« Je me suis senti très mal quand j'ai découvert le sort de certains des clandestins », a-t-il dit. « Je ne savais pas que ce périple était aussi risqué ».

M. Khan a repris la pêche et a dit qu'il ne participerait plus au trafic.

Scrutés par les médias du monde entier et les agences de sécurité, les réseaux de passeurs et de trafiquants d'êtres humains d'Asie du Sud-Est ont suspendu leurs opérations. Cependant, les groupes de défense des droits de l'homme préviennent que les syndicats du crime seront bientôt de retour si les autorités ne se lancent pas à la poursuite des gros bonnets, parmi lesquels pourraient se trouver des personnalités politiques, des hommes d'affaires, des hauts gradés de la police et des officiers de l'armée. 

« Ils vont sûrement réapparaître, car il y a eu peu d'arrestations et les échelons supérieurs des réseaux de trafiquants n'ont pas été inquiétés », a dit Phil Robertson, directeur adjoint de la division Asie à Human Rights Watch.

Plusieurs centaines de trafiquants présumés ont été arrêtés au Bangladesh et le gouvernement envisage de mettre en place des tribunaux spéciaux dans les capitales des sept provinces pour juger les suspects, a dit à IRIN Abdul Matin Khasru, député et membre d'un comité parlementaire pour la justice.

La police thaïlandaise vient de conclure la plus grosse enquête menée dans le pays sur le trafic d'êtres humains et a arrêté 56 suspects. La police malaisienne a arrêté une dizaine de ses officiers, mais elle a dû répondre à des allégations selon lesquelles elle n'aurait pas pris en compte les informations reçues au fil des ans concernant les réseaux de trafic d'êtres humains, et notamment un rapport détaillé qui lui avait été remis en 2008 par Tenaganita, un groupe de revendication local.

Lors d'un entretien avec l'agence de presse d’État Bernama, Wan Junaidi Tuanku Jaafar, ministre adjoint de l'Intérieur malaisien, a promis l'ouverture d'une enquête transparente qui conduirait à l'arrestation des trafiquants, quel que soit leur rang dans la société.

Fermer les yeux

Malgré cette promesse, les groupes de défense des droits de l'homme demeurent sceptiques.

« Traditionnellement, ce sont les personnes du bas de l'échelon ou de l'échelon intermédiaire qui sont visées dans cette région - pas les gros bonnets - et il arrive qu'elles ne soient même pas condamnées », a dit Matthew Smith, directeur administratif de Fortify Rights.

Pendant plusieurs années, le trafic d'êtres humains a été ignoré mais, au mois de mai, les opérations sont devenues trop flagrantes pour que les gouvernements de la région continuent à fermer les yeux, alors que les images des fosses communes cachées dans la jungle et les récits des horreurs commises faisaient la une des médias internationaux. Les victimes étaient des Bangladais qui voulaient échapper à la pauvreté et des membres de la minorité musulmane rohingya qui avaient fui les persécutions au Myanmar et cherchaient du travail dans la région, principalement en Malaisie.

Le 29 mai, un sommet d'urgence s'est tenu à Bangkok : il a rassemblé les représentants de 17 pays touchés, dont le Bangladesh. Le gouvernement thaïlandais a organisé la réunion après une campagne de répression contre les trafiquants et la découverte de fosses communes sur son territoire, le long de sa frontière avec la Malaisie, près de camps cachés dans la jungle, où les trafiquants détenaient les migrants pour obtenir une rançon.

Cette opération a créé une situation de crise en pleine mer : les passeurs ont refusé de débarquer et bon nombre d'entre eux ont abandonné leurs navires, laissant leurs victimes aller à la dérive avec très peu de nourriture et d'eau, tandis que les pays de la régions refusaient d'envoyer des secours. Confrontées à d'intenses pressions, la Malaisie et l'Indonésie ont finalement accepté d'accueillir les réfugiés, à la condition qu'ils soient réinstallés dans un pays tiers dans un délai d'un an.

Les participants au sommet de Bangkok ont décidé de créer un groupe de travail incluant les pays les plus touchés afin de lutter contre « les syndicats du crime organisé transnational ». Ils se sont aussi engagés à renforcer leur police nationale pour combattre la migration clandestine et le trafic d'êtres humains.

« Le trafic d'êtres humains a pris fin »

Les autorités du Bangladesh ont pris des mesures et la police de Cox's Bazar a procédé à l'arrestation de 350 personnes depuis le mois de janvier, d'après Shyamal Kanti Nath, surintendant de police.« La migration clandestine et le trafic d'êtres humains ont pris fin », a-t-il dit à IRIN.

M. Nath a rejeté les allégations selon lesquelles les opérations de la police visaient uniquement les trafiquants de bas niveau et laissaient les personnes plus influentes tranquilles.

Mais dans les zones où les trafiquants opèrent, tout le monde sait que des personnes haut placées sont impliquées, notamment à Teknaf et Cox’s Bazar dans le sud du Bangladesh, d'après Jyotirmoy Barua, avocat à la Cour suprême.

« Des membres du parti au pouvoir et des agents des forces de police sont impliqués dans le trafic de drogue, le trafic d'êtres humains et la migration clandestine », a dit M. Barua, qui est originaire de Cox’s Bazar.

Des sources de la police et des garde-frontières parlant sous le couvert de l'anonymat ont dit à IRIN que des officiers de sécurité et des représentants politiques étaient impliqués dans les réseaux de migration clandestine et de trafic d'êtres humains.  

Tasneem Siddiqui, directrice de l'Unité de recherches sur les réfugiés et les mouvements migratoires de l'université de Dacca, dit que le gouvernement doit rompre avec le passé et déployer de vrais efforts pour juger les barons du trafic, sinon le problème ne disparaîtra pas.

« Ce commerce rapporte des millions de dollars et le Bangladesh doit montrer que les passeurs de clandestins sont punis », a-t-elle dit à IRIN. « Il y a peu ou pas de preuves que des passeurs de clandestins ont été jugés et punis par un tribunal ».

La peur subsiste

Des victimes ayant survécu à l'emprisonnement et aux violences vivent dans la peur, même après leur libération.

Suman Barua est revenu à Cox’s Bazar après que la police thaïlandaise l'a retrouvé dans un camp caché dans la jungle. Il a été placé en détention en Thaïlande avant d'être renvoyé chez lui. Il a décidé de porter plainte contre l'intermédiaire qui avait organisé son départ.

« J'ai peur de sortir de chez moi, j'ai peur que les amis de cet intermédiaire ne me fassent du mal », a-t-il dit à IRIN.

Les intermédiaires, qui figurent aux échelons les plus bas des réseaux de trafic d'êtres humains, attirent souvent les clients potentiels en leur faisant miroiter la perspective d'une vie meilleure, pour une somme relativement modique.  

Mohammad Nurunnabi était photographe : il prenait des clichés des touristes sur les longues plages proches de Cox’s Bazar quand il a rencontré un homme « gentil et sympathique » qui lui a offert un emploi dans une usine en Malaisie.

M. Nurunnabi gagnerait 480 dollars par mois, soit plus du double de son salaire de photographe. Il lui suffirait de verser 64 dollars pour faire la traversée du golfe de Bengale et de la mer d'Andaman sur un « grand bateau ». A son arrivée en Malaisie, sa famille verserait 2 600 dollars à l'intermédiaire – une somme qu'il pourrait rembourser grâce à l'argent gagné à l'usine.

En arrivant à Teknaf, un sous-district situé à environ 90 km au sud de Cox's Bazar, il a vu un chalutier qui devait embarquer des passagers et il a compris qu'il allait être enlevé.  

« Ce 'gentil touriste' et ses amis m'ont tout pris en me menaçant d'une arme », a-t-il expliqué. « J'avais peur et je voulais partir, mais ils m'ont dit que si je m'en allais, ils seraient démasqués. Ils nous ont fait monter de force dans le chalutier ».

M. Nurunnabi a dit qu'il avait été torturé sur le bateau et dans la prison cachée dans la jungle en Thaïlande. Dans le camps thaïlandais, un trafiquant bangladais lui a dit d'appeler les membres de sa famille et de leur demander de payer une rançon de 2 600 dollars.

« Ils ont tiré sur six Bangladais qui s'étaient rebellés pour montrer qu'ils ne plaisantaient pas », a-t-il dit, avant d'ajouter que les hommes étaient morts.

Après avoir passé une année très difficile en captivité, M. Nurunnabi est de retour à Cox’s Bazar où il prend les touristes en photo. Sa famille est encore plus pauvre, car elle a dû vendre son terrain pour acheter sa liberté.

M. Nurunnabi veut que ses kidnappeurs soient présentés devant la justice et il veut récupérer son argent pour rembourser les dettes de sa famille. Mais il a peu d'espoir, car il ne connaît même pas l'identité de ses ravisseurs.

Fausse répression ?

Pour les victimes, comme M. Nurunnabi et M. Barua, les recours sont minces une fois qu'elles ont été libérées, a dit M. Robertson de Human Rights Watch.

« Les migrants savent que la corruption officielle existe, notamment au sein de la police, et que les personnes qui s'échappent et se plaignent risquent de subir les représailles de la police ou d'être renvoyés aux trafiquants », a-t-il dit. « Dans certains cas, des gens ont perdu la vie en essayant de s'échapper ou pour avoir porté plainte ».

Jusqu'ici, l'ouverture d'une enquête ne garantit pas aux victimes que leurs ravisseurs seront présentés à la justice, a dit M. Smith de Fortify Rights.

« La Thaïlande et la Malaisie n'en sont qu'aux balbutiements de la lutte contre les trafics. Des dizaines de trafiquants sont toujours en liberté », a-t-il dit.

En Thaïlande, le déroulement de certains procès a été entravé quand des témoins clés - des demandeurs d'asile rohingyas – se sont comme par hasard « échappés » alors qu'ils étaient en garde à vue.

La situation n'est pas meilleure au Myanmar. Le 8 juin, le New Light of Myanmar, un journal qui appartient à l’État, a expliqué que le gouvernement avait arrêté 93 trafiquants d'êtres humains depuis le début de l'année. La majorité d'entre eux avaient organisé des mariages forcés de femmes de l'autre côté de la frontière avec la Chine.

Le journal a expliqué qu'il n'y avait « pas eu de rapports sur des cas de trafics d'êtres humains » dans l’État de Rakhine, où environ un million de musulmans appartenant à la minorité ethnique rohingya vivent dans des conditions dignes de l'apartheid. Parmi eux, on compte 140 000 Rohingyas qui ont été confinés dans des camps lugubres après que leurs logements ont été détruits pendant les affrontements avec des bouddhistes, ethnie majoritaire dans l’État de Rakhine, en 2012.

Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) dit qu'environ 100 000 personnes ont fui l’État de Rakhine depuis 2012. Environ 25 000 personnes ont quitté les côtes du sud du Bangladesh et de l’État de Rakhine au cours des trois premiers mois de l'année, selon le HCR.

L'exode s'est ralenti depuis que les agences de sécurité ont sévi contre les réseaux de passeurs et de trafiquants. Mais, traditionnellement, les migrations ralentissent au début de la mousson, qui arrive en juin, lorsque la mer s'agite.??C'est en fin d'année que l'on saura vraiment si les réseaux de migration clandestine et de trafiquants d'êtres humaines ont été brisés, une fois que la tempête sera passée et que l'attention de la communauté internationale sera retombée.

 *Nom d'emprunt

(Reportage réalisé avec l'aide de Jared Ferrie à Rangoon)

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