Quel conseil donneriez-vous à un ami qui veut traverser la Méditerranée ?

Des deux amis, Jad était celui qui ne voulait pas partir – la Syrie était son pays et il l'aimait. Hassan* essayait de rejoindre l'Europe depuis plusieurs années dans l'espoir de poursuivre ses études. Et puis le conflit a commencé.

Après plus de quatre ans d'une guerre civile sanglante dans le pays, les deux amis d'enfance ont quitté leur foyer dans le camp palestinien de Yarmouk, situé en périphérie de la capitale, Damas. Ils sont partis à la recherche d'un avenir meilleur – et plus sûr – et leurs chemins se sont séparés.

Pendant plusieurs années, Jad, 25 ans, a essayé de quitter le pays par des voies légales, mais il a fini par abandonner. Il a embarqué sur le bateau d'un passeur pour rallier l'Italie et il a fini par arriver au Danemark. Hassan a essayé de se rendre en Europe légalement, en vain. Aujourd'hui, il se trouve en Turquie et il envisage de suivre les pas de Jad.

Depuis le début de l'année, plus de 100 000 migrants sont arrivés par bateau dans le sud de l'Europe et 1 800 autres n'ont pas survécu à la traversée. Jusqu'à 30 000 personnes pourraient mourir au large des côtes de l'Europe cette année.
  
Face à ces perspectives peu encourageantes, quel conseil donnerait une personne qui a emprunté ces routes semées d'embûches à un ami qui envisage de partir ?

Le risque en vaut-il la peine ?

Jad n'a pas rejoint l'Europe directement. Après avoir fui la Syrie, il a cherché refuge dans le monde arabe : en Algérie, au Liban, en Libye – il a trouvé les portes de ces pays fermées ou à peine entrouvertes.

Le monde arabe l'a abandonné, a-t-il dit. « Les pays européens ont une politique progressiste envers les réfugiés, contrairement au Liban et aux autres pays où le racisme et les humiliations [sont courants] ».

Il s'agit notamment d'une question d'échelle : le monde arabe a accueilli des millions de réfugiés syriens, tandis que les portes de l'Europe restent souvent fermées.

Jad a fini par rallier la ville portuaire de Mersin, dans le sud de la Turquie, où il a rejoint les milliers de migrants et de réfugiés qui attendaient d'embarquer sur les bateaux des passeurs pour aller en Italie.

« Le passeur m'a dit que le bateau était grand, qu'il y avait des gilets de sauvetage pour tout le monde, et de quoi boire et manger. La réalité était très différente.

« C'était un bateau de pêcheurs et il n'y avait pas de gilets de sauvetage. Il y avait tellement de monde à bord qu'il n'y avait pas du tout de place ».

Trois jours après son départ, les passeurs égyptiens les ont transférés sur un autre bateau.
« Quand les vagues nous frappaient, le moteur du bateau s'arrêtait et on pensait tous qu'on allait mourir ».

Ils ont passé encore huit jours en mer avant d'atteindre les côtes italiennes.

« Les bateaux des passeurs sont très dangereux. Il n'y avait que deux [issues possibles] :vivre une vie décente ou mourir en mer ».

Une fois en Italie, il a réussi à traverser l'Europe et à rejoindre le Danemark clandestinement. Il y a déposé une demande d'asile. La vie est « belle » : « Je peux promener dans la rue, comme tout le monde », dit-il.

Jad a pris un bateau pour l'Italie, puis il a rejoint le Danemark

Abandonné

Hassan vit en périphérie d'Istanbul, la plus grande ville de Turquie. Il survit, mais – comme Jad – il en veut plus que ce que la Turquie a à offrir.

« Cela fait 11 mois que je suis ici, je m'y sens vraiment bien et je pourrais rester plus longtemps. Mais la Turquie n'offre pas la citoyenneté ou les mêmes droits en matière d'asile que l'Europe. Ils donnent un permis de résidence temporaire, c'est ce que ma famille a eu en Syrie pendant 60 ans [en tant que Palestiniens]. Je ne veux pas être apatride toute ma vie ».

Hassan avait été accepté dans une université britannique avant le début du conflit, mais il n'avait pas les moyens de profiter de cette opportunité. Il a récemment essayé de demander l'asile à l'ambassade de France, mais cela fait plusieurs mois qu'il n'a pas de nouvelles de son dossier.

« Cela [prendre les bateaux] a toujours été une possibilité, mais une possibilité que l'on ne voulait pas choisir. Le temps est meilleur. Les gens se rendent en Grèce. Mon beau-frère a réussi à y aller. Il se trouve en Macédoine ».

Que fait-il là-bas ? « Il est en prison [car il est entré clandestinement]. Peut-être que cela n'est pas un très bon exemple ! », dit Hassan en riant.

Mais il a déjà tracé les grandes lignes de son périple et il sait comment trouver des passeurs.

Il est beaucoup plus difficile de partir de Mersin, dit-il, alors il préférerait partir de la ville portuaire d'Izmir. « On peut partir de là-bas ; on achète une fausse pièce d'identité et on essaye de convaincre les agents des aéroports que l'on est Européen. Le prénom de ma sœur [sur son faux passeport] était Victoria. Elle est en Allemagne. Ma mère se trouve en Allemagne elle aussi ».

« J'ai peur de la noyade, mais on en arrive à un point où cela n'a plus d'importance ».

Quand on a demandé à Jad quel conseil il donnerait à son vieil ami Hassan, il a répondu : « Je ne conseillerais pas à un ami, un parent ou même un ennemi de partir par la mer, mais les Syriens n'ont pas le choix, ils n'ont pas d'endroits où se réfugier.

« Se rendre en Europe, c'est le moyen d'obtenir la vie dont ils rêvent. Les Syriens sont au courant des décès et des naufrages, mais tant que la situation ne s'améliorera pas, les Syriens continueront à partir ».
* Le prénom a été changé pour des raisons de confidentialité

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