Le nouveau visage des collectes de fonds

À 11 h 56 le 25 avril 205, la photographe népalaise Nayantara Gurung Kakshapati assistait à la dernière journée d’un atelier d’histoire orale au centre-ville de Katmandou lorsque le sol a commencé à trembler. Quelques minutes après leur sortie du bâtiment, Mme Gurung Kakshapati et quelques amis ont vu des nuages de poussière s’élever de la ville. Ils venaient de la vieille ville de Patan, la ville sœur de la capitale. Elle a décidé de se renseigner pour savoir comment elle pourrait aider.

À plusieurs milliers de kilomètres de là, Maia Ruth Lee, une amie coréenne avec qui Mme Gurung Kakshapati avait passé une partie de son enfance à Katmandou, dormait à poings fermés dans son appartement new-yorkais. À son réveil, quatre heures plus tard, elle avait reçu une quantité impressionnante de messages textes et de courriels de proches paniqués.

« J’ai été en état de choc pendant plusieurs jours. Je voulais seulement m’assurer que tous mes amis étaient OK », a dit Mme Lee. « Mais tout le monde me demandait ce qu’ils pouvaient faire pour aider. Je ne savais pas quoi leur répondre, puisque je n’avais jamais organisé de collecte de fonds avant. »

Mme Lee a décidé de mettre sur pied une plateforme de collecte de fonds en ligne. Le lendemain, alors que les efforts déployés par Mme Gurung Kakshapati commençaient à prendre la forme d’une intervention communautaire, Mme Lee a accepté de lui acheminer les fonds récoltés. Elle a partagé l’appel avec ses amis par l’intermédiaire d’Instagram et de Facebook. « J’ai passé 13 ans de ma vie à Katmandou », a-t-elle écrit. « La situation est terrible. Je me sens impuissante en étant aussi loin, mais je sais qu’ensemble nous pouvons aider. »

La réaction du public a été immédiate. En l’espace de quelques jours seulement, Mme Lee avait récolté 10 000 dollars. « J’étais ahurie… Je me suis dit : ‘Wow ! Cet outil est vraiment puissant’. »

« Ce genre de philanthropie hyperlocale n’était pas possible auparavant... Je pense que nous ne voyons pour l’instant que la pointe de l’iceberg des collectes de fonds personnelles »

Mme Lee appartient à une nouvelle race de collecteurs de fonds qui, via les médias sociaux, utilisent leurs réseaux personnels pour collecter et acheminer directement des fonds aux victimes de catastrophes sur le terrain. Un examen rapide des plateformes de collecte de fonds en ligne révèle l’existence de centaines de pages semblables. Elles ont notamment été créées par des immigrants népalais ramassant des fonds pour leur village, des alpinistes apportant leur soutien à des familles sherpas, des randonneurs souhaitant venir en aide à des communautés dans lesquelles ils ont passé du temps pendant leurs vacances et des médecins népalais cherchant à obtenir du soutien pour leur clinique ou leur hôpital.

Et l’argent afflue. Selon Indiegogo Life, une plateforme spécifiquement créée il y a six mois pour les collectes de fonds personnelles, 750 personnes ont lancé des appels individuels pour le Népal et 2,5 millions de dollars ont été collectés jusqu’à présent.

« C’est la cause qui a obtenu le plus de succès jusqu’à présent », a dit Breanna DiGiammarino, la directrice d’Indiegogo Life.

Global Giving, une autre plateforme de collecte de fonds en ligne, a enregistré près de 4 millions de dollars de dons jusqu’à maintenant. Ce n’est pas étonnant vu le succès mondial remporté par le phénomène du financement participatif, une industrie dont la valeur est passée de 1,5 milliard de dollars en 2011 à 16,2 milliards de dollars en 2014, selon Massolution, une agence de conseil et de recherche spécialisée dans le domaine. Cette somme pourrait par ailleurs doubler en 2015.

Désillusion face aux grandes ONG

Pourquoi les appels personnels en ligne sont-ils si populaires ? Selon Alison Carlman, de Global Giving, cela s’explique notamment par le désillusionnement croissant des populations face aux grandes ONG, qui, selon plusieurs, ont gaspillé une partie des dons récoltés dans le cadre de la réponse au tremblement de terre de 2010 à Haïti.

« Après la catastrophe à Haïti – et la violente réaction qui a suivi –, les gens se sont mis à se préoccuper davantage de ce que l’on faisait avec leurs dons. On nous envoie des messages disant : ‘Veuillez utiliser cet argent de manière éthique. Je veux m’assurer que mon argent est bien dépensé sur le terrain’. »

Une connaissance de Mme Lee qui a fait un don de 3 000 dollars a exprimé le même genre de sentiment. « Je me réjouis de soutenir la bonne organisation », a-t-elle écrit. « J’ai donné beaucoup d’argent pour Haïti, mais j’ai été très déçue de constater qu’il n’a pas été dépensé convenablement. »

Ces plateformes sont également en train de révolutionner les collectes de fonds des organisations locales. Elles leur permettent en effet de faire appel directement au public pour obtenir du soutien au lieu d’attendre qu’une organisation internationale leur accorde une subvention. Il suffit de disposer d’un compte bancaire, d’une connexion internet et de quelques minutes pour lancer un appel de fonds. Et l’argent peut parvenir à destination extrêmement rapidement : la collecte de fonds de Mme Lee, lancée le 27 avril, avait déjà permis de ramasser des milliers de dollars à peine 24 heures plus tard. Le premier versement a été fait le 30 avril, soit cinq jours seulement après le séisme.

Parmi les organisations népalaises ayant mis sur pied des appels en ligne, on peut notamment citer Kathmandu Living Labs (10 000 dollars jusqu’à présent via Indiegogo), American Nepal Medical Foundation (468 323 dollars via Indiegogo) et la plateforme #WeHelpNepal, un réseau qui apporte son soutien aux efforts de réponse au séisme déployés entre pairs basés au Népal (462 000 dollars jusqu’à présent). Global Giving a enregistré à lui seul 70 projets publiés comme des appels par des organisations d’intervention.

Ces dons directs permettent aux petites organisations comme The Yellow House, l’entité créée par Mme Gurung Kakshapati, de fonctionner.

« Cela a fait une énorme différence », a dit Mme Gurung Kakshapati. « Nous avons acheté le nécessaire avec notre propre argent pendant les premiers jours, mais nous savions que des fonds seraient bientôt disponibles et que nous pourrions commencer à distribuer des denrées à plus grande échelle. C’était extrêmement rassurant. »

Plus ou moins de transparence ?

Les plateformes en ligne comportent cependant des risques. L’an dernier, des dons qui avaient été versés par l’intermédiaire de GiveDirectly – une nouvelle plateforme qui se targue d’établir un lien direct entre le donateur et le « pauvre extrême » – ont été volés par un employé local qui s’était entendu avec d’autres personnes pour prélever de l’argent sur les sommes que les bénéficiaires étaient censés recevoir.

Or, selon Future of Humanitarian Funding (FHF), une initiative qui tente d’élaborer des approches novatrices pour financer l’aide d’urgence, les utilisateurs de ces plateformes ne sont pas plus susceptibles de faire l’objet de fraudes que ceux employant d’autres méthodes de collecte de fonds, y compris les collectes par messages textes ou les dons versés aux grandes organisations internationales. En fait, ces plateformes pourraient offrir de nouveaux moyens d’améliorer la transparence. The Yellow House, par exemple, a commencé avec un simple fichier Google Doc que l’organisation envoyait par courriel à tous les donateurs et qu’elle mettait à jour quotidiennement pour refléter toutes les dépenses.

« Nous nous sentions simplement responsables : après tout, ces personnes nous avaient donné de l’argent, elles nous faisaient confiance », a dit Mme Gurung Kakshapati. Mme Lee publiait régulièrement des mises à jour et des photos des opérations sur le terrain, et notamment le récit de la visite de sa mère au siège de Yellow House.

Global Giving offre une garantie à tous les donateurs : « Si vous êtes mécontents de la manière dont nos fonds sont utilisés – si, par exemple, vous avez donné de l’argent pour la construction d’une école et que l’organisation a décidé de creuser un puits à la place –, nous vous rembourserons votre don jusqu’à concurrence de 10 000 dollars en vous offrant un bon », a dit Mme Carlman. « Vous pourrez ainsi décider d’utiliser votre argent pour financer un projet qui vous correspond davantage. » Global Giving effectue les vérifications nécessaires pour toutes les organisations qui utilisent sa plateforme afin d’éviter les escroqueries et les détournements de fonds.

L’importance actuelle des collectes de fonds en ligne ne doit cependant pas être exagérée. L’argent récolté pour le Népal par l’intermédiaire de plateformes en ligne ne représente pas grand-chose par rapport aux sommes amassées par les grandes organisations. Par ailleurs, les plateformes en ligne ne sont pas gratuites : ce sont des entreprises, et elles prélèvent un pourcentage des dons récoltés. Global Giving USA perçoit par exemple 15 pour cent des dons versés : 2 pour cent pour Global Giving, 3 pour cent pour les compagnies de cartes de crédit et 10 pour cent pour la vérification et le soutien aux organisations (les donateurs ont la possibilité de payer ces frais eux-mêmes pour que leur don soit entièrement versé à l’organisation de leur choix). L’utilisation d’Indiegogo Life ne coûte rien pour le moment, mais le site parent Indiegogo prélève 9 pour cent des fonds récoltés. Ce pourcentage passe à 4 pour cent lorsque l’organisation atteint son objectif de financement.

Selon FHF, le financement participatif peut être confronté aux mêmes problèmes que les méthodes de financement plus traditionnelles. On peut supposer, par exemple, que les catastrophes naturelles très médiatisées attireront plus d’attention et plus d’argent que les crises chroniques, qui constituent pourtant la majeure partie des situations exigeant une intervention humanitaire.

La pointe de l’iceberg

Les personnes impliquées croient cependant que ce modèle, qui a rapidement gagné en popularité depuis le tremblement de terre au Népal, continuera de se développer à grande vitesse. « Ce genre de philanthropie hyperlocale n’était pas possible auparavant », a dit Mme DiGiammarino, qui insiste sur le fait que cela est aussi vrai pour les donateurs que pour les bénéficiaires. « L’objectif est d’augmenter le nombre de personnes qui se sentent personnellement concernées par une opération de secours en particulier. Je pense que nous ne voyons pour l’instant que la pointe de l’iceberg des collectes de fonds personnelles. »

« Les plateformes en ligne présentent un potentiel énorme : elles peuvent permettre aux organisations locales et à la société civile d’accéder au financement international », a dit Anthony Neal, coordonnateur de projets pour FHF, ajoutant que les travailleurs humanitaires doivent faire beaucoup plus d’efforts pour comprendre les nouveaux modèles de collectes de fonds. « Le schéma de pensée du système humanitaire international n’est pas incompatible avec les changements qui se produisent actuellement. »

Mme Lee, qui a réussi à récolter plus de 25 000 dollars de la part de 209 donateurs individuels, est du même avis : « Ce que j’ai écrit dans l’appel, c’était ma voix, ça venait du coeur. L’objectif était de créer un lien direct avec une autre personne. Il s’agissait d’une relation personnelle plus que d’une relation d’affaires, et je pense que c’est ce qui fait que ça a fonctionné. Les gens qui ont donné me connaissent et ils se sont dit : ‘Oui, je veux l’aider. Je veux l’aider à venir en aide au Népal.’ Et c’est ce qu’ils ont fait. »

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