Pourquoi le contrôle des frontières est-il maintenant un enjeu mondial ?

Ruben Andersson

Chroniqueur pour IRIN

À l’approche de la journée mondiale des réfugiés, l’anthropologue et auteur de l’ouvrage Illegality, Inc.  Ruben Andersson, de la London School of Economics, s’intéresse à la manière dont certains contrôles migratoires localisés sont faits sans tenir compte du caractère mondialisé des voies de migration clandestine. 

Comme on pouvait l’attendre d’un chef de la police des frontières européenne, l’avertissement était modéré, mais ce n’en était pas moins un. Au milieu de la ruée des dirigeants européens, bien décidés à lancer une opération militaire contre les bateaux des passeurs en Méditerranée, le directeur de Frontex a appelé à la prudence : « Si une opération militaire est menée près de la Libye, a-t-il dit début juin, cela pourrait changer les itinéraires [des migrants] et les inciter à passer par l’est. » À peine un passage est-il fermé qu’un autre s’ouvre. Élémentaire, bien entendu, mais il est pourtant rare que les responsables du contrôle des migrations tirent des leçons de ce fait pour le moins évident. 

Dans la « guerre contre la drogue », on appelle cela l’effet ballon : serrez le ballon à un endroit et il s’élargit ailleurs. C’est le même principe pour la lutte contre les migrations clandestines, avec une différence de poids : lorsque le ballon est composé d’êtres humains, plus vous serrez, plus ils sont désespérés. Et les autorités frontalières et les responsables politiques aussi, comme l’a démontré le mécontentement croissant de l’Italie face aux autres dirigeants européens réticents à aider le pays à gérer l’afflux de migrants sur ses côtes. 

L’effet ballon montre le supposé succès de certaines opérations de contrôle des migrations sous un jour différent. Dans leur désespoir, les responsables politiques européens ont ainsi regardé l’Espagne et l’Australie comme des modèles de contrôle des migrations. Pourtant, ces expériences n’ont été une réussite qu’au sens le plus étroit du terme. Saluée de toutes parts, la fermeture par l’Espagne de l’itinéraire maritime entre les îles Canaries et l’Afrique de l’Ouest aux alentours de 2007 n’a fait que disperser les migrants. Cet itinéraire avait fait son apparition après l’instauration de mesures de répression très strictes dans le nord du Maroc et lorsque l’Espagne et certains pays africains ont commencé à travailleur en collaboration pour patrouiller l’Atlantique et expulser les migrants, les itinéraires ont à nouveau changé et les migrants se sont tournés vers le Sahara. Et voilà, le problème de l’Espagne est devenu celui de l’Italie, puis de la Grèce, etc. Alors que les dirigeants européens fêtent cette semaine les 30 ans des accords de Schengen sur la libre circulation des personnes à l’intérieur de l’Union, ils préfèreraient que l’on oublie cette tendance égoïste à faire de l’immigration le problème de quelqu’un d’autre.

Cela dit, le ballon migratoire ne se limite pas à l’Europe. L’opération Frontières souveraines de l’Australie a été portée aux nues par les tenants de la ligne dure et le premier ministre Tony Abbott a appelé l’Europe à adopter des mesures tout aussi strictes et à « arrêter les bateaux » sans autre considération. C’était oublier que le succès de la politique de délocalisation draconienne de l’Australie, tout comme celle de l’Espagne, dépend de ses voisins pauvres et impuissants et que cette solution est impossible dans le cadre des relations entre l’Europe et les États d’Afrique du Nord. L’Europe n’a pas de Nauru à portée de main. Les partisans d’une telle politique ne semblent par ailleurs pas se soucier de la cruauté et des violations de droits de l’homme dont sont victimes les migrants en rétention, ni des refoulements ou même des accusations selon lesquelles l’Australie aurait payé des passeurs pour qu’ils fassent demi-tour. Même si l’on ne considère que les chiffres, il ne faut pas oublier que les nationalités enregistrées auparavant en Australie se retrouvent maintenant en Europe. En 2012-2013, environ 3 500 Afghans sont arrivés en Australie. Ce chiffre a chuté depuis le lancement de l’opération Frontières souveraines en septembre 2013. Inversement, le nombre d’Afghans aux frontières européennes est passé de 9 500 en 2013 à plus de 22 000 en 2014.  

Pour reprendre une citation du PDG du Refugee Council of Australia, publiée dans The Guardian en avril, « l’Australie n’a fait que chasser le problème de ses côtes en prônant la dissuasion et des mesures strictes. Le pays a sans doute empiré la situation de ceux qui cherchent à se réfugier en Europe. » 

Autre destination, même histoire. Israël, qui ne manque pas non plus une occasion de vanter son modèle de contrôle frontalier, a érigé début 2013 une clôture le long de sa frontière avec l’Égypte et mis en place, à peu près en même temps, de nouvelles dispositions draconiennes en matière de rétention. Comme l’a signalé IRIN à l’époque, jusqu’alors, « environ 1 000 demandeurs d’asile, la plupart en provenance d’Érythrée et du Soudan, arrivaient chaque mois en Israël ». Peu après l’instauration de ces nouvelles mesures, leur nombre était proche de zéro. Dans le même temps, le renforcement des contrôles aux frontières de l’Arabie saoudite et l’hostilité croissante envers les étrangers en Afrique du Sud ont poussé les migrants originaires de la Corne de l’Afrique à éviter ces destinations. Le nombre d’Érythréens repérés aux frontières extérieures de l’Europe est alors monté en flèche, passant de 2 604 en 2102 à 34 586 en 2014 et le nombre de Somaliens arrivant aux frontières européennes a plus que doublé entre 2011 et 2014.

Bref, les itinéraires de migration clandestine se mondialisent, comme l’ont démontré dernièrement les bateaux de Rohingya repoussés d’un pays à l’autre au large de l’Asie du Sud-Est. L’attitude sans pitié pour le sort des Rohingya montre bien que cette mondialisation s’est faite parallèlement à un modèle de « sécurité frontalière » extrêmement sévère qui induit des risques encore plus grands pour les clandestins sans en réduire le nombre total. Du Mexique à la Turquie, en passant par la Thaïlande, ce modèle sécuritaire exporté d’Occident a renforcé et alimenté les forces de sécurités, les régimes corrompus, les entreprises d’armement et les passeurs impliqués dans ce commerce. Cette logique du « pas dans ma cour » a parfois porté ses fruits à court terme pour les gouvernements des pays concernés, mais à l’échelle internationale, ce principe obtus est source de catastrophes. 

Nous commençons à peine à comprendre la mondialisation de l’immigration clandestine, c’est certain, et nous manquons encore de données sur les effets des déplacements dans le monde. Si nos dirigeants cherchaient sérieusement à résoudre la « crise » migratoire, ils favoriseraient la collecte de telles données et en tireraient des leçons. Ils pourraient même restructurer les mouvements humains à l’échelle mondiale, maintenant que les migrations et les itinéraires des réfugiés sont aussi mondialisés que le commerce et les flux de capitaux. Pourtant, nos dirigeants ne font rien de tout cela. Plutôt qu’une politique fondée sur des données factuelles, nous avons affaire à des jeux politiques égoïstes. De plus en plus de fonds sont investis dans le contrôle des migrations en Europe et ailleurs et le nombre de morts aux frontières atteint des records. Il est donc urgent de parvenir à une vision mondialisée de la mobilité. À l’approche de la journée mondiale des réfugiés le 20 juin, rien ne semble plus urgent.  

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