La migration de travail est-elle bénéfique ou nuisible ?

Contrairement à son homonyme, le village de Jeddah, situé dans le district indonésien de Cireunghas, n'a ni centres commerciaux géants, ni gratte-ciels surgis des sables du désert, mais il est intimement lié à la capitale économique de l'Arabie saoudite : nombre de ses maisons ont été construites avec l'argent économisé par les villageois partis travailler dans ce pays.

Bon nombre de travailleurs migrants de cette région de la province de Java occidental - comme ceux d'autres provinces de l'Indonésie - sont des femmes employées comme travailleuses domestiques au Moyen-Orient. Des groupes de la société civile soulignent que la migration économique détruit le tissu social de l'Indonésie et d'autres pays de la région, et sépare les familles.

« Quel intérêt si des générations de femmes et de mères vivent à l'étranger pendant des années ? », a demandé Yuyu Marliah, la fondatrice du Centre de crise pour femmes de Cireunghas. Mme Marliah travaille en étroite relation avec les familles des travailleurs migrants. 

Plus de six millions d'Indonésiens vivent à l'étranger et environ 57 pour cent d'entre eux sont des femmes. Traditionnellement, elles représentent la majorité des travailleurs migrants, d'après l'Organisation internationale du travail (OIT). Les travailleurs migrants indonésiens ont transféré 8,3 milliards de dollars dans leur pays en 2014, ce qui représente environ un pour cent du PIB indonésien.

« Cependant, une grande partie des ménages qui reçoivent ces transferts de fonds internationaux sont pauvres et les transferts de fonds sont plus souvent utilisés pour financer l'achat de biens de consommation courante que des investissements productifs », a souligné l'OIT dans un rapport récent. Les villages isolés du district de Cireunghas ne montre pas de signes de richesse.

« Si l'objectif de la migration de travail est de gagner l'argent et de favoriser développement, alors comment se fait-il que le taux de pauvreté n'ait pas évolué, voire se soit même aggravé, après toutes ces années ? », a demandé Mme Marliah, avant d'ajouter que les coûts sociaux sont largement plus élevés que les bénéfices économiques. 

« Les hommes se remarient ou s'en vont, les enfants se comportent mal et abandonnent l'école », a-t-elle dit.

Des tendances similaires sont observées dans les pays asiatiques sources de main d’œuvre migrante.

« Les hommes se remarient ou s'en vont, les enfants se comportent mal et abandonnent l'école »

Une étude réalisée en 2008 par l'UNICEF [Fonds des Nations Unies pour l'enfance] a montré que les enfants des travailleuses migrantes philippines sont enclins à la colère, au désarroi, à la paresse et à la peur. En 2013, une étude similaire, menée par Save the Children au Sri Lanka, a suscité des inquiétudes : plus d'un million d'enfants laissés par leur mère étaient exposés à la négligence et en proie à des bouleversements émotionnels et ils avaient plus de risques d'abandonner l'école.

Blessures psychologiques

Il est clair que bon nombre d'enfants du district de Cireunghas gardent des cicatrices psychologiques de la séparation pendant plusieurs années, même après le retour de leur mère.

« Je suis rentré de l'école et maman n'était pas là », a expliqué Alan, 12 ans, avant de fondre en larmes en repensant aux trois années d'absence de sa mère.

« Nous étions endettés, j'étais obligée de partir », a dit sa mère Imas, qui a travaillé à Abu Dhabi et est revenue il y a deux ans.

Comme bon nombre d'Indonésiens, Imas et son fils ne portent qu'un nom.

Le débat sur la migration de travail se concentre largement sur la protection des travailleuses domestiques migrantes, mais il faut aussi œuvrer au bien-être des familles restées au pays, d'après des groupes de la société civile comme l'Institut des migrants (Migrant Institute), basé à Jakarta, qui se bat pour garantir un accès légal à l'éducation et aux soins de santé des enfants des travailleurs migrants.

« Très peu d'études ont été réalisées pour nous aider à comprendre les répercussions de la migration de travail sur les enfants et il nous faut plus d'informations pour y faire face », a dit Adi Candra Utama, le directeur administratif du groupe. « Nous craignions que les répercussions à long terme sur la vie des familles ne soient pas prises en compte, nous risquons d'être confrontés à une crise sociale ».

L'Institut de recherche SMERU (Social Monitoring and Early Response Unit ou unité de suivi de la situation économique et de réponse rapide), basé à Jakarta, a mené des entretiens avec 626 enfants, dont la moitié sont restés en Indonésie pendant que leur mère travaillait à l'étranger.

« Nous avons étudié les répercussions sur le comportement, l'humeur et la santé des enfants d'une absence de plus de six mois de la mère », a dit Sofni Lubis, un chercheur. « Nous n'avons pas encore examiné toutes les données, mais il semble que les enfants des travailleurs migrants soient plus souvent enclins à un comportement antisocial et à l'hyperactivité et qu'ils aient des difficultés à exprimer leurs sentiments ».

Le prix de la migration

Aisyah pense qu'elle a payé le prix fort en laissant la garde de son fils unique, Agus, à sa mère, comme le font bon nombre de travailleurs migrants.

Après avoir passé deux ans à travailler en tant que femme de chambre en Arabie saoudite, Agus, un garçon de sept ans appliqué et tranquille, lui manquait terriblement. A son retour, son mari s'était remarié grâce à l'argent qu'elle avait envoyé chez elle, son petit garçon se montrait hostile et se comportait mal.

A 16 ans, Agus s'est tué dans un accident de moto avec des amis.

« Je ne sais pas si les choses se seraient passées autrement si je n'étais pas partie travailler en Arabie saoudite, mais je regrette d'être partie », a dit Aisyah. « Mes employeurs m'ont maltraitée, j'ai perdu mon mari, mon fils et je suis revenue sans argent ».

Utama, de l'Institut des migrants, a dit que le cycle de la migration économique, qui engendre des problèmes sociaux, pourrait se répéter sur plusieurs générations.

« Si les enfants des travailleurs migrants quittent l'école, il y a de grands risques qu'ils deviennent eux aussi des travailleurs migrants », a-t-il dit. « Et les dinars ou les dirhams qu'ils reçoivent ne compensent pas la perte sociale ».

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