ONG : Combler le fossé Nord-Sud

Louise Redvers

Freelance journalist and regular IRIN contributor

C'est une histoire vieille comme le monde : l'argent et le pouvoir nourrissent la méfiance et la rancœur. Mais est-il possible de faire évoluer les relations entre les principaux bailleurs de fonds occidentaux et les agences humanitaires du Sud, au bénéfice de tous ?

Un des défis majeurs est l'idée largement répandue que les bailleurs de fonds du Nord et les bailleurs de fonds occidentaux n'ont pas confiance dans la capacité des acteurs du Sud à apporter une aide efficace ; en outre, en raison d'une surveillance financière plus stricte, il serait trop risqué de donner de l'argent aux petites organisations ou aux organisations « locales », car elles ne sont pas capables de fournir les preuves de leurs dépenses.

Les organisations non gouvernementales (ONG) du Sud déplorent, quant à elles, la tendance des organisations du Nord à intervenir rapidement dans les situations de crise, sans tenir compte des connaissances locales et des contextes, et à mettre en œuvre des solutions inapplicables, sans concertation avec les communautés.

Autres reproches formulés : les ONG internationales débauchent le personnel le plus compétent des organisations locales (ce qui empêchent les petits acteurs de renforcer leur capacité et leur impact) ; dans les médias, les organisations caritatives du Nord récoltent les lauriers du travail accompli par des « partenaires » ; et l'anglais est utilisé dans toutes les réunions de coordination au détriment des langues locales.

Un nouveau réseau

La création d'un nouveau réseau mondial d'ONG du Sud a été proposée et annoncée la semaine dernière lors d'un sommet humanitaire organisé à New-York afin de remédier à certains de ces déséquilibres, réels ou perçus.

« Les crises et les besoins se ressentent au niveau local, dans des zones données. Et pourtant, les fonds sont versés par des gouvernements étrangers à des agences pour la plupart étrangères », s'est plainte Degan Ali, la directrice exécutive d'African Development Solutions (Adeso). L'ADESO, basée à Nairobi, est l'une des organisations à l'origine de cette idée.

« Nous avons fini par considérer que les ONG occidentales sont 'internationales' et que le reste du monde est 'local' », a-t-elle dit à IRIN. « Quand des 'ONG du Nord' travaillent avec des 'acteurs du Sud', il s'agit rarement d'un partenariat, mais plutôt d'une sous-traitance ».

« L'un des principaux problèmes est que nous [les acteurs du Sud] ne sommes pas invités à la table des décisions »

L'organisation de Mme Ali mène à bien des programmes d'aide et de développement en Somalie, au Kenya et au Soudan du Sud. Favorable à une évolution des relations et de l'équilibre des pouvoirs, Mme Ali se mobilise en première ligne en faveur de la création d'un nouveau réseau mondial d'ONG du Sud.

La création de ce réseau - qui, espère-t-elle, sera officiellement annoncée à l'occasion du Sommet humanitaire mondial d'Istanbul en juin 2016 – vise à rassembler les organisations autres que les ONG occidentales et les ONG du Nord pour travailler à la défense des droits, au renforcement des capacités et, par la suite, à l'attribution des fonds.

« L'un des principaux problèmes est que nous [les acteurs du Sud] ne sommes pas invités à la table des décisions », a dit Mme Ali, en ajoutant qu'il était temps que les organisations locales reçoivent de l'argent directement plutôt que par l'intermédiaire d'agences étrangères.

« Comment allons-nous apprendre aux ONG locales à administrer des fonds et à être responsables si l'on s'immisce tout le temps dans nos affaires et que l'on ne nous donne pas l'opportunité de gérer l'argent nous-mêmes ? », a demandé Mme Ali. « Comment apprendre à une personne à nager si elle n'a pas le droit d'aller dans la piscine ? ».

Corriger les déséquilibres

L'annonce de la création du réseau est intervenue après consultation des ONG du Sud qui ont exprimé leurs frustrations à l'égard du système d'aide humanitaire dans un rapport de mai 2015 commissionné par l'Adeso.

L'organisation Coastal Association for Social Transformation Trust (COAST), basée au Bangladesh, est l'une des organisations qui soutiennent la création du réseau. 

« Un réseau d'ONG du Sud est nécessaire pour faire entendre la voix des communautés du Sud sur la scène politique mondiale et corriger les déséquilibres de pouvoir dans les efforts humanitaires », a noté Rezaul Karim Chowdhury, le directeur exécutif de COAST.

La question du financement est au cœur des débats.  

D'après les recherches menées par l'organisation britannique Development Initiatives, les ONG locales et nationales n'ont reçu que 1,6 pour cent de l'aide humanitaire donnée par les bailleurs de fonds internationaux entre 2009 et 2013, ce qui équivaut à 0,2 pour cent du total des financements humanitaires pour cette période, et cela malgré l'augmentation considérable de l'activité des acteurs locaux qui répondent aux urgences, notamment la guerre en Syrie, le typhon Haiyan aux Philippines et le tremblement de terre en Haïti.

Dhananjayan Sriskandarajah, le secrétaire général du réseau mondial d'organisations de la société civile CIVICUS, a reconnu que les organisations du Sud devraient avoir leur mot à dire sur les réponses humanitaires et les interventions de développement ; elles devraient être davantage impliquées dans ces actions et devraient obtenir des financements plus directs.

« Une grande partie des ressources des ONG sont contrôlées ou administrées par des agences créées et financées par le Nord » a-t-il dit.??« Ces dernières années, il y a eu d'importants changements dans le paysage géopolitique et économique mondial, mais si l'on observe le paysage de la société civile, si l'on regarde qui a l'argent, les ressources, le pouvoir et le profile, j'ai l'impression qu'il a bien moins changé…que nous sommes un peu en retard par rapport au monde des affaires ou de la politique internationale ».

« Il faut soutenir les organisations du Sud, leur donner les ressources, la capacité et les moyens d'agir ».

M. Sriskandarajah, qui est basé à Johannesburg, a reconnu que certaines organisations du Nord enregistrent des « progrès considérables ». Il a cité l'organisation ActionAid qui a déplacé les bureaux de son secrétariat international en Afrique du Sud et compte plusieurs centres d'opération dans le Sud, mais il a dit qu'il y avait « encore une minorité pour qui ce (déplacement dans le Sud) était un problème ».

« Il faut que nous, la société civile, nous fassions un effort plus conscient pour adopter une stratégie presque 'orientée vers le sud' », a-t-il dit. « Nous devons le faire consciemment. Il faut soutenir les organisations du Sud, leur donner les ressources, la capacité et les moyens d'agir ».

Oxfam International prévoit également de déplacer son siège principal, situé à d'Oxford, au Royaume-Uni, en ouvrant des bureaux à Nairobi et Bangkok afin d'établir un meilleur équilibre Nord-Sud.

De l'argent pour développer les capacités

Ahmad Faizal Perdaus, le président de Mercy Malaysia, a dit à IRIN que, si les bailleurs de fonds du Nord et de l'Ouest « s'engageaient philosophiquement et idéologiquement » à soutenir les organisations locales, l'argent continuait d'être donné à un petit groupe d'ONG internationales (généralement pas originaires du Sud) pour être réinjecté dans les organisations locales.

M. Faizal, qui est également président du Conseil international des Agences bénévoles (ICVA), a dit que la théorie de « l'effet cascade » ne fonctionnait pas et que, s'il n'était pas nécessaire de n'avoir que des ONG de grande taille, les petites organisations devaient aussi avoir la possibilité de renforcer leur capacité afin de se développer et de s'améliorer.

« Les ONG du Sud ne sont pas sans reproche », a-t-il ajouté. « Très peu d'entre elles prennent des mesures proactives pour développer elles-mêmes leurs capacités sans attendre de l'aide de l'extérieur ».

Le réseau prévu va donner la priorité à la défense des droits et au renforcement de la capacité, a expliqué Mme Ali, qui a dit espérer qu'il devienne un « négociateur » de financements capable d'orienter les fonds alloués par les grands bailleurs de fonds vers les petites ONG du Sud qui sont souvent oubliées en raison de leur manque de visibilité ou des risques perçus.

« Nous ne pourrons pas traiter les questions liées au pouvoir, aux ressources et à la mise en œuvre si nous n'abordons pas la question du financement », a-t-elle expliqué.

« Nous en avons vraiment assez des formations dispensées par les ONG du Nord et les agences des Nations Unies. Nous avons surtout besoin de fonds dont l'affectation n'est pas restrictive pour développer notre capacité. Nous avons besoin d'argent pour payer le loyer, être présent à long terme, pas seulement pour des projets rapides ».

« Finalement, c'est une question de confiance »

Pour les ONG du Sud, locales et internationales, l'un des principaux obstacles à l'obtention des fonds donnés par les bailleurs de fonds du Nord est la perception du risque et le manque de capacité à respecter les procédures rigoureuses de diligence raisonnée et les procédures de recevabilité.

« Finalement, c'est une question de confiance », a dit M. Sriskandarajah. « Il y a des risques dans toutes nos activités, mais au bout d'un moment, il faut faire confiance aux Ougandais, par exemple, pour qu'ils règlent leurs problèmes sans qu'une organisation basée à Londres ne gère et ne distribue les fonds ou ne fasse de rapport aux bailleurs de fonds ».

Des changements positifs ou négatifs ? 

Si M. Faizal a salué la proposition de l'ADESO de créer un réseau, il a émis certaines réserves sur son fonctionnement dans la pratique.

« Je ne pense pas que quelqu'un va s'y opposer, que ce soit au Nord, au Sud, à l'Est ou à l'Ouest, mais je pense que les gens vont s'interroger sur ses objectifs et se poser des questions concernant la durabilité, la viabilité et la faisabilité.

« Peut-être pourrons-nous avoir un ou deux bailleurs de fonds pendant un an, mais serons-nous capables de les garder à long terme ? ».

M. Faizal a aussi prévenu que le Sud n'était pas une entité homogène et que les différences culturelles entre les diverses organisations régionales pouvaient engendrer des problèmes en matière de leadership.

« Lorsque l'on parle du Sud, de quoi parlons-nous exactement ? De l'Afrique de l'Est ? De l'Asie du Sud-Est ? De l'Afrique de l'Ouest ? Du Moyen-Orient ? De l'Asie centrale et de l'Asie du Sud ? ». 

« Il faudra y réfléchir très attentivement pour s'assurer qu'il fonctionne au profit et non pas au détriment du système entier et des ONG du Sud plus particulièrement », a-t-il dit.

« Personne n'ose évoquer le fait que le réseau commence à être perçu négativement, pas seulement pas les acteurs du Nord et de l'Ouest, mais aussi par les organisations du Sud. Cela risque de diviser un peu plus le système et cela ne résoudra pas les problèmes ».

Anne Street, la responsable des politiques humanitaires de la CAFOD, qui se bat pour un financement de l'aide plus localisé et qui a contribué à la rédaction du rapport récemment publié, 'Future Humanitarian Financing', a dit à IRIN : « Je soutiens l'idée de la création d'un réseau fort d'organisations du Sud.

« Il est évident qu'il faudra du temps pour le mettre en œuvre et qu'il faudra une direction attentive, mais je soutiens le concept et les idées qui le sous-tendent. Il est nécessaire ».

Les discussions sur la réduction du fossé entre les ONG du Nord et les ONG du Sud, et l'amélioration des flux des financements ont occupé une place importante lors des événements consultatifs organisés à l'approche du Sommet humanitaire mondiale, comme le Forum international pour l'amélioration de l'action humanitaire à New-York la semaine dernière.

« L'objectif implicite de l'aide humanitaire est la puissance douce et tant que nous aurons pas abordé ce point, tant que nous n'aurons pas créer un système humanitaire qui œuvre pour le bien public mondial, nous ne pourrons pas tout changer », a dit à IRIN Mme Ali.

« Il ne s'agit pas de remplacer les ONG occidentales par les ONG du Sud. Il s'agit de changer notre façon de travailler ».

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