Au Nigeria, l’insécurité occulte la crise humanitaire

Obi Anyadike
Rédacteur pour l'Afrique

En se focalisant sur la guerre contre l’insurrection de Boko Haram, le gouvernement nigérian fait perdre de vue l’urgence humanitaire croissante qui frappe le pays.

Les violences ont poussé à fuir au moins 1,5 million d’habitants des trois États du Nord-Est touchés par le conflit : Adamawa, Borno et Yobe. La grande majorité d’entre eux ont été accueillis par des proches vivant dans les principales villes du pays, mais cette hospitalité est un fardeau pour les hôtes.

« Les gens sont stressés. Les gens sont fatigués. Les choses sont très difficiles », a dit Mustapha Zannah, avocat à Maiduguri, la plus grande ville de la région. Au début de l’année, il hébergeait déjà une famille et, depuis, il en a accueilli quatre de plus. 

L’insécurité a perturbé les activités agricoles et commerciales du Nord-Est, ce qui a un impact inévitable sur l’approvisionnement en denrées alimentaires. Entre juillet et septembre, certaines zones du sud de Yobe, du centre et du nord de Borno, du nord d’Adamawa et du grand Maiduguri devront faire face à des pénuries alimentaires de niveau dit d’urgence, c’est-à-dire le niveau qui précède la famine, selon l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) et le Réseau de systèmes d’alerte précoce contre la famine (FEWS NET). 

Selon les prévisions publiées par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), plus de trois millions de personnes devraient avoir besoin d’une aide humanitaire. Le Nigeria est par ailleurs le grenier des pays voisins et une mauvaise récolte aura des répercussions sur la région du Sahel, qui est en proie à une insécurité alimentaire chronique. 

Tirer la sonnette d’alarme

« C’est une évaluation vraiment inquiétante. Même si les gens parviennent à se rendre aux champs, ils n’ont plus de semences et certains secteurs sont touchés par la sécheresse. Il faudra peut-être attendre jusqu’en septembre 2016 pour que la sécurité alimentaire revienne à la normale », a dit à IRIN Sarah Ndikumana, directrice du Comité international de secours au Nigeria.

« Nous devons tirer la sonnette d’alarme », a dit Elizabeth Rushing, analyste de l’Afrique de l’Ouest pour le Centre de surveillance des déplacements internes. « Il est urgent d’intensifier l’intervention humanitaire. »

Malgré les récentes victoires militaires contre Boko Haram, des gens continuent de fuir les incessants actes de guérilla du mouvement. La plupart d’entre eux se rendent à Maiduguri, où la sécurité relative a attiré 592 000 personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP), soit un tiers des PDIP du Nord.

« Si les routes n’étaient pas bloquées, la population affluerait vers Maiduguri, » a dit Mme Ndikumana. « Le fait est que Boko Haram est loin d’être vaincu. »

Environ 90 pour cent des PDIP se sont installées chez des habitants plutôt que dans les 42 sites dirigés par l’Agence nigériane de gestion des urgences (NEMA). L’agence peine à subvenir aux besoins les plus essentiels de ceux dont elle a la charge. Si la plupart des PDIP reçoivent des rations alimentaires, les sites, qui sont souvent des bâtiments publics tels que des écoles, sont surchargés et manquent d’infrastructures sanitaires adéquates et de services de santé. 

Ce ne sont pourtant pas les ressources qui manquent. Après tout, le Nigeria est un pays à revenu intermédiaire. Ce n’est pas non plus une question de mauvaise volonté : selon les travailleurs humanitaires, la NEMA manque simplement d’expérience et de capacité pour gérer une crise d’une telle ampleur.

Les Nations Unies et les grandes organisations non gouvernementales (ONG) internationales, qui ont, elles, les compétences, brillent par leur absence dans le Nord-Est. « La communauté internationale traîne les pieds depuis le début », a dit Mme Rushing. « La réponse à la crise est lente et fragmentée. »

Boko Haram a changé de tactique en juillet de l’année dernière : au lieu de mener des attaques éclair, le mouvement cherche à s’emparer de territoires. Dans les zones contrôlées par les djihadistes, les infrastructures ont subi d’immenses dommages, qu’il s’agisse de postes de santé, de ponts ou de puits. « Dans certaines zones, 80 pour cent [des infrastructures] ont été détruites », a dit Sani Datti, porte-parole de la NEMA.

Prendre le risque

M. Datti a démenti les allégations selon lesquelles l’ancien gouvernement nigérian aurait incité les gens à rentrer chez eux pour montrer qu’il gagnait la guerre et par crainte que Boko Haram ait infiltré les villes en se faisant passer pour des PDIP. « Nous ne pouvons pas dire aux gens de rentrer chez eux s’il n’y a rien là-bas », a-t-il dit.

« J’ignore quels sont les plans du nouveau gouvernement, mais tout retour devrait être volontaire et sûr », a dit Stephanie Daviot, responsable du projet de matrice de suivi des déplacements de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

Dans les zones où le conflit s’est calmé, comme c’est le cas dans l’État d’Adamawa, certaines personnes préfèrent prendre le risque de rentrer chez elles plutôt que de supporter les désagréments dans la vie dans les camps de PDIP ou chez un proche, où il est par ailleurs difficile de trouver du travail.

« Mais même si certaines zones sont plus calmes, il y a toujours des incidents [liés à Boko Haram] et il reste des mines antipersonnel dans certains secteurs », a dit Mme Daviot à IRIN. Une évaluation de la situation humanitaire, menée par les Nations Unies et la NEMA, sous escorte militaire, est prévue le 22 juin dans les trois États.

Le président Muhammadu Buhari a gagné les élections en mars parce que les électeurs ont estimé qu’il pouvait vaincre Boko Haram et parce qu’il avait promis un Plan Marshall pour le Nord-Est. « L’ordre de priorité entre les besoins humanitaires et la sécurité est une question clé », a dit Mme Ndikumana.

Selon M. Zannah, l’avocat de Maiduguri qui dirige également une école pour orphelins, « le gouvernement ne parle que de sécurité et laisse les gens s’apitoyer sur leur propre sort. Personne ne parle des PDIP ni ne tente de comprendre leurs problèmes. » 

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