La crise alimentaire s'aggrave au Soudan du Sud

Dix-sept mois de conflit ont fait des dizaines de milliers de victimes et plus de deux millions de déplacés au Soudan du Sud. Des écoles, des centres de soins et des marchés ont été pillés et détruits. L'année dernière, il a fallu 1,8 milliard de dollars d'aide humanitaire pour éviter la famine.

Mais la situation va encore s'aggraver.

Une nouvelle analyse révèle qu'au moins 40 pour cent de la population du pays – soit 4,6 millions d'habitants – sera confrontée à une insécurité alimentaire aiguë au cours des trois prochains mois. Le nord-est du pays, où les combats se concentrent, devrait connaître la pénurie la plus sévère, mais la ceinture de la faim s'étend désormais à une grande partie du nord du pays.

Dans le même temps, les économistes préviennent que la combinaison du conflit et de la baisse mondiale des prix du pétrole – la principale source de revenu du pays – a conduit le Soudan du Sud au bord de l'effondrement économique. La flambée des coûts et l'écroulement de la monnaie menacent les communautés urbaines où les populations achètent une grande partie de leurs produits alimentaires. Certains n'ont déjà plus les moyens de s'acheter de quoi manger.

« Tout cela indique qu'une crise va se produire très bientôt », a dit Shaun Hughes, le responsable des programmes du Programme alimentaire mondial (PAM) au Soudan du Sud – une crise d'une ampleur que le pays n'a jamais connue.

Des déplacements fréquents

Ramsey Bol Lang a été déplacé à deux reprises. En décembre 2013, lorsque les combats ont éclaté, ce jeune homme de 20 ans était étudiant dans une école secondaire de Juba. Son quartier, situé en périphérie de la capitale, a été le théâtre de meurtres qui auraient été commis par des soldats fidèles au président Salva Kiir.

Trois jours plus tard, M. Lang a profité d'une accalmie dans les tirs et a fui à travers la ville. Bien que les combats aient pris fin après que les soldats rebelles qui soutenaient l'ancien vice-président se sont retranchés dans le nord-est du pays, M. Lang a décidé que la situation n'était pas suffisamment sûre pour rentrer chez lui et il a trouvé un nouveau logement.

Quelques mois plus tard, sa mère, ses sept frères et sœurs et ses deux cousins ont quitté Juba pour s'installer chez lui. De longues fusillades avaient éclaté près de leur domicile, dans le nord de l’État d'Unité, un de ses frères et un de ses oncles avaient été tués. Le père de M. Lang avait décidé qu'il était préférable d'envoyer le reste de la famille à Juba.

Mais aujourd'hui, la famille n'a plus les moyens de rester dans la capitale à cause de la forte hausse des prix. « Tout est devenu cher ici », a dit M. Lang. « Cela coûte trop cher de louer une maison ». Ainsi, à la fin du mois d'avril, la famille a rassemblé ses biens et a loué un minibus pour rejoindre la frontière ougandaise, à une heure et demie de route. Sur place, la famille a rencontré des représentants du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) qui les ont amené jusqu'à un camp de transit. Dans quelques semaines, ils s'installeront à titre permanent en Ouganda.

M. Lang ne voulait pas que les membres de sa famille deviennent des réfugiés. « C'est notre terre », a-t-il dit, en pointant son doigt dans la direction du Soudan du Sud. On peut voir la frontière avec l'Ouganda depuis le camp de transit de Nyumanzi. « Je n'ai pas de maison, ici ». Mais, au moins, il aura de quoi manger.

D'un point de vue financier, il était impossible de rester à Juba. S'ils revenaient dans le village de sa famille, dans le comté de Pariang de l'Etat d'Unité, ils seraient confrontés aux pénuries alimentaires et aux menaces de violence. D'après la dernière classification intégrée de la sécurité alimentaire (Integrated Food Security Phase Classification, IPC), qui évalue la sécurité alimentaire et nutritionnelle, Pariang devrait atteindre le niveau de « crise » au début du mois. Et plusieurs pays situés au sud du comté atteindront probablement le seuil d'« urgence » avant la fin du mois de juillet – le niveau qui précède la famine. « La situation à Juba, et même au Soudan du Sud, n'est pas bonne pour nous », a dit M. Lang.

Draku Godfrey Uhuru est le responsable du centre de Nyumanzi. Au cours de ces dernières semaines, les responsables ont recensé 70 nouvelles arrivées en moyenne chaque jour, contre 30 à 40 le mois précédent.

M. Uhuru a dit que la majorité des nouveaux arrivants avaient fui les combats qui secouent les États d'Unité et du Nil supérieur. Mais pour la première fois, un nombre non négligeable de personnes n'ont pas fui les récents affrontements. Ils ont éxpliqué à M. Uhuru que « C'est la famine qui les attaque désormais ».

Une crise prévisible

Les chiffres publiés dans le dernier rapport de l'IPC sont choquants. Près de 70 pour cent de la population du pays ne mangera pas à sa faim au mois de juillet. Au moins 80 pour cent des comtés du nord du pays connaissent des niveaux critiques de malnutrition, ce qui est particulièrement dangereux pour les femmes enceintes et les enfants. Et le rapport ne tient même pas compte des personnes qui sont dans la pire des situations – les personnes prises dans les combats qui secouent les États d'Unité et du Nil supérieur. Tant que les combats n'auront pas cessé, les acteurs humanitaires ne pourront pas leur venir en aide – ni même évaluer l'étendue de leurs besoins.

M. Hughes du PAM a expliqué que le scénario actuel était malheureusement prévisible. Au début du conflit, si les Soudanais du Sud ne mangeaient pas à leur faim, ils pouvaient vendre du bétail ou échanger des biens contre de la nourriture. « Ces mécanismes d'adaptation se consument, alors que la crise se poursuit », a-t-il expliqué. « Ils ne peuvent plus compter sur rien, ils n'ont plus de biens à vendre ».

A l'arrivée de la saison maigre – les mois pendant lesquels les agriculteurs plantent leurs cultures en prévision des récoltes d’août et de septembre – les Soudanais du Sud consomment la nourriture qu'ils ont pu mettre de côté l'année précédente et achètent des produits sur les marchés pour compléter leur alimentation. Mais plusieurs dizaines de milliers de personnes n'ont pas pu planter de cultures l'année dernière à cause des combats. Et les prix pratiqués sur les marchés – ceux qui existent encore – ont monté en flèche.

Barack Kinanga, chargé de la coordination pour le redressement économique et le développement pour le Comité international de secours (IRC), a noté que, dans certaines régions, le prix du maïs avait augmenté de 70 pour cent par rapport à l'année dernière. Et il lance une mise en garde : « Les prix vont probablement encore augmenter et même atteindre des niveaux sans précédent ».

Les populations traversent la frontière à la recherche de nourriture, a-t-il expliqué. Le HCR a recensé  plus de 9 000 nouvelles arrivées au Soudan et en Éthiopie au cours du dernier mois. L'Ouganda a accueilli environ 7 000 Soudanais du Sud en mai – un chiffre plus élevé que les autres mois de l'année.

Nyankuch Akuma est l'une de ces réfugiés. Son mari, qui est soldat, a été abattu et elle s'est retrouvée seule, en périphérie de Bentiu, la capitale de l’État d'Unité. « La situation était tellement difficile. Il n'y a pas eu de plantation jusqu’à maintenant » : c'est la raison pour laquelle elle a décidé de partir et de se rendre en Ouganda. Avant même d'être placée dans un campement permanent, Mme Akuma avait pris sa décision : « Je ne partirai jamais d'ici ».

Effondrement économique

Le niveau de famine sans précédent est le signe le plus inquiétant d'un effondrement plus important de l'économie du Soudan du Sud. La devise du pays, la livre, s'échange aux encablures de 0,10 dollars sur les marchés noirs de Juba – moins de la moitié de sa valeur de l'année dernière. Les carburants se font rares. Et les emplois occasionnels qui permettent à de nombreuses personnes de vivre disparaissent au fur et à mesure que la devise se déprécie.

C'est dans ce contexte que l'insécurité alimentaire s'est propagée du Nord-Est à tout le pays. Le reste du pays dépend également des marchés pendant la saison maigre, a expliqué M. Kinanga, et « l'augmentation des prix des produits a un effet important sur les communautés qui ne sont pas directement affectées par le conflit ».

La faim et les combats alimentent l'exode des Soudanais du Sud.

Cela inclut les jusqu'à 600 000 personnes qui vivent dans les zones urbaines. Et une aggravation soudaine de l'insécurité alimentaire dans les villes obligera les agences humanitaires déjà débordées – aujourd'hui principalement concentrées sur les communautés rurales – à adapter leur réponse.

La crise économique que traverse le pays est évidemment liée aux combats, a expliqué le professeur Kenyi Spencer, un économiste originaire du Soudan du Sud. Le gouvernement utilise des réserves essentielles pour financier « la guerre, les équipements, etc. Il a déplacé l'économie locale ». Et cela aura des conséquences à long terme.

« Il y a un vrai risque que les choix économiques du gouvernement ne déstabilisent le pays pour des décennies », a dit Emma Vickers, une militante au sein du groupe de surveillance Global Witness . « A la fin du conflit, s'il n'y a pas d'argent pour financer les projets d'infrastructure, l'éducation ou la création d'emplois, la jeunesse du Soudan du Sud n'aura d'autre choix que de reprendre les armes ».

Dans le même temps, les champs de pétrole du pays ont subi des attaques répétées, ce qui a entraîné une réduction de la production que le Soudan du Sud – qui dépend presque uniquement des revenus issus de la vente du pétrole – ne peut se permettre. Et le contexte international - y compris le renforcement du dollar et la baisse mondiale des prix du pétrole – accélère le déclin économique du Soudan du Sud, a expliqué M. Spencer. « Tout cela a mis à mal l'économie. Si rien n'est fait pour améliorer la situation au cours des deux ou trois prochaines semaines, la situation pourrait devenir catastrophique ».

La situation est déjà catastrophique pour les centaines de milliers de personnes qui vont être confrontées à l'insécurité alimentaire au cours des mois à venir. Les prévisions de l'IPC, selon lesquelles 4,6 millions de personnes vont être confrontées à de graves pénuries alimentaires, prennent en compte la réponse humanitaire actuellement mise en œuvre.

Et si les parties en conflit continuent de restreindre l'accès humanitaire, comme elles le font dans certaines parties des États d'Unité et du Nil supérieur, ou si les fonds demandés ne sont pas versés, alors « le nombre de personnes auxquelles nous pourrons venir en aide va fortement diminuer », a dit M. Hughes. Le PAM est déjà confronté à un manque de financement de 230 millions de dollars. Si l'argent n'arrive pas, « nous n'aurons pas les ressources nécessaires pour fournir une aide à l'échelle nécessaire ».

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