Ce qui risque de se passer au Burundi : cinq grandes inquiétudes

Quelques heures avant qu’un général de l’armée burundaise annonce qu’il avait relevé le président Pierre Nkurunziza de ses fonctions, un petit groupe d’experts tenaient à Nairobi un séminaire face à une salle comble pour faire part de leurs pronostics.

La tension était croissante depuis deux semaines à Bujumbura, la capitale du Burundi. La police s’était heurtée à plusieurs reprises à des manifestants qui demandaient que M. Nkurunziza abandonne son idée de briguer un troisième mandat lors des élections prévues le mois prochain. 

L’éventualité d’un coup d’État avait notamment été évoquée ce mercredi matin, mais les personnes rassemblées au séminaire de l’Institut d’études sur la sécurité (IES) ne pouvaient pas savoir ce qui était sur le point de se produire.

L’après-midi, alors que M. Nkurunziza participait à un sommet régional en Tanzanie pour discuter de la crise au Burundi, le major-général Godefroid Niyombare, ancien chef d’état-major récemment démis de son poste à la tête des services de renseignement du pays, a fait son annonce à la radio. 

La plus grande crainte actuellement est de voir s’étioler la paix qu’a connue le Burundi pendant une décennie depuis la fin de la guerre civile qui a ravagé le pays de 1993 à 2005, ce qui déclencherait de nouvelles vagues de réfugiés et risquerait d’étendre le conflit aux pays voisins.

« L’enjeu est de taille pour le Burundi, mais aussi pour la région dans son ensemble », a dit Sarah Jackson, directrice régionale adjointe d’Amnesty International, lors du séminaire.

Voici cinq risques particulièrement inquiétants :

Tensions ethniques

La guerre civile a opposé des rebelles de la majorité hutu (85 pour cent) du pays contre la minorité tutsi qui prédominait au sein du gouvernement et de l’armée. Ce déséquilibre a été corrigé en 2000 par les accords d’Arusha qui ont mis fin à la guerre et imposé des quotas ethniques à l’armée et au gouvernement.

Ce ne sont pas tant des divisions ethniques entre Hutus et Tutsis qui ont marqué les récents troubles, mais plutôt une division entre sympathisants et opposants de M. Nkurunziza, qui était un commandant rebelle pendant la guerre.

Le gouvernement aurait cependant présenté ses opposants comme étant principalement des Tutsis et, à en croire les rumeurs, les Imbonerakure, la jeunesse du parti au pouvoir, se seraient attaqués aux Tutsis. M. Nkurunziza et M. Niyombare sont tous deux des Hutus. 

Selon Mme Jackson, un coup d’État risquerait de raviver les tensions ethniques et de déclencher un engrenage de représailles entre les Imbonerakure et les jeunesses des autres partis. C’est par ce genre d’hostilités que la guerre civile avait commencé.

Guerres régionales par alliés interposés

Le président rwandais a affirmé que les combattants des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), un groupe rebelle hutu basé en République démocratique du Congo (RDC), avaient pénétré sur le territoire burundais « et pourraient être directement impliqués » dans les affrontements. Les FDLR sont présents en RDC depuis 1994. Certains de leurs combattants ont participé au génocide rwandais. Leur raison d’être reste le renversement du président du Rwanda, Paul Kagame, un Tutsi.  

Les remarques de M. Kagame critiquant son homologue burundais pour sa mauvaise gestion de la situation ont été interprétées comme une menace voilée d’envoyer des troupes de l’autre côté de la frontière.

« La dernière chose que nous voulons c’est voir la crise au Burundi se développer au point que le gouvernement rwandais sente le besoin ou la légitimité d’intervenir », a dit Jolanda Bouka, analyste à l’IES.

« Nous devons faire très attention aux FDLR, mais aussi à la poignée de membres du M23 encore actifs et à la façon dont les affrontements pourraient se faire par groupes alliés interposés si le conflit prenait un caractère plus régional », a dit Mme Jackson, faisant référence à l’insurrection congolaise à majorité tutsie qui s’est rendue en novembre 2013. Le Rwanda a nié à plusieurs reprises avoir soutenu ou orchestré le mouvement du M23. 

Exode de réfugiés

Même avant le coup d’État, de nombreux Burundais se sont réfugiés dans les pays voisins : le Rwanda, la RDC et la Tanzanie. Une grande partie d’entre eux craignaient d’être attaqués par les Imbonerakure. D’autres ont dit à la BBC que c’était les graves pénuries alimentaires qui les avaient poussés à fuir. 

Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), 55 000 Burundais ont fui vers ces pays au cours des six dernières semaines. Environ 20 000 autres attendent sur l’île tanzanienne de Kagunga de pouvoir traverser le lac Tanganyika pour rejoindre un camp à Nyarangusu.

Les conditions de vie sur l’île sont déplorables et « les chefs de villages s’inquiètent des tensions croissantes et des possibles frictions entre la population locale et les demandeurs d’asile, a signalé le HCR. L’absence de latrines et de services d’assainissement adéquats est particulièrement préoccupante, car elle risque d’être source de maladies. »  

La majorité des personnes fuyant le Burundi sont des femmes et des enfants, dont un grand nombre d’enfants non accompagnés, a dit Adrian Edwards, porte-parole du HCR.

La Tanzanie accueille un grand nombre de réfugiés depuis plusieurs dizaines d’années et a récemment accordé la citoyenneté à beaucoup d’entre eux. Mais, ces dernières années, le pays s’est fait moins accueillant. En 2012, il a mis un terme au statut de réfugié de près de 40 000 Burundais et les a obligés à rentrer dans leur pays, faisant valoir que le Burundi était désormais en paix.  

« [La Tanzanie] ne veut pas que l’histoire se répète » et ne veut pas être aux prises avec un problème de sécurité supplémentaire alors que le gouvernement est déjà confronté à une hausse de l’islamisme sur la côte, a dit Jolanda Bouka.

Le HCR, le Programme alimentaire mondial, l’UNICEF et OCHA, l’organe de coordination humanitaire des Nations Unies, sont en train de mettre au point un plan d’action régional pour les réfugiés qui devrait être prêt d’ici la fin mai. Selon le scénario le plus pessimiste du HCR, ce sont 300 000 personnes qui risquent de fuir le pays. 

Une armée divisée

Selon Mme Jackson, l’armée reconstituée était « l’un des meilleurs produits » des accords d’Arusha de 2000. Ses troupes ont été bien accueillies lorsqu’elles se sont déployées dans les rues de Bujumbura lors des récentes manifestations, contrairement à la police, qui est intervenue avec brutalité, causant même des morts.

Après le coup d’État, cependant, des divisions sont vite apparues entre ceux qui y sont favorables et ceux qui soutiennent M. Nkurunziza. Les deux camps se sont affrontés pour le contrôle de la capitale et notamment de la radio nationale.

Des négociations auraient toutefois eu lieu entre les deux factions de l’armée.

Nic Cheeseman, spécialiste de la politique en Afrique subsaharienne à l’université d’Oxford, a écrit dimanche dans le journal kényan Daily Nation que « le souvenir de la guerre civile et de la manière d’organiser des rébellions efficaces contre l’État est encore frais dans les mémoires. Cette combinaison est l’un des plus sûrs moyens de voir éclater des troubles politiques et, pire encore, une reprise du conflit civil. »

Thierry Vircoulon, d’International Crisis Group, qui avait souligné le risque de coup d’État lors de la rencontre organisée par l’IES, a rappelé que « l’histoire du Burundi a été marquée par plusieurs coups d’État militaires sans effusion de sang ».

« Ce n’est pas la première fois qu’un président est évincé par un coup d’État pendant qu’il est à l’étranger. En 1976, le président Jean-Baptiste Bagaza a pris le pouvoir par un coup d’État sans faire couler de sang, mais il a lui-même été victime d’un autre coup d’État alors qu’il se trouvait au Canada en 1987. Le président Pierre Buyoya a quant à lui monté deux coups d’État et est resté au pouvoir pendant plusieurs années après chacun d’entre eux (1987-1993 et 1996-2003), » a-t-il écrit.

M. Vircoulon a également souligné que M. Niyombare a promis dans son allocution radiophonique qu’il souhaitait une « reprise du processus électoral et [il a dit qu’il allait] travailler avec la société civile, les chefs religieux et les responsables politiques. »

Violations des droits de l’homme et de la liberté de la presse

Lors du séminaire de l’IES, Mme Jackson a averti que le Burundi était « à deux doigts d’une crise des droits de l’homme ». Avant le coup d’État, les principales préoccupations concernaient la violente répression des manifestations, les atteintes à la liberté d’expression, illustrées par les restrictions imposées aux stations de radio indépendantes, et les actions des Imbonerakure, dont les membres semblent jouir depuis longtemps d’une certaine impunité.  

Après le coup d’État, les locaux de trois différents médias ont été attaqués par les forces loyalistes. Le plus populaire, à savoir la Radio publique africaine, a été incendié après avoir diffusé l’annonce de coup d’État de M. Niyombare. Réduite au silence par le gouvernement depuis fin avril, la radio venait d’être rouverte mercredi par les sympathisants du général.

Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières, a déploré ce qu’il qualifie de « guerre de l’information ». [

« Alors que le chaos règne au Burundi, il est essentiel que les médias puissent continuer d’émettre afin d’informer la population burundaise de la réalité des événements, » a-t-il écrit.

Selon le groupe de réflexion new-yorkais Global Centre for the Responsibility to Protect, la situation au Burundi reste très instable. Le groupe craint des « conséquences catastrophiques » si le vide du pouvoir n’est pas rapidement comblé.  

« Le plus inquiétant est que toute escalade ou militarisation de la crise risque de conduire à des crimes de masse atroces contre les civils sans défense. Des mesures immédiates doivent donc être prises par tous les partis pour calmer les tensions, stabiliser le pays et protéger les acquis de plus de dix ans de consolidation de la paix », a-t-il dit.

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