Le drone dans les nuages ou les pieds sur terre ?

Les interventions postcatastrophe semblent désormais incomplètes lorsqu’elles ne comportent pas d’impressionnantes images des dégâts prises par drone, accompagnées d’éloges médiatiques de ces miracles de technologies que sont les véhicules aériens sans pilote et de leur utilisation à des fins humanitaires. Mais est-ce représentatif de la réalité ? Voici un aperçu des progrès à réaliser pour que les drones puissent être utilisés à leur plein potentiel.


Est-ce l’outil adéquat ?

L’avantage des drones est d’être bien moins chers que les avions avec pilote et, pour les plus petits d’entre eux, de tenir dans le bagage à main d’une équipe d’intervention humanitaire. Ils offrent des images à très haute résolution et peuvent être équipés de tout un éventail de capteurs. « Ils fournissent des informations supplémentaires au moment où une vue d’ensemble rapide est nécessaire », a expliqué Arjan Stam, responsable des équipes internationales de recherche et de sauvetage en milieu urbain au Népal. 

Mais beaucoup se font une fausse idée des capacités des drones, même au sein de la communauté humanitaire. « Ceux qui n’ont pas souvent vu des drones ont tendance à avoir en tête les versions militaires des drones, qui peuvent voler longtemps et porter de lourdes charges », a dit Andrej Verity, du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA). 

Les microdrones utilisés habituellement, comme le quadcopter DJI Phantom, ont une durée de vol de moins de 25 minutes et ne peuvent pas voler en cas de grand vent et de mauvais temps. Il existe des drones plus grands et avec de meilleures capacités, mais ils sont loin d’être toujours la solution. Dans de nombreux cas, les bons vieux hélicoptères, les avions avec pilote et les évaluations effectuées en personne sur le terrain sont bien plus efficaces. 

« Si nous utilisons en priorité les nouveaux jouets plutôt que d’avoir recours aux outils de collecte qui répondent le mieux aux besoins et aux contraintes, nous risquons d’être moins utiles et probablement plus lents », a dit John Crowley d’UN Global Pulse. « [Les drones] peuvent être extraordinairement efficaces lorsqu’ils s’intègrent dans un système plus large qui rend leur utilisation sûre et conforme à la législation [et cela nécessite] du personnel formé, des orientations claires et des protocoles bien définis. »

Dans le cadre des interventions en cas de catastrophe, les drones sont généralement pilotés par des entreprises privées. Dix équipes manoeuvrent actuellement des drones au Népal, dont Global Medic, du Canada et Team Rubicon, de Californie, dont le partenaire philanthropique est Palantir, une entreprise d’exploration de données liée aux services de renseignement américains. Il s’est toujours avéré difficile d’inciter ces équipes à se conformer aux procédures opérationnelles normalisées et de maximiser leur valeur humanitaire.


Le casse-tête de la coordination

« Les intervenants en situation d’urgence sont généralement trop surchargés pour se faire les initiateurs de méthodes novatrices », a dit M. Crowley à IRIN. « Une catastrophe est rarement le bon moment pour introduire des outils inconnus avec de nombreux éléments nécessitant une action coordonnée entre différentes organisations. »

La première difficulté peut être de ne pas enfreindre la loi. Certains pays disposent d’une législation relative aux drones qui couvre la sûreté, la confidentialité, la sécurité nationale et la responsabilité, mais ce n’est pas le cas de tous. En l’absence de réglementation, les vols de drones sont soit soumis à l’approbation des autorités nationales selon les besoins de l’urgence, soit effectués sans permission, avec toutes les conséquences que cela implique.  

Autre obstacle, les structures d’intervention humanitaires ont des lacunes flagrantes en ce qui concerne l’utilisation des drones. OCHA fait office de secrétariat pour les mécanismes de coordination essentiels comme le Comité permanent interorganisations et le système d’évaluation et de coordination des interventions rapides en cas de catastrophe et le Groupe consultatif international de la recherche et du sauvetage des Nations Unies. Mais le Bureau n’a pas de rôle de supervision bien défini en ce qui concerne l’utilisation des drones et hésite à en revendiquer le mandat.


À qui s’adresser ?

Aux Philippines, lors du cyclone Haiyan de 2013, l’utilisation des drones a été peu coordonnée et les modalités peu claires. OCHA a ensuite travaillé avec les autorités sur la reconnaissance de l’utilité des drones et leur intégration aux plans nationaux d’intervention en cas de catastrophe. Mais en 2014, lorsque le cyclone Hagupit a frappé le pays, les opérateurs de drones, les organisations humanitaires et le gouvernement ne communiquaient que ponctuellement.

Au lendemain du cyclone Pam, qui a traversé cette année l’archipel du Vanuatu, dans le Pacifique, un projet de la Banque mondiale a eu recours à UAViators, un réseau de bénévoles pilotant des drones à des fins humanitaires, pour évaluer les dommages. Une meilleure communication a été établie avec le gouvernement et l’armée sur des points essentiels comme les autorisations de vol et l’information des communautés locales, mais toujours de manière informelle. 

Au Népal, UAViators a pris l’initiative d’engager le dialogue avec les autorités responsables de l’aviation civile et la police, mais le réseau manque d’influence auprès des institutions. Pour que l’utilisation des drones s’implante davantage, Patrick Meier, fondateur d’UAViators, estime qu’il faudrait « un grand soutien ou une impulsion forte de la part d’une organisation humanitaire bien établie qui aurait la capacité et la volonté de jouer le rôle de médiateur auprès des ministères concernés. » 

« Les Nations Unies n’ont pas désigné de coordonnateur officiel pouvant servir de point de liaison avec [le gouvernement] en ce qui concerne l’utilisation des drones », a-t-il ajouté dans une conversation Skype avec IRIN. « C’est un gros problème, car les équipes qui pilotent les drones ont besoin d’une lettre officielle confirmant qu’ils participent à l’intervention humanitaire. Nous avons aussi besoin de ce coordonnateur pour engager le contact avec [les contrôleurs de la circulation aérienne] et l’armée. En bref, [nous sommes confrontés à] une lacune institutionnelle majeure. »

Image prise par drone des dégâts causés par le séisme au Népal

Cependant, en cas de catastrophe, quand les organisations humanitaires et les autorités doivent intervenir d’urgence et frôlent la limite de leurs capacités, la désignation d’un coordonnateur pour travailler avec les opérateurs de drones doit-elle être une priorité ? 


Partager pour mieux aider

L’objectif de la prise d’images par drone est de mieux organiser les interventions humanitaires. 

Pour tirer le meilleur parti des drones, « nous devons nous assurer de clarifier le plus possible où les besoins en imagerie sont les plus grands, quelles zones ne sont peut-être pas assez couvertes et comment ces besoins en images seront directement liés aux secours », a dit à IRIN Andrew Schroeder, directeur de recherche et d’analyse à Direct Relief, une organisation caritative médicale.

« Nous avons besoin que les individus et les organisations puissent dire clairement où et pourquoi ils ont besoin d’images afin d’établir rapidement des priorités et de solliciter ceux qui ont accès à cette technologie et les compétences pour l’utiliser. Nous devons nous assurer que nous partageons les données de manière efficace et que nous suivons des normes ouvertes », a dit M. Schroeder, qui dirige le groupe de travail sur les drones à Nethope, un groupement d’organisations non gouvernementales (ONG).
Mais en réalité, certaines personnes peuvent se montrer réticentes à partager. Cela peut être dû à des considérations juridiques et politiques. Certaines organisations humanitaires peuvent en effet hésiter à collaborer trop étroitement avec des équipes privées de pilotage de drones et les opérateurs de drones peuvent avoir tendance à thésauriser leurs données.


Le pouvoir des données

« Certaines équipes de pilotage de drones ne se sont pas (encore) montrées intéressées à partager leurs images. Certaines n’ont donné aucune information sur les lieux de vol leurs drones », a dit M. Meier. « Bien sûr, elles sont extrêmement occupées. En outre, elles n’ont pas l’obligation de partager [leurs données et] sans un fort soutien public des groupes d’aide humanitaire bien établis, le réseau ne peut pas faire grand-chose. »

« Les données sont un pouvoir et c’est ainsi qu’elles sont perçues », a dit Nama Budhathoki, directeur de Kathmandu Living Labs. Son équipe de bénévoles travaille avec OpenStreetMap, un système d’information géographique (SIG) participatif, pour cartographier l’impact du séisme au Népal.

L’un des principaux obstacles à l’utilisation d’images prises par drones est la taille des fichiers. Surtout dans un pays comme le Népal où la faible bande ralentit Internet et limite la vitesse d’analyse des données. 

« Les images aériennes constituent généralement de gros fichiers et sont donc plus longues à télécharger et, avec une bande passante peu fiable ou faible, il faut parfois s’y prendre à plusieurs fois pour télécharger une simple mosaïque [les cartes SIG sont composées d’une multitude de mosaïques de données] », a expliqué M. Meier. 

« Il est très difficile […] de trouver comment transférer des fichiers depuis le terrain […] et il n’est vraiment pas facile de les transmettre hors des zones sinistrées. Nous devons traiter ces questions logistiques avec autant de sérieux que l’évaluation des dommages », a dit à IRIN Robert Banick, expert en SIG pour l’ACAPS (projet d’évaluation des capacités).


Développer les capacités au niveau local

« Je pense que nous sommes tellement excités par les possibilités offertes par les drones et tellement motivés à faire en sorte que ça marche que nous n’accordons pas suffisamment d’attention à l’analyse des données », a-t-il ajouté.

Kathmandu Living Labs tente de réduire la dépendance envers les analyses externes en ayant recours à des cartographes locaux, qui ont en outre l’avantage d’avoir un « meilleur sens du terrain et de la géographie », a dit M. Budhathoki. 

Son but n’est pas seulement d’établir la pérennité des SIG, mais également de développer une « capacité avec le Népal en matière de drones ». C’est un projet sur lequel M. Meier et UAViators travaillent en collaboration.

Limiter le besoin d’aide externe en aidant les autorités nationales et les ONG locales à développer leurs capacités dans des pays hautement sujets aux catastrophes comme le Népal serait un véritable progrès.

Caterina Pino travaille pour German Technical Cooperation en Turquie. Elle a également travaillé pour le bureau d’Afrique de l’Est d’OCHA et son bureau en Somalie. Sa dernière mission pour OCHA a été de conseiller le gouvernement philippin sur la manière d’intégrer les drones civils à ses plans de préparation et d’intervention en cas de catastrophes. Obinna Anyadike est l’envoyé spécial d’IRIN.

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