Avec le recul d’Ebola, les écoles rouvrent, mais les élèves ne reviennent pas

Par peur et à cause de la pauvreté, de nombreux enfants de Sierra Leone sont déscolarisés et passent la journée dehors à travailler, comme vendeurs de rue ou autre. C’est l’un des effets de l’épidémie d’Ebola, qui a entraîné une fermeture des écoles pendant neuf mois. 

Quatre semaines après le début du trimestre, un tiers des chaises de l’école primaire de Kroo Bay, à Freetown, sont encore vides.

« La plupart [des parents] disent qu’ils n’ont pas assez d’argent pour envoyer leurs enfants à l’école. L’école et l’ensemble de la communauté sont confrontés à de nombreuses difficultés. Les enfants ont très peur », a dit à IRIN Abdul Bundu Kamara, directeur d’école.

Pour y remédier, des campagnes d’information ont été lancées visant à persuader les parents que les écoles sont sûres et que des précautions ont été prises.

Afin de réduire le risque de propagation d’Ebola, les déplacements de la population, les rassemblements publics et les horaires d’ouverture sont toujours limités en Sierra Leone. Le commerce est interdit après 18 h en semaine, le samedi après-midi et toute la journée du dimanche.
« Ils ne peuvent plus vendre la nuit et les gens ont peur d’acheter [leurs produits]. Ils veulent que leurs enfants viennent à l’école, mais le problème c’est la pression financière. »

Save the Children estime que seulement 10 pour cent des enfants de la capitale se sont présentés à la rentrée. Le taux de fréquentation des écoles est généralement bas au tout début de l’année scolaire, mais selon le directeur de Save the Children en Sierra Leone, Rob Macgillivray, l’épidémie d’Ebola a encore aggravé les choses cette année.

 « Essayer d’empêcher les enfants de travailler et les faire revenir à l’école va représenter une tâche énorme », a-t-il dit. « Les enfants ont pris du retard. »


Obligés d’arrêter l’école

La Banque mondiale estime qu’Ebola va coûter 920 millions de dollars à l’économie de la Sierra Leone en 2015. Environ 180 000 Sierraléonais ont perdu leur emploi depuis le début de l’épidémie. 
Avant même Ebola, plus de 60 pour cent de la population vivait avec moins de 1,25 dollar par jour, d’après le Programme des Nations Unies pour le développement.

Mohammed Mansaray, un père de quatre enfants vivant à Freetown dont les parents et la grand-mère sont récemment morts d’Ebola et qui a perdu son travail dans l’entreprise de distribution d’eau de sa mère, a dit qu’il avait du mal à joindre les deux bouts. 

« Mes enfants ne vont plus à l’école », a-t-il dit à IRIN. « Ma situation financière est précaire à cause d’Ebola. »

« Ce travail me donne mal à la tête. Je veux aller à l’école cette année, mais mon père dit que je dois attendre l’année prochaine. »

L’école primaire est gratuite et le gouvernement a dit qu’il prendrait en charge les frais de scolarité d’environ 75 000 élèves du secondaire inscrits dans le public, soit 17 dollars par trimestre et par élève. Pourtant, M. Mansaray, comme bien d’autres parents, dit qu’il n’a pas les moyens de couvrir les frais non officiels, tels que les frais de contribution aux salaires des enseignants, les uniformes et le matériel scolaire.

Hassan Kamara, qui finançait lui-même sa propre éducation au lycée Prince of Wales de Freetown en vendant des vêtements d’occasion pendant son temps libre, a dit qu’il ne gagnait plus assez d’argent pour se réinscrire.

« Avant, nous avions de nombreux clients et j’allais chez les gens, mais avec les règlements liés à Ebola et les mesures de quarantaine, je n’ai pas pu vendre », a expliqué M. Kamara, précisant qu’il gagnait autrefois jusqu’à 10 dollars par jour. Aujourd’hui, il s’estime heureux quand il en gagne deux.

« La plupart de mes amis rencontrent les mêmes difficultés », a-t-il dit, ajoutant que nombre d’entre eux travaillent maintenant comme chauffeurs de moto-taxi plutôt que d’aller à l’école.


Travail des enfants

Tout comme M. Kamara, des enfants, même bien plus jeunes, ont dû se mettre à travailler pour permettre à leur famille de survivre.

« Je vois beaucoup d’enfants aider leur mère à vendre de la nourriture ou d’autres produits », a dit Bob Allen Shiaka, directeur de l’école primaire Church of Christ.

Selon l’organisation non gouvernementale (ONG) Don Bosco Fambul Sierra Leone, basée à Freetown et qui vient en aide aux enfants des rues, le nombre de jeunes sans domicile qui vivent dans les rues de la capitale est passé de 2 500 début 2014 à environ 4 000 cette année, selon des estimations.

« Nous n’en avons jamais vu autant et c’est clairement lié à Ebola », a dit Lother Wagner, directeur de l’ONG.

Selon Isabelle Risso-Gill, une chercheuse pour Save the Children qui a mené des entretiens auprès d’enfants touchés par l’épidémie, presque tous ceux qui lui ont parlé ont dû travailler pendant l’épidémie, alors que ce n’était pas le cas avant.

« Les prix ont augmenté, alors leurs parents leur ont demandé de participer financièrement [au revenu de la famille] », a-t-elle dit, ajoutant que de nombreuses familles avaient perdu leur principal soutien de famille lors de l’épidémie.

Ainsi, Gibrilla Moiforay, un garçon de 14 ans provenant du village de pêcheurs de Lakka, près de Freetown, travaille dans la construction depuis que les écoles ont fermé l’année dernière.

Il était en classe 6 à l’école primaire de Lakka, mais il a dû arrêter à cause des difficultés financières causées par Ebola dans l’entreprise de charpenterie de son père.

« Je n’aime pas ce travail, il me donne mal à la tête », a-t-il. Il doit notamment transporter des blocs de béton sur le chantier. « Mon père n’a pas d’argent […] Je veux aller à l’école cette année, mais mon père dit que je dois attendre l’année prochaine. »


Ne pas baisser les bras

Deux semaines après la réouverture des écoles, l’UNICEF a commencé à distribuer plus de 1,8 million de lots de matériel scolaire gratuits, suffisamment pour chaque écolier du pays. Les lots comprennent des cahiers d’exercices et des articles de papeterie.

L’UNICEF espère que cette initiative incitera les enfants à reprendre le chemin de l’école. Par ailleurs, 17 000 radios ont été distribuées pour permettre aux enfants déscolarisés de suivre des cours radiophoniques, dont la diffusion a été prolongée.

Outre le financement des frais de scolarité, le gouvernement prévoit également de distribuer du matériel d’enseignement aux écoles. Un plan de relèvement post-Ebola a été mis en place, qui comprend l’achat d’uniformes pour les écoliers et l’approvisionnement des écoles en eau.

Malgré ces efforts, les organisations d’aide au développement craignent que certains parents attendent l’année scolaire prochaine pour inscrire leurs enfants.

Aucun autre pays n’a fermé la totalité de ses établissements scolaires pendant aussi longtemps. Or, selon Save the Children, plus les enfants passent de temps hors du système scolaire, plus le taux d’alphabétisation risque de baisser et plus le travail des enfants, la déscolarisation et les grossesses chez les adolescentes risquent de se multiplier.

M. Kamara, le directeur d’école, a dit qu’il pouvait seulement espérer voir ses élèves arrêter de travailler pendant les heures d’ouverture des écoles.

« Je les vois sur les marchés et j’essaye de les inciter à venir à l’école », a-t-il dit. « Mais ce n’est pas facile de changer les normes domestiques. Leur famille accorde de l’importance à leur travail. »

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