Les ex-rebelles centrafricains vivent dans la peur et dans des conditions précaires

Crispin Dembassa-Kette
Contributeur régulier d'IRIN basé à Bangui

Il y a un hôpital de l’autre côté de la route, mais même les femmes enceintes ont trop peur d’y aller. Des eaux usées s’écoulent entre les bâtiments sans toit sur lesquels la nature reprend ses droits. C’est ainsi que vivent quelque 1 500 anciens rebelles centrafricains ; toujours armés, ils se morfondent dans des baraquements désaffectés de la capitale.

Ce sont des membres de l’ex-Séléka, une coalition de groupes rebelles majoritairement composés de musulmans qui ont lancé une offensive dans le Nord en mars 2013 et se sont livrés à des assassinats aveugles, des viols et des pillages.

En septembre de la même année, son dirigeant, Michel Djotodia, a annoncé la dissolution de la coalition : « Séléka » est désormais précédé du préfixe « ex ». Peu de temps après cette annonce, bon nombre de ses combattants ont fui vers la campagne et ont continué à commettre des exactions contre les populations civiles. D’autres ont suivi les ordres du nouveau gouvernement par intérim et se sont installés sur des sites comme celui-ci.

L’arrivée des rebelles à Bangui, la capitale, a favorisé la résurgence des milices chrétiennes, baptisées anti-balakas, et provoqué plusieurs affrontements entre les communautés rivales.

Les violences perpétrées par ces groupes ont fait des milliers de morts et elles persistent dans plusieurs régions du pays, ce qui empêche le retour des quelque 900 000 civils déplacés, à l’intérieur et à l’extérieur de la RCA.

Les ex-Sélékas sont haïs par la population et ils ont peur des représailles, alors ils préfèrent rester cachés dans les baraquements délabrés du camp Béal, situé au centre de Bangui, même lorsqu’ils sont malades. On y recense un ou deux décès par semaine ; les résidents ne reçoivent pas de soins médicaux, alors que le principal hôpital de la ville se trouve de l’autre côté de la route, disent les ex-rebelles.

« Ici, les femmes accouchent sans aide médicale, parfois dehors », a dit à IRIN Micheline, une ex-combattante âgée d’une vingtaine d’années. « Il y a beaucoup de bébés morts-nés, car nous n’avons pas accès à l’hôpital ou aux consultations prénatales. Nous sommes toujours stigmatisés. C’est comme si nous étions pires que le SIDA ».

Un autre ex-Séléka, Adam Hado, a dit qu’un ancien combattant qui était sorti du camp pour rendre visite à sa famille à Bangui, avait été repéré par un groupe d’anti-balakas qui l’ont dépouillé et battu. D’autres ex-Sélékas sortis de la caserne ont également été attaqués, d’après des résidents du camp Beal.

« Nous sommes rejetés par nos propres familles. Nous avons été privés de nos droits et de notre liberté d’aller et venir », a dit M. Hado.

Cela fait deux mois que le gouvernement a cessé de leur donner de la nourriture et de l’argent, dit un ex-Séléka.

« Avant, nous recevions du riz et de l’huile, du poisson deux fois par semaine et un peu d’argent », a expliqué Félicia Kpakata, une autre ex-combattante installée au camp Béal. « Notre santé est vraiment en danger ».

Pour joindre les deux bouts, certains ex-Sélékas vendent du bois de chauffage et du matériel, comme des portes, des fenêtres, des tuiles, des briques et des lames de parquet trouvés dans des bâtiments décrépis. D’autres mendient à l’extérieur du camp.

Les récits sont les mêmes au second camp, moins important, qui héberge 600 anciens combattants dans l’extrême nord de Bangui. Il s’agit du camp de l’ex-Régiment de défense opérationnelle du territoire (RDOT).

« Nous sommes rejetés par nos propres familles. Nous avons été privés de nos droits et de notre liberté d’aller et venir »

Il n’y a plus de fruits sur les arbres et les avocatiers qui entouraient les baraquements et les arbres ont été débités en bois de chauffage.

« Si rien n’est fait rapidement, nous paralyserons la ville pour revendiquer nos droits », a dit un ancien combattant du RDOT qui a préféré garder l’anonymat. « Nous sommes ici avec nos armes et nous sommes capables de tout », a dit un autre résident.

A deux reprises au moins, les ex-Sélékas ont quitté leurs camps pour manifester sur l’avenue des Martyrs, la principale artère de Bangui. Ils ont perturbé la circulation et le travail des employés de l’hôpital.

« Nous avons fait plusieurs tentatives auprès du gouvernement, nous avons envoyé des pétitions, mais en vain. Ils n’ont rien fait, alors nous avons dû manifester », a dit à IRIN un porte-parole de l’ex-Séléka qui a dit s’appeler Steve.

L’année dernière, les ex-Séléka se sont opposés avec violence aux troupes françaises et aux troupes de l’Union européenne qui voulaient les désarmer ; aucun programme de désarmement, démobilisation et réinsertion n’a été mis en place.

Des groupes de défense des droits de l’homme ont salué l’adoption d’une nouvelle loi le mois dernier qui prévoit la création d’une cour pénale spéciale qui se penchera sur tous les crimes commis en RCA depuis le coup d’Etat de 2003.

« Il n’y a pas de temps à perdre, le gouvernement et ses partenaires internationaux doivent s’assurer que la cour pénale spéciale soit créé le plus rapidement possible », ont dit Amnesty International, Human Rights Watch, la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme et plusieurs autres organisations dans une déclaration commune.

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