Paix fragile au Burundi

En moins d’un mois, le nombre de Burundais qui ont fui à l’étranger pour échapper aux violences préélectorales a fortement augmenté pour atteindre plus de 12 000. Ces réfugiés accusent en outre des voyous associés au parti au pouvoir de meurtre, de torture et d’intimidation.

La guerre civile qui a déchiré le pays entre 1993 et 2005 a fait environ 300 000 victimes. La communauté internationale a tiré la sonnette d’alarme, car on craint que l’intention présumée du président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat, que plusieurs jugent inconstitutionnel, ne perturbe une paix encore fragile.

Selon le Conseil de sécurité des Nations Unies, les élections du 26 juin pourraient « susciter des violences et compromettre une paix installée depuis près de 10 ans ». Le Département d’État américain a exhorté toutes les parties à s’abstenir « de discours de haine, de violences ou d’autres provocations pouvant aggraver le climat de peur et d’instabilité ».

Or, ce climat de peur et d’instabilité a déjà poussé de nombreuses personnes à quitter leur foyer. Selon les chiffres les plus récents du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), 9 521 personnes ont fui au Rwanda et 2 740 en République démocratique du Congo (RDC).

IRIN s’est entretenu avec plusieurs réfugiés après leur arrivée au Rwanda. Nombreux sont ceux qui ont dit qu’ils avaient fui par crainte des Imbonerakure, l’aile jeunesse du parti présidentiel, une organisation considérée par plusieurs comme une milice ayant ses propres lois.

« Le Burundi se trouve actuellement à un carrefour : certaines personnes sont déterminées à défendre la Constitution et le président est déterminé à prolonger son règne. Des innocents mourront. »

Dieudonné, un mécanicien de 36 ans, a dit que des membres de sa famille avaient été ciblés parce qu’ils étaient des partisans connus de Hussein Radjabu, un rival politique du président qui s’est évadé de prison en mars dernier.

« Depuis le mois de mars, des armes sont distribuées aux membres des Imbonerakure de notre village, dans la province de Kirundo », a dit Dieudonné. « Des Imbonerakure qui savaient que des membres de ma famille étaient des sympathisants de Radjabu nous ont rendu visite le 12 mars et ils nous ont menacés. »

Les miliciens leur ont dit avoir déjà tué et ont menacé de leur enlever la vie s’ils n’accordaient pas leur soutien au président Nkurunziza. Dieudonné a décidé de fuir et d’emmener sa famille au Rwanda pour qu’elle y soit en sécurité.

« Le principal problème, c’est que des armes à feu sont distribuées à des civils qui sont prêts à faire n’importe quoi si on les y incite », a-t-il dit. « Le Burundi se trouve actuellement à un carrefour : certaines personnes sont déterminées à défendre la Constitution et le président est déterminé à prolonger son règne. Des innocents mourront. »

Le gouvernement nie avoir distribué des armes aux Imbonerakure.

Peut-il encore y avoir des élections libres et démocratiques ?

Une manifestation a eu lieu la semaine dernière pour protester contre l’intention du président Nkurunziza de briguer un troisième mandat. Soixante-cinq personnes ont été arrêtées et accusées d’insurrection, un crime passible d’une peine d’emprisonnement de 10 ans.

Dans son plus récent rapport sur la situation au Burundi, l’International Crisis Group (ICG) a signalé qu’il était de moins en moins probable que les élections communales, législatives et présidentielles soient libres et démocratiques.

« Le retour de la violence ne mettrait pas seulement fin à la paix civile progressivement rétablie après l’accord [de paix et de réconciliation] d’Arusha, en 2000, mais aurait des implications régionales déstabilisatrices et marquerait un nouvel échec des politiques de consolidation de la paix », indique le rapport.

Révérien Nzigamasabo, le gouverneur de la province de Kirundo, dans le nord du pays, attribue l’exode des Burundais à des « motifs politiques » et suggère que nombre d’entre eux ont simplement afflué vers les frontières parce que des véhicules du HCR y étaient « stationnés [...] afin d’offrir aux réfugiés [...] des rations bien préparées pour les nourrir ».

L’histoire que racontent les réfugiés est bien différente.

« Le 20 février, des étrangers sont venus chez moi », a dit Didier. « Heureusement, je n’étais pas là. Ils se sont cependant emparés de mon frère et l’ont accusé de faire campagne pour d’autres partis politiques au lieu de travailler pour le parti au pouvoir. »

« Ils devraient être traduits en justice. Mais comment peuvent-ils être tenus responsables de leurs actes par ceux-là mêmes qui les envoient commettre des crimes ? »

L’agriculteur de 34 ans a raconté qu’on lui avait dit par la suite que son frère avait été abattu alors qu’il tentait de commettre un vol.

« Nous nous sommes adressés à tous les commissariats de police pour récupérer son corps, en vain. Les Imbonerakure nous ont également avertis à plusieurs reprises qu’ils nous tueraient parce que nous sommes des Tutsis », a-t-il dit.

« Les Imbonerakure ont commis des crimes graves contre des civils innocents. Ils devraient être traduits en justice. Mais comment peuvent-ils être tenus responsables de leurs actes par ceux-là mêmes qui les envoient commettre des crimes ? »

Augustin, un employé de magasin de 40 ans qui s’est réfugié au Rwanda avec sa femme et ses trois enfants, a dit que son père avait été tué simplement parce qu’il appartenait à un parti politique rival.

« Je suis fatigué et je veux la paix. Les Imbonerakure ont rendu visite à mon voisin et lui ont dit, alors que tout le monde écoutait, qu’ils tueraient son fils parce qu’il soutient les rivaux de Nkurunziza. »

Le président est un « obstacle » à la vérité et à la justice

Le mari de Charlotte a disparu après avoir été arrêté en lien avec de mystérieux combats ayant secoué la province frontalière de Cibitoke pendant la période du Nouvel An. Les affrontements ont duré cinq jours et fait une centaine de morts.

« Mon mari a été accusé de travailler avec les rebelles et il a été emmené vers une destination inconnue. J’ai tenté de savoir ce qu’il advenait de lui, mais les Imbonerakure m’ont avertie qu’il valait mieux que je laisse tomber si je tenais à ma vie », a dit à IRIN cette enseignante de 26 ans.

Il est évident qu’ils battent et torturent des gens.

Selon Winnie, 44 ans, la vie est devenue insupportable, et pas seulement pour les membres des partis politiques opposés à celui du président.

« Même ceux qui ne font pas de politique... Ils gardent un oeil sur eux nuit et jour et nous craignons pour notre sécurité. Des réunions nocturnes sont organisées. Nos leaders locaux y participent, mais nous ne savons pas de quoi ils discutent et ce qu’ils planifient », a-t-elle dit.

« Le gouvernement fait du deux poids deux mesures lorsqu’il dit qu’il ne se passe rien ou que les Imbonerakure ne tuent personne. Dans mon village, dans la province de Kirundo, il est évident qu’ils battent et torturent des gens. »

La guerre civile qui a déchiré le Burundi avait une nature profondément ethnique. L’objectif principal de l’accord de paix et de réconciliation de 2000 était d’assurer, grâce à un système de quotas, un équilibre de pouvoir entre la minorité tutsie, dont les membres occupent depuis longtemps des postes à responsabilité, et la majorité hutue, qui compte pour 85 pour cent de la population.

Les efforts de réconciliation ont porté leurs fruits au cours des dernières années. Les lignes de fracture politique sont moins souvent fondées sur l’opposition Hutu-Tutsi qu’auparavant. À l’heure actuelle, le peuple est surtout divisé sur la question de savoir si M. Nkurunziza devrait être autorisé ou non à briguer un nouveau mandat.

Selon Ruth, une mère de deux enfants de 30 ans, le président doit abandonner le pouvoir, car il est devenu un « obstacle » à la mise en place d’une enquête sur les violences généralisées commises par l’armée et la police.

« Je pense que cela serait bien pour les Burundais qui cherchent à obtenir justice », a-t-elle dit.

is/am/ag - gd/amz