Prison ou pauvreté : l’impossible choix des réfugiés expulsés d’Israël

Pour les demandeurs d’asile érythréens et soudanais du centre de détention d’Holot (Israël) menacés d’expulsion, l’avenir s’annonce sombre. Ceux qui sont déjà passés par là décrivent une existence au jour le jour en Ouganda ou une absence de liberté de mouvement au Rwanda.

« Il n’y avait aucune différence avec la vie en Israël », a dit à IRIN Abush Mekonen, l’un des huit demandeurs d’asile érythréens expulsés vers le Rwanda en juillet 2014. M. Mekonen a dit qu’on leur avait promis un emploi au Rwanda, mais qu’au lieu de cela ils ont été confinés dans un hôtel. « Nous n’étions pas autorisés à bouger ou à sortir. »

Depuis l’année dernière, Israël encourage les demandeurs d’asile à quitter le pays en l’échange d’une indemnité unique de 3 500 dollars et d’un billet aller pour leur pays d’origine ou un pays tiers « sûr » en Afrique. 

Fin mars, le ministre de l’Intérieur Gilad Erdan a accordé aux demandeurs d’asile un délai de 30 jours pour retourner dans leur pays d’origine ou accepter d’être expulsés « volontairement ». En cas de refus de se soumettre à l’une ou l’autre de ces deux options, une audience aura lieu, susceptible d’aboutir à leur mise en détention illimitée au centre de détention de Sa’aronim pour migrants illégaux. 

L’année dernière, environ 7 000 demandeurs d’asile ont choisi de retourner dans leur pays d’origine, et 1 500 ont opté pour l’expulsion prétendument volontaire vers des pays tiers, d’après les chiffres du ministère de l’Immigration. Bien que le gouvernement n’ait pas précisé vers quels pays ont lieu les expulsions, des témoignages recueillis auprès des intéressés suggèrent qu’il s’agirait de l’Ouganda et du Rwanda.

« La vie était dure en Israël. Nous étions confinés dans le centre de détention ; nous ne pouvions pas bouger. Notre seule activité consistait à manger et dormir », a dit M. Mekonen, en se souvenant de sa décision de rejoindre le Rwanda.

Il n’était pas envisageable de rentrer en Érythrée, a-t-il ajouté. « Si j’avais accepté de retourner chez moi, on m’aurait directement mis en prison. Nous n’avions pas le choix ; nous avons opté pour l’expulsion vers le Rwanda. »

Miki Bereket, un autre demandeur d’asile érythréen expulsé en juillet dernier, a dit que deux autres options avaient initialement été proposées au groupe avant de leur annoncer que ce serait le Rwanda.
 
« Quand nous sommes arrivés là-bas, nous avons compris qu’on ne voulait pas de nous au Rwanda non plus », a-t-il dit à IRIN. Le président rwandais Paul Kagame aurait confirmé être sur le point de conclure un accord avec Israël pour accepter certains des demandeurs d’asile dont le pays ne veut pas. 

Le commissaire ougandais aux affaires des réfugiés, David Apollo Kazungu, a dit à IRIN que son gouvernement n’avait jamais conclu de tel accord avec Israël. « Il ne s’agit que de rumeurs », a-t-il dit. « Vous pouvez demander aux Israéliens de vous montrer l’accord que nous aurions prétendument signé avec eux. »

Cependant, l’ONG Hotline for Refugees and Migrant Workers [Ligne d’assistance téléphonique pour réfugiés et travailleurs migrants] s’est entretenue avec des demandeurs d’asile ayant déjà été expulsés, aussi bien au Rwanda qu’en Ouganda. Reut Michaeli, le directeur exécutif de la ligne d’assistance, a dit que leurs témoignages démontraient qu’aucun de ces deux pays ne pouvait être considéré comme « sûr ».

« Les demandeurs d’asile se voient confisquer leurs documents et leur argent à leur arrivée d’Israël, et leur expulsion ne leur donne droit à aucun statut légal ou aucune protection officielle », a-t-il dit à IRIN. « Ils sont contraints de continuer à chercher refuge ailleurs, et sont exposés aux abus et à l’exploitation. »

M. Michaeli a qualifié le transfert de demandeurs d’asile vers des pays tiers sans accord et sans engagement relatif à leur protection de « violation flagrante du droit international ».

Après deux semaines au Rwanda, les agents d’immigration ont délivré aux Érythréens des documents de voyage temporaires les autorisant à poursuivre leur voyage. Certains se sont rendus au Soudan ou en Lybie dans l’espoir de rejoindre l’Europe, mais M. Mekonen et M. Bereket ont décidé de tenter leur chance en Ouganda, où ils ont déposé une demande d’asile.

« L’Ouganda est un pays libre », a dit M. Bereket lors d’un entretien avec IRIN à Kampala, la capitale. « Mais il est difficile de se débrouiller et de survivre en Ouganda sans argent. »

Ils ont dépensé l’indemnité de 3 500 dollars reçue de la part des autorités israéliennes, et leur statut de demandeurs d’asile ne leur permet pas de travailler.

« Nous devons survivre avec un repas par jour. Certains jours, nous n’avons rien à manger », a dit M. Bereket. « J’ai réussi à me trouver une petite amie, ça fait partie de ma stratégie de survie. Au moins je sais que j’aurai quelque chose à manger. »

« Nous espérons obtenir bientôt le statut de réfugiés à part entière. Nous demandons au gouvernement ougandais de nous accorder sa protection et le statut de réfugié afin que nous puissions trouver un emploi et gagner notre vie. »

Bien qu’il leur faille lutter pour survivre en Ouganda, M. Mekonen a dit que la vie y était « plus juste » qu’en Israël ou au Rwanda.

« Au moins je suis libre », a-t-il dit à IRIN.

« Je choisirai la détention illimitée »

Pour d’autres demandeurs d’asile érythréens et soudanais se trouvant toujours en Israël, la perspective d’être placés en détention illimitée leur semble préférable à une expulsion incertaine vers un pays tiers. Aman Beyene, 38 ans, a dit que son ami regrettait d’avoir accepté l’expulsion volontaire vers l’Ouganda en mai 2014.

D’après M. Beyene, lorsque son ami est arrivé en Ouganda, la police l’attendait à l’aéroport. Après plusieurs heures d’interrogatoire, il s’est vu confisquer tous ses papiers.

« Il s’est rendu dans les bureaux du HCR [Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés] pour leur exposer sa situation, mais on lui a répondu qu’ils ne pouvaient pas l’accepter car il avait quitté Israël volontairement. Aujourd’hui il se cache, sans travail, sans moyen de s’alimenter et s’ils le retrouvent il se fera arrêter. »

M. Beyene craint de connaître le même sort. Il a quitté l’Érythrée en 2008 après avoir été incarcéré et torturé pour s’être soustrait au service militaire. Sa demande d’asile en Israël a été rejetée l’année dernière, et il vit depuis à Holot, un centre « ouvert » dans le désert du Néguev, au sud d’Israël.

« J’irai là où Israël peut me garantir que je serai protégé, mais en attendant je préfère la détention illimitée au Rwanda ou à l’Ouganda », a dit M. Beyene à IRIN.

Le centre d’Holot a été construit suite à une décision de la Cour suprême de 2013 selon laquelle l’incarcération sans procès de migrants à Sa’aronim pour une période allant jusqu’à trois ans était contraire à la loi. La Cour a ordonné la remise en liberté des migrants et demandeurs d’asile incarcérés dans les prisons de Sa’aronim et Ktziot sous 90 jours. Le gouvernement a réagi en votant une loi réduisant la période de détention à un an, mais autorisant une détention illimitée dans des centres « ouverts ». 

Le recours systématique à la détention illimitée a conduit la Haute cour de justice d’Israël à ordonner la fermeture du centre d’Holot en septembre dernier. Le gouvernement a alors amendé la loi, en limitant la détention à Holot à 20 mois. M. Michaeli de l’ONG Hotline for Refugees and Migrant Workers a dit que cette nouvelle politique d’expulsion « volontaire » était un moyen de contourner cette limite de 20 mois.

Cette politique sera initialement appliquée à 2 000 demandeurs d’asile incarcérés à Holot. Il a déjà été notifié à 17 détenus qu’ils avaient un mois pour accepter d’être expulsés ou être transférés à Sa’aronim.

On estime à 43 000 le nombre de ressortissants érythréens et soudanais vivant actuellement en Israël. Selon le droit international relatif aux réfugiés, il est interdit de les renvoyer vers leur pays d’origine compte tenu de la forte probabilité qu’ils y soient persécutés.

Israël, qui a ratifié la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, affiche pourtant l’un des taux de reconnaissance des réfugiés les plus faibles au monde – il n’a accordé le statut de réfugié qu’à 200 demandeurs d’asile ces 60 dernières années.

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