Les soldats camerounais défient Boko Haram dans la lutte contre la polio

Comment faire pour administrer le vaccin antipolio aux femmes et aux enfants vivant dans les régions isolées exposées aux attaques des militants de Boko Haram ? Il suffit de donner aux soldats les doses de vaccin à administrer.

C’est ce qui a été fait récemment – avec beaucoup de succès – dans le nord du Cameroun.

Depuis les enlèvements commis l’an dernier par Boko Haram, des escortes militaires sont mises à la disposition des organisateurs des campagnes de vaccination menées dans la région de l’Extrême-Nord afin de protéger les travailleurs humanitaires locaux et internationaux.

Les officiers assurent une présence sécuritaire en patrouillant les lignes de front et les communautés frontalières à risque, mais ils sont également formés pour administrer le vaccin contre la polio. Selon l’UNICEF, cet élément a fortement contribué au succès de la campagne.

Cela a en effet permis la vaccination de nombreux enfants, même dans les régions les plus dangereuses, ainsi que celle des réfugiés et de leur famille dès leur arrivée au pays.

« Il est de notre responsabilité de protéger la population et de prévenir d’éventuels dangers, y compris les menaces pour la santé », a dit à IRIN un commandant camerounais qui a demandé à garder l’anonymat. « Nous ajoutons simplement de la valeur au travail que nous faisions déjà. »

Le personnel militaire collabore également avec les leaders communautaires et les stations de radio locales afin de promouvoir l’importance des vaccinations.

« Je m’assure que les gens de mon village sont enthousiastes et qu’ils vont à la rencontre des agents de vaccination », a dit Lamido, un chef de Guidiguis, dans l’extrême nord du Cameroun.

Des progrès substantiels

Grâce à l’implication des soldats, la campagne de vaccination contre la polio menée dans la région de l’Extrême-Nord a dépassé l’objectif de cette année, et ce, en dépit des difficultés liées à la présence de Boko Haram et à l’afflux massif de réfugiés du Nigeria.

Lors de la plus récente campagne, qui a eu lieu du 27 au 29 mars, 1,4 million d’enfants de moins de cinq ans ont été vaccinés, soit près de 100 000 de plus que l’objectif initial, selon le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF).

« Malgré les problèmes de sécurité, les campagnes de vaccination contre la polio ont donné de meilleurs résultats au cours des derniers mois en raison de la présence militaire accrue et de la participation [des soldats] au processus de vaccination », a dit Flaubert Danbe, responsable régional du ministère de la Santé.

Ces récents progrès interviennent après plus de 18 mois d’efforts acharnés pour tenter d’enrayer la propagation de la polio, réapparue au Cameroun en octobre 2013.

Les violences liées à la présence de Boko Haram et la résistance des réfugiés du Nigeria voisin, où la polio est endémique, ont compromis –du moins en partie – le succès d’au moins 13 campagnes de vaccination menées récemment.

Selon le ministère de la Santé du Cameroun, le taux de vaccination infantile était de seulement 60 pour cent en 2014, soit bien en deçà du seuil minimum nécessaire pour éradiquer la maladie, qui est de 90 pour cent.

Le Cameroun n’a pas enregistré de nouveaux cas de polio depuis plus de six mois et s’est débarrassé du statut de « pays exportateur de la polio » le 31 mars dernier. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) considère cependant qu’il présente toujours un « risque élevé » en raison des obstacles rencontrés dans l’administration du vaccin et de la persistance du problème des réfugiés.

Selon l’UNICEF, le nombre d’enfants nigérians qui ne sont pas vaccinés contre la polio est passé de 778 000 en novembre 2014 à 1,1 million en janvier 2015. Les autorités disent qu’il suffit qu’un seul individu atteint traverse la frontière pour provoquer une nouvelle épidémie au Cameroun.

Surmonter les obstacles

Depuis le début de 2014, lorsque Boko Haram a commencé à multiplier les incursions au Cameroun, les agents de vaccination qui oeuvrent dans la région doivent composer avec l’insécurité ambiante

Au moins neuf des 30 districts de santé de la région de l’Extrême-Nord ont été affectés. Les femmes et les enfants sont les plus susceptibles de ne pas recevoir le vaccin.

« L’accès de la population locale aux systèmes de soins de santé est difficile, car certaines cliniques ont été fermées à cause de [l’insécurité] », a dit à IRIN Antoine Ntapli, de l’UNICEF.

Les établissements de santé du nord du Cameroun, qui ne disposent pas de suffisamment d’équipements ni de personnel pour gérer un grand nombre de cas, sont fortement sollicités en raison de l’afflux massif de réfugiés nigérians dans la région. De nombreux travailleurs de la santé locaux ont fui, aggravant du même coup les pénuries de personnel qui sévissaient déjà.

« L’exode des réfugiés nigérians dans les communautés et les déplacements internes de population comptent parmi les défis […] de même que les difficultés d’accès aux populations qui vivent toujours dans les régions à risque », a dit M. Ntapli.

Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), plus de 74 000 Nigérians ont fui au Cameroun pour échapper aux attaques de Boko Haram.

Les derniers chiffres du HCR indiquent par ailleurs que l’est du Cameroun accueille le plus grand nombre de réfugiés centrafricains, soit environ 200 000 personnes.

D’après le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), quelque 117 000 Camerounais vivant dans les communautés frontalières ont également été déplacés à l’intérieur de la région de l’Extrême-Nord.

Ces déplacements constants rendent particulièrement difficile la vaccination des enfants. Pour être pleinement efficace, le vaccin oral exige en effet l’administration de trois doses de deux gouttes à quatre semaines d’intervalle. Les travailleurs de la santé ont de la difficulté à garder la trace de ceux qui fuient les attaques et à assurer le suivi pour les doses de rappel.


Résistance culturelle des réfugiés nigérians

Des campagnes sont menées de manière presque constante dans les camps de réfugiés afin d’assurer la protection contre la maladie des nouveaux venus nigérians qui ne sont pas vaccinés à leur arrivée au Cameroun.

« La vaccination des déplacés est un processus continu. Des vaccins doivent être disponibles pour pouvoir immuniser chacun des nouveaux arrivants », a dit M. Ntapli.

Les réfugiés qui arrivent dans les camps sont systématiquement vaccinés contre la polio et la fièvre jaune, entre autres maladies.

La résistance à la vaccination antipolio est cependant forte chez les individus issus des communautés islamiques conservatrices du nord du Nigeria. Cela s’explique notamment par une profonde méfiance envers l’Occident, des rumeurs persistantes selon lesquelles le vaccin a des effets nocifs et l’approche « porte-à-porte » adoptée par les agents de vaccination, que plusieurs considèrent comme intrusive.

Selon Garba Dauda, un agent de vaccination qui travaille dans le camp de réfugiés de Minawao, de nombreux Nigérians viennent d’endroits où la vaccination contre la polio a mauvaise réputation.

« Au départ, certains réfugiés étaient contre la vaccination, mais nous avons réussi à changer les mentalités [grâce aux campagnes de sensibilisation]. Ils sont plus réceptifs maintenant », a dit M. Dauda.

L’UNICEF et le ministère de la Santé du Cameroun ont dit qu’ils prévoyaient maintenant d’employer ce type de campagne de vaccination dans l’est du pays.

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