Les menaces de rapatriement inquiètent les réfugiés somaliens au Kenya

À la suite de la fusillade de l’université de Garissa, le vice-président kenyan a menacé d’expulser des centaines de milliers de réfugiés somaliens, ce qui a suscité l’inquiétude dans les camps et les critiques des groupes de pression et même de certains députés.

« Nous avons demandé au [Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR)] de transférer les réfugiés d’ici trois mois, faute de quoi nous les transférerons nous-mêmes », a déclaré William Ruto samedi dans une allocution télévisée, même si cela ne reflète pas forcément la politique du gouvernement.

M. Ruto s’est exprimé neuf jours après l’assassinat d’au moins 147 personnes, principalement des étudiants, sur un campus. L’attentat a été revendiqué par al-Shabab, un groupe d’insurgés à majorité somalienne, mais qui compte aussi un nombre non négligeable de membres kenyans.

Quelque 350 000 réfugiés vivent dans le complexe de Dadaab, dans l’est du Kenya, à environ 100 kilomètres de la frontière somalienne. De hauts fonctionnaires et des députés kenyans accusent al-Shabab de recruter et d’entrainer des activistes dans les camps, qui ont été mis en place au début des années 1990 pour accueillir les réfugiés qui fuyaient la guerre civile en Somalie.

Peu après la tuerie de Garissa, le gouvernement kenyan a suspendu les permis d’exploitation de 13 sociétés somaliennes de transfert de fonds pour lutter contre le financement du terrorisme. Or de nombreux réfugiés de Dadaab dépendent de ces entreprises pour recevoir de l’argent envoyé par des proches.

On ignore si l’allocution de M. Ruto reposait sur un véritable plan élaboré par le gouvernement kenyan. Le HCR et le gouvernement somalien disent n’avoir reçu aucune communication officielle concernant un rapatriement à grande échelle.

« Il est impossible de déplacer 400 000 personnes en trois mois »

Le commissaire kényan pour les réfugiés, Harun Komen, a dit à IRIN qu’il n’avait reçu aucune directive officielle et qu’il n’était donc pas en mesure de se prononcer.

 

Si un tel rapatriement avait effectivement lieu, « cela serait très compliqué pour nous », a dit à IRIN Emmanuel Nyabera, porte-parole du HCR.

Ce dernier a souligné que le Kenya s’était engagé, dans un accord tripartite passé avec la Somalie et le HCR fin 2013, à garantir que tous les rapatriements seraient librement consentis. 

« La plupart des réfugiés viennent du sud et du centre de la Somalie et certaines de ses régions restent dangereuses. Nous ne pouvons faciliter le rapatriement que lorsque celui-ci peut se faire en toute sécurité et de manière durable », a-t-il ajouté.

Environ un million de Somaliens sont déplacés à l’intérieur de leur propre pays, principalement à cause de l’insécurité.

D’après M. Nyabera, les trois parties signataires de l’accord ont participé à des rencontres de suivi axées sur la création d’une commission tripartite.

Selon son ministre des affaires étrangères, Abdisalan Hadliye, le gouvernement somalien n’a reçu aucun message officiel au sujet d’un éventuel rapatriement.

« Si c’est vrai, [ce] sera très grave », a-t-il dit à la BBC.

« Cela ira à l’encontre du droit international, à l’encontre des droits de l’homme et à l’encontre de l’accord que nous avons passé avec le gouvernement kenyan et de [celui] que les Nations Unies ont passé avec le gouvernement kenyan. »

Abdulahi Osman, qui dirige un comité de réfugiés à Ifo, l’un des camps de Dadaab, a exhorté le gouvernement kenyan de revenir sur cette décision, si elle a réellement été prise.

« Nous avons fui la guerre et c’est toujours la guerre », a dit M. Osman.

« Le gouvernement devrait considérer les choses d’un point de vue humanitaire. Nous partageons [sa] douleur [face à l’attentat de Garissa] et nous sommes désolés de ce qui s’est passé. Le fait est que nous devons trouver les vrais coupables. »

Selon Fatuma Yussuf, qui tient un petit commerce à Dadaab, le Kenya ne devrait pas chasser les réfugiés après les avoir accueillis pendant 25 ans, surtout que rien ne les attend en Somalie.

« Nous aimons notre pays, nous le portons toujours dans notre coeur. Mais pourquoi n’y retournons-nous pas pour l’instant ? [Parce que] al-Shabab contrôle la plupart des régions. Je suis de Jilib et ce sont eux qui contrôlent cette ville. Devrais-je me rendre et les laisser faire ce qu’ils veulent ? Il n’en est pas question. »

Ahmed Yussuf, père de sept enfants, estime quant à lui que la menace de M. Ruto est « irréaliste » et « ne peut pas avoir lieu ».

« Il est impossible de déplacer 400 000 personnes en trois mois », a-t-il ajouté.

Si des rapatriements forcés avaient réellement lieu, « je [craindrais] pour mes enfants, surtout mes fils », s’est confié M. Yussuf.

« Ils rejoindr[aient] soit les forces du gouvernement, soit al-Shabab. Ils commencer[aient] à tuer des gens et leur avenir sera[it] anéanti. J’ai travaillé dur pour leur permettre d’étudier pour qu’ils puissent s’en sortir par eux-mêmes et nous sortir de la pauvreté. Je suis sûr que si nous rentrons, nous ne trouverons pas ce bel avenir. »

Pour Abdi Abdulahi, qui vit à Dadaab depuis ses quatre ans, les paroles de M. Ruto sont cependant pleines de sens. 

« Ce que le vice-président dit est vrai. Ça suffit. Laissez-nous rentrer et [re]construire notre pays plutôt que de mendier pour nous nourrir. Il est temps que nous cultivions nos terres ou montions des entreprises plutôt que d’attendre de recevoir trois kilos de maïs pour 15 jours. »

« La vie de réfugiés est inutile. Pendant combien de temps encore pourrons-nous être appelés des réfugiés ? Je rêve de rentrer pour longtemps, mais mes parents ne me laissent pas faire. Le moment est venu », a-t-il dit à IRIN.

Refugees International, un groupe de pression basé à Washington, a dit à IRIN que si le plan de M. Ruto était réellement mis en oeuvre, il serait illégal en vertu des conventions internationales et de la Constitution kenyane.

En janvier, la Haute Cour kenyane a jugé que certains éléments de la nouvelle législation en matière de sécurité qui plafonnaient à 150 000 le nombre de réfugiés au Kenya étaient contraires à la Constitution. 

« Une telle action ne fait que renforcer les mentalités xénophobes et les divisions »

Selon Mark Yarnell, avocat, bien que l’absence de communication officielle laisserait penser que la menace d’expulsion n’est pas réelle, « il est extrêmement inquiétant » de l’entendre de la bouche d’une personne aussi haut placée que le vice-président. Jusqu’à présent, les menaces d’expulsion des réfugiés somaliens n’avaient été formulées que par des députés.

« Il est politiquement opportun de rejeter la faute sur les réfugiés et le gouvernement a tout intérêt à essayer de montrer qu’il réagit aux attentats », a dit M. Yarnell.

Le gouvernement et notamment les responsables de la sécurité ont été largement critiqués pour le délai de plusieurs heures qui a précédé le déploiement d’une unité de police antiterroriste sur le lieu de la tuerie de Garissa.

« Ce qui est malheureux, c’est qu’une telle action ne fait que renforcer les mentalités xénophobes et les divisions », a dit M. Yarnell.

Conscients de ce danger, certains députés kenyans ont pris M. Ruto a partie pour avoir menacé de fermer Dadaab.

Le groupe parlementaire sur les droits de l’homme a qualifié l’allocution du vice-président de « déclaration arrogante et arbitraire isolée » et a dit qu’il devait revenir sur ses propos.

Réactions passées


Après une série d’attentats à la bombe attribués à al-Shabab l’année dernière, les autorités kenyanes avaient arrêté des milliers de Somaliens et en avaient expulsé plusieurs dizaines qui se trouvaient illégalement sur le territoire kenyan. 

Les actions de la police avaient été vivement condamnées par des organisations de défense des droits de l’homme locales et internationales.

En 2012, le président de l’époque, Mwai Kibaki, avait déjà prétexté la menace de l’insécurité pour proposer la fermeture de Dadaab et le rapatriement des réfugiés en Somalie. 

Ah-mh-lr/am-ld/amz