Quel avenir pour la capitale mondiale de l’humanitaire ?

Beaucoup refusent de parler de coupes, encore moins de retrait. Ils préfèrent les termes de « restructuration », « rationalisation » voire « stabilisation ». On peut appeler ça comme on veut, toujours est-il que la brusque hausse de la valeur du franc suisse en janvier a intensifié le débat animant les agences d’aide humanitaire et de défense des droits de l’homme de Genève sur la réduction de leurs activités dans l’une des villes les plus chères du monde.

Avec les budgets de nombre d’agences d’aide humanitaire malmenés par une quantité inédite de crises à l’échelle mondiale et des financements peinant à suivre la cadence des besoins en hausse constante, certaines organisations sont parvenues à la conclusion qu’il était peut-être temps de délocaliser certaines de leurs activités en dehors de la ville connue comme étant la « capitale mondiale de l’humanitaire ».

Genève est de longue date le centre historique de l’aide humanitaire, grâce à la création du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) par un groupe de Genevois en 1863. « C’est ici qu’est née la coopération internationale », clame une brochure gouvernementale.

La ville abrite 31 agences internationales et des Nations Unies, quelque 300 organisations non gouvernementales (ONG) et 172 missions diplomatiques, qui sont à l’origine d’un emploi sur 10 dans le canton de Genève, et contribuent à 9 pour cent de son PIB.

Mais ces dernières années, alors que le gouvernement tentait justement d’accroître la visibilité de « la Genève internationale », quelques agences ont quitté la ville en raison de ses prix élevés. Et la hausse drastique de la valeur du franc suisse en janvier n’a fait qu’aggraver les choses.

« Être présent à Genève comporte des avantages évidents : les réseaux, la connectivité et tout le reste », a dit Lars Peter Nissen, le directeur d’ACAPS, une organisation implantée à Genève réalisant des études sur les besoins humanitaires. « Mais [la hausse monétaire] ne fait qu’exacerber davantage la cherté de la vie. »

Les villes les plus chères du monde


Suite à la décision de la Banque nationale suisse, le 15 janvier, d’abandonner le taux de change plafond avec l’euro, la valeur du franc suisse a grimpé de 30 pour cent en deux jours par rapport à l’euro. Pour les organisations dont le financement se fait en euros ou en dollars américains, mais qui versent leurs salaires et leur loyer en francs, les coûts se sont soudainement envolés

Juste avant ces fluctuations, l’Economic Intelligence Unit (EIU) avait publié son étude sur le coût de la vie dans le monde, dans laquelle Singapour arrivait en tête des villes les plus chères de la planète.

L’institut a été contraint de publier une version actualisée de son étude, plaçant cette fois Zurich et Genève en tête du classement.

D’après le géant de l’immobilier Cushman &Wakefield, les locaux à usage de bureau coûtent en moyenne 785 dollars US le mètre carré à Genève, mais peuvent atteindre jusqu’à 956 dollars US – ça reste moins cher que des villes comme Londres (2 321 dollars US) ou Paris dans certains cas (978 dollars US), mais plus cher que Budapest (375 dollars US) ou Copenhague (377 dollars US).

 Même avant la hausse, le CICR étudiait la possibilité de réduire la taille de son siège à Genève, qui emploie 800 personnes à l’heure actuelle.

« Si délocaliser le service logistique [en dehors de Genève] permet de réduire les coûts, nous le ferons, mais de telle sorte à limiter l’impact sur notre personnel », a dit Peter Mauer, le président du CICR, lors d’une conférence de presse l’année dernière.

« Après la hausse continue de ces 10 dernières années, notre objectif est de stabiliser le budget du siège », a dit Dorothea Krimstasis, directrice adjointe des communications publiques. « Cela implique de réduire les coûts de fonctionnement du siège de 1,5 à 2,5 pour cent par an (3 à 5 millions de francs suisses chaque année) entre 2014 et 2018. » Certains services informatiques sont en cours de relocalisation à Belgrade, et certains services financiers ont déjà déménagé à Manille », a-t-elle dit.

Les organisations sont réticentes à l’idée d’annoncer publiquement leur retrait partiel de Genève. Le gouvernement suisse est un bailleur de fonds influent et la ville reste le centre international de la diplomatie et la coopération. Cependant, même les Nations Unies cherchèrent à réduire les coûts.

Le Secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon, a dit que les Nations Unies réduiraient leur budget en 2016-17 pour s’adapter aux difficultés financières que rencontrent actuellement de nombreux États membres contributeurs. D’après Corinne Momal-Vanian, l’ancienne directrice du service de l’information des Nations Unies, M. Ban a demandé aux chefs de différents services, y compris ceux implantés à Genève, d’identifier les opportunités d’économie.

De son côté, le Haut Commissariat aux droits de l’homme (HCDH) envisage de délocaliser une cinquantaine de postes vers ses centres régionaux. Il attribue ce changement à la hausse des besoins et à l’insuffisance des fonds – le déficit budgétaire de 25 millions de dollars US qu’accusait l’organisation fin 2014 l’a certainement contraint à identifier des moyens de réduire les coûts.

L’« incroyable valeur » de la Genève internationale

Le gouvernement suisse et d’autres estiment que l’opinion publique – en particulier la presse suisse – exagère l’ampleur des départs.

« Des postes sont effectivement en train d’être délocalisés en dehors de Genève vers des villes moins chères », a dit Pierre-Alain Eltschinger, le porte-parole du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), à IRIN par e-mail. Il a ajouté qu’en tant qu’État membre des Nations Unies, la Suisse était favorable à la maîtrise des coûts.

Le nombre de fonctionnaires internationaux travaillant à Genève s’est toutefois maintenu ces dernières années, a-t-il dit. « De manière générale, nous ne pensons pas que la relocalisation de certaines unités administratives dans des pays moins chers constitue une menace pour la Genève internationale », a-t-il dit en employant le terme qu’utilise le gouvernement pour désigner la concentration d’organisations, de groupes de réflexion et de missions diplomatiques à Genève.

Le gouvernement suisse s’est tout de même efforcé récemment de renforcer l’attractivité et la compétitivité de la ville, a-t-il rapporté. De la même façon, d’autres villes sont en lice pour attirer les agences des Nations Unies, qui peuvent représenter une aubaine pour les économies locales. Ainsi, Copenhague a construit la « ville des Nations Unies », qui héberge certaines agences à titre gracieux.

Michael Møller, le directeur général de l’Office des Nations Unies à Genève, a bon espoir que « l’incroyable valeur apportée par la Genève internationale dans le monde » l’emporte largement sur les coûts. Il a lancé un projet visant à changer l’image de Genève, de celle de bureaucratie léthargique à celle de plus grand centre de décision international. 

Il a qualifié l’impact international de Genève de « considérable, tant lorsqu’il s'agit de formuler des idées façonnant les politiques que lorsqu’il s’agit d’instaurer des normes améliorant la sécurité de notre quotidien ; tant lorsqu’il s’agit de mobiliser des ressources pour atteindre les objectifs de développement que lorsqu’il s’agit d’action humanitaire ou de secours d’urgence. »

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