Sierra Leone : où est passé l’argent destiné à lutter contre Ebola ?

Selon un rapport d’audit, les justificatifs de dépense de plus de la moitié des 18 millions de dons du Trésor et de la population qui étaient censés avoir servi à lutter contre Ebola en Sierra Leone, où la maladie a fait 3 764 morts, sont incomplets et un tiers sont officiellement introuvables.

Les autorités de lutte contre la corruption et du National Ebola Response Centre enquêtent sur les résultats du Service d’audit selon lesquels six millions de dollars auraient servi à payer les salaires d’employés fictifs.

Le service a découvert que pour la période allant de mai à octobre 2014, il manquait les justificatifs de dépense de 3,7 millions de dollars provenant du compte d’intervention d’urgence pour la santé et du compte des dépenses diverses du ministère de la Santé, destinés à la lutte contre Ebola. 

Un montant de 2,6 millions de dollars supplémentaires a été retiré de ces mêmes comptes sans justificatifs « adéquats » tels que des reçus. Les auditeurs ont également signalé qu’il n’y avait aucune trace de 3,9 millions de dollars supposément utilisés pour acheter des ambulances et aider à la construction du centre de traitement d’Ebola de Port Loko.

« Les résultats du rapport sont affligeants, car ils laissent penser qu’une grande partie des fonds censés aider la population et sauver des vies n’auraient pas été utilisés aux fins auxquelles ils étaient destinés », a dit Ibrahim Tommy, coordinateur du Centre for Accountability and Rule of Law de Sierra Leone, une organisation indépendante qui lutte pour la transparence des institutions. « Et, d’après le rapport, cela pourrait avoir affecté la réponse du gouvernement face à la crise. »

« Je me demande comment une crise humanitaire aussi grave a pu être utilisée pour faire de l’argent », a ajouté M. Tommy.

Le bureau des archives du Comité des comptes publics et le Service d’audit de Sierra Leone (ASSL) ont refusé de commenter le rapport et dit à IRIN que le Parlement était en train d’examiner ces allégations. 

« Des investigations sont encore en cours, alors des justificatifs pourraient encore être présentés », a dit Samuel Kaninda, coordinateur de Transparency International pour l’Afrique de l’Ouest. « Mais il s’agit de l’argent des contribuables, dans un pays où de nombreuses personnes n’ont pas les moyens de subvenir à leurs propres besoins fondamentaux, alors il est nécessaire de leur montrer que leur argent a été utilisé aux fins prévues et permis d’aider des gens. »

Une mauvaise gestion financière habituelle

Cela fait des années que les rapports d’audit en Sierra Leone dénoncent la médiocrité des systèmes de gestion financière comme étant l’une des plus grandes faiblesses du secteur public, notamment dans les ministères. 

« Nous savons bien que la gestion des fonds publics est très difficile en Sierra Leone », a dit Lavina Banduah, directrice de Transparency International Sierra Leone. « Et avec l’afflux sans précédent de fonds pour la lutte contre Ebola, nous craignions qu’ils soient utilisés comme d’habitude. »

Mme Banduah a dit qu’une gestion abusive similaire de fonds aurait été soupçonnée lors de l’épidémie de choléra en 2012 qui avait conduit à une déclaration d’état d’urgence en Sierra Leone. Peu d’enquêtes ont cependant été menées à ce sujet.

« Malheureusement, cela se produit assez souvent », a dit M. Kaninda. « Nombre des pays où ces crises surviennent sont non seulement fortement corrompus, mais aussi sous-développés, le niveau de transparence est donc peu élevé. Souvent, les fonds doivent être débloqués immédiatement et ils n’ont pas le temps ni les ressources pour s’assurer que l’argent est utilisé comme prévu […] Les fonds sont donc facilement gérés de façon abusive. »

La corruption a beau être chronique en Sierra Leone, Amin Sesay, un homme d’affaires de Freetown, s’est dit « très déçu » par le dernier audit.

« Notre population souffre, l’économie du pays a désespérément besoin d’être redressée, mais des gens égoïstes utilisent à mauvais escient l’argent destiné à éradiquer Ebola. Sans intervention des bailleurs de fonds internationaux et des [Organisations non gouvernementales] humanitaires […] l’épidémie d’Ebola en Sierra Leone aurait été bien plus grave », a-t-il dit à IRIN.

Employés fictifs

M. Tommy a déploré l’incapacité du gouvernement à s’assurer que les fonds publics cessent de financer les salaires d’employés fictifs. L’indignation de la population face à ce phénomène a conduit le ministère de la Santé à promettre en février de faire le ménage dans son registre du personnel.

« Je pense qu’une grande partie du secteur public le fait exprès […] pour frauder l’État et c’est inacceptable », a-t-il dit. « Cela ne nous aide pas à [atteindre le développement auquel nous aspirons]. Il est impossible pour nous de fournir les services essentiels à la majorité pauvre de la population […] si nous sommes incapables de […] gérer ces ressources en gaspillant le moins possible et en limitant au maximum les fraudes dans le secteur public. »

Une réforme nécessaire

Le comité sierraléonais de lutte contre la corruption a dit travailler en étroite collaboration avec le Service national d’audit, le ministère de la Santé et d’autres organismes gouvernementaux pour faire en sorte de retrouver les fonds disparus et poursuivre les coupables.

« Le rapport, [tout comme] celui des comptes du gouvernement de la Sierra Leone de 2013, montre clairement que le ministère de la Santé doit grandement améliorer sa gestion des fonds publics et des ressources destinés aux services de santé », a dit M. Tommy. 

L’année dernière, le ministère des Finances et du Développement économique et la Commission de lutte contre la corruption ont lancé la Stratégie nationale de lutte contre la corruption 2014-2018, la troisième de ce genre, dans le but de « libérer la société de la corruption » à l’horizon 2018.  

Parmi les principales initiatives, le ministère prévoit de renforcer le système d’audit en demandant que les actifs soient déclarés à la fois par voie électronique et sur papier et en instaurant des vérifications aléatoires par des organismes indépendants.  

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