Le Yémen s'effondre, la population se prépare au pire

Abdu Hasan Dabwan, 54 ans, dit qu'il ne s'y fera plus prendre. Deux fois déjà, a-t-il expliqué, il a trop attendu : il a décidé de ne pas partir, dans l'espoir que les tensions qui secouaient son pays ne le ferait pas plonger dans le chaos. Il s'est trompé deux fois.

La première fois, en 1994. Quatre ans après l'unification du Yémen du Nord et du Yémen du Sud, l'optimisme initial se dissipe et une guerre civile éclate ; le président Ali Abdullah Saleh renverse brutalement le pouvoir du Sud. Piégés dans leur maison, les Dabwan assistent au carnage qui se déroule autour d'eux pendant trois mois.

La seconde fois, en 2011. Des manifestations populaires ont lieu dans le pays pour demander le départ du pouvoir de M. Saleh. Après plusieurs mois d'affrontements sporadiques, le président quitte son poste et est remplacé par son vice-président, Abd Rabbo Mansour Hadi.

« Nous avons vécu des moments terribles [avant] l'éclatement de la guerre civile [et] nous avons été assiégés pendant plusieurs jours. Certains de nos voisins ont été tués et nous [avons été contraints d'abandonner] une grande partie de nos meubles et de nos biens ».

Ainsi, alors que le pays semble sur le point de basculer à nouveau dans la guerre civile, M. Dabwan, comme beaucoup de Yéménites, fait ses bagages et quitte la capitale pour rejoindre sa ville natale, située dans le gouvernorat de Taïz.

D'autres se sentent obligés de rester. Sami Ali, 27 ans, a demandé à sa famille de quitter Sanaa, car il s'attend à une guerre civile de grande ampleur, mais il ne peut pas se permettre de quitter son poste de fonctionnaire. « Je les ai fait partir ce matin, car je ne veux pas attendre d'entendre les coups de feu [qui les tueront] », a-t-il dit. « Je suis resté pour mon travail ».

Un thème récurrent

Une fois encore, M. Saleh est lié au chaos. L'ancien président n'a jamais vraiment accepté la perte de son statut et s'est allié à ses anciens ennemis, les Houthis (un groupe de musulmans chiites zaydites originaires du nord du pays), pour essayer de reprendre le contrôle du pays. Les forces houthistes se sont emparées de Sanaa et d'autres villes du nord du pays et semblent désormais prêtes à conquérir le Sud.

M. Hadi a quitté la ville d'Aden, ville portuaire située sur la mer Rouge, où son palais présidentiel a été bombardé – vraisemblablement par des forces loyales aux Houthis. L'Envoyé des Nations Unies au Yémen  a prévenu que le pays était « au bord de la guerre civile ».

Les appels au calme ne sont pas entendus. Dimanche soir, dans un discours empreint d'agressivité et perçu par beaucoup comme une déclaration de guerre, le leader houthiste Abdulmalik al-Houthi, a critiqué l'Arabie saoudite et les autres pays du Golfe, en les accusant de saper la sécurité du Yémen de concert avec les États-Unis et Israël. Il a rejeté tous les appels au dialogue politique. En réaction, M. Hadi a appelé les États du Golfe à intervenir militairement.

« Cela fait un moment que le Yémen n'avait pas été aussi proche de la guerre civile totale. Des combats ont lieu sur plusieurs fronts et les tensions entre les gouvernements ennemis d'Aden et de Sanaa n'ont jamais été aussi fortes », a dit Adam Baron, spécialiste du Yémen et chercheur invité au Conseil européen des relations internationales (ECFR)

« Il est encore possible de trouver un accord pour éviter la guerre – le fait est qu'il est dans l'intérêt de toutes les parties en jeu de trouver un consensus, car il semble peu probable qu'une faction soit en mesure d'asseoir son hégémonie sur le pays. Ceci étant dit, la méfiance entre les factions reste forte et il leur serait sans doute difficile de faire marche arrière maintenant tout en gardant la face ».

Manifestations et préparations


Mardi, il régnait un silence étrange à Sanaa, car les habitants sont restés cloîtrés chez eux. Certaines rues habituellement animées étaient presque désertes. Les boutiques de certains quartiers ont été prises d'assaut par des hommes venus acheter autant de nourriture et d'eau que possible avant de reprendre leur voiture et de rentrer chez eux.

Les crises au Yémen
14,7 millions de personnes - près des deux tiers de la population- ont besoin d’une aide humanitaire.
13,1 millions de personnes - près la moitié de la population - n’ont pas accès à l’eau potable et à des systèmes d’assainissement
Les organisations d’aide humanitaire ont reçu 56 pour cent des 596 millions de dollars demandés pour répondre aux besoins humanitaires.
10,6 millions de personnes ne savent pas de quoi sera fait leur prochain repas.
8,6 millions de personnes n’ont pas accès à des soins de santé adéquats.
840 000 enfants souffrent de malnutrition aigüe
334 000 personnes sont déplacées à l’intérieur du pays.
 Source : HCR, PAM, OCHA, OMS, UNICEF

« Lorsque les Houthis sont entrés dans Sanaa et en ont pris le contrôle [en septembre], j'ai acheté pour 220 000 rials yéménites (1 000 dollars) de nourriture et là, je viens en racheter, car personne ne sait ce qu'il se passera demain », a dit Hussein Nasser Ahmed, 45 ans.

Ahmed Al-Werafi, 38 ans, a dit qu'il avait la charge des 28 membres de sa famille, mais qu'il n'avait pas suffisamment d'argent pour acheter de la nourriture pour chacun d'entre eux en cas de fermeture des magasins. « Nous avons confiance en Allah ; oui, nous avons peur d'une éventuelle guerre, mais nous n'avons pas d'argent pour acheter de la nourriture, alors nous ne pouvons rien faire d'autre que d'attendre et de voir ce qu'il va se passer », a-t-il dit.

Si certains se lancent dans des achats effrénés, le commerce tourne au ralenti. Ameen Al-Ma'amari, qui vend des produits alimentaires, a expliqué que ses ventes avaient baissé de 50 pour cent cette année, depuis que les Houthis avaient pris le pouvoir – notamment parce que bon nombre d'entreprises et de missions diplomatiques ont quitté la ville.

Manifestations à Taïz

Le dernier front en date est la ville de Taïz, située au sud du pays. Les forces houthistes se sont emparées de l'aéroport. En réaction, des milliers de manifestants sont descendus dans la rue, ce qui a entraîné de violentes répressions. Mardi, quatre personnes auraient été tuées quand les forces houthistes ont ouvert le feu sur les manifestants.

Saeed Dabwan, 56 ans, est originaire de Taïz. Il fait partie des milliers de manifestants qui sont descendus dans la rue et il a dit qu'il n'accepterait pas la domination des Houthis du Nord. « Taïz est [une] ville fleurie, civilisée et éduquée, et nous n'accepterons pas les forces réactionnaires », a-t-il dit.

Une source de sécurité officielle de la ville de Taïz a dit à IRIN que la police et l'armée avaient repoussé les forces houthistes à leur arrivée. Cette source a dit qu'une rencontre avait été organisée pour trouver un moyen d'expulser les Houthis. « La rencontre a mis en avant la nécessité de ne pas suivre les instructions de [Sanaa], à moins qu'elles ne soient confirmées par les directives du gouverneur de Taïz », a-t-il dit.

Aggravation du bilan humanitaire

Les violences risquent d'accroître les souffrances du Yémen, le pays le plus pauvre du monde arabe. Plus de la moitié des 24 millions d'habitants n'ont pas accès à l'eau potable et à l'assainissement, et dix millions d'habitants n'ont pas un accès régulier et fiable à la nourriture.

Nasser Al-Jamali, 48 ans, est travailleur journalier. Il a dit qu'il n'avait travaillé que 13 jours au cours des six derniers mois et qu'il avait été contraint de faire partir sa famille de Sanaa pour économiser de l'argent. « Je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas où aller. Les marchands et les commerçants se plaignent [de] cette situation misérable eux aussi. Les gens ne font plus construire et les entreprises ont renvoyé une bonne partie de leur personnel, alors qui va nous embaucher ? ».

Jameel Al-Yafe'e, 34 ans, a dit qu'il avait divisé son tarif journalier par deux, mais qu'il ne trouvait toujours pas de travail. « Personne ne nous embauche, car les entreprises ont quitté le pays et on ne fait plus de routes, on ne construit plus de bâtiments. Les agriculteurs eux non plus ne trouvent pas de carburant pour irriguer leurs terres et donc nous embaucher ».

« La situation humanitaire est toujours désespérée au Yémen – une guerre civile ne fera qu'aggraver la situation et accentuera une crise déjà aiguë », a dit M. Baron.

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