Le Kurdistan irakien au bord de la rupture

Au Kurdistan irakien, les conséquences économiques et sociales de l’accueil de plus d’un million de déplacés fuyant les djihadistes du groupe qui se fait appeler l’État islamique (EI), en plus des 225 000 réfugiés syriens, sont désastreuses et les risques se multiplient pour les plus vulnérables.

La population de la région semi-autonome a augmenté de 28 pour cent en un an, surchargeant les services d’éducation et de santé. D’après la Banque mondiale, la pauvreté a plus que doublé dans la région. Les nouvelles offensives militaires annoncées contre l’EI font en outre craindre un nouvel afflux de déplacé.

L’ampleur de cette affluence a renforcé la concurrence pour les emplois, faisant baisser les salaires et donc les revenus des foyers à tous les niveaux. D’autre part, les services d’eau, d’électricité et de gestion des déchets sont dépassés par la demande.

Parallèlement, la chute des prix du pétrole a affecté les revenus du gouvernement, tout comme la bataille budgétaire qui l’oppose depuis un certain temps aux autorités fédérales de Bagdad, qui a entraîné une interruption des transferts financiers destinés à Erbil, la capitale du Kurdistan. Les salaires des fonctionnaires n’ont donc pas été versés depuis plusieurs mois.

« Le [Gouvernement régional du Kurdistan (GRK)] n’a pas assez d’argent pour payer ses propres employés, alors comment peut-il financer le bien-être des [personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP)] et des réfugiés ? », a demandé Hayder Mustafa, directeur général du développement, de la coordination et de la coopération au ministère kurde de la Planification.

Des tragédies qui auraient pu être évitées

Au Kurdistan, la majorité des déplacés vivent dans de tristes conditions, sans proches pour les héberger, ni argent pour louer un logement. Malgré les efforts entrepris pour installer les déplacés dans des camps, nombre d’entre eux vivent toujours dans des implantations sauvages ou sur des chantiers.

Les fils à linge tendus entre les piliers de bétons d’hôtels ou de centres commerciaux inachevés sont un rappel poignant de l’ancienne confiance économique du Kurdistan.

 

« Nous avons coupé dans les dépenses de sécurité et les effectifs des pompiers dans tous les camps de PDIP et de réfugiés du gouvernorat d’Erbil, au point que [la situation] devient dangereuse. »

Les Khero sont une famille de yézidis qui ont fui leur village de Giruzer, près de Sinjar, dans la province de Ninive, quand il a été envahi par les djihadistes de l’EI. Ces derniers pensent que les membres de la minorité yézidi sont des adorateurs du démon et ils s’attaquent particulièrement à eux en les tuant, en les réduisant en esclavage ou en les kidnappant.  

 

Les Khero ont cherché refuge à Erbil et se sont retrouvés dans une cabane sur un bout de terrain jouxtant l’hôtel cinq étoiles Divan, autrefois populaire auprès des délégations d’hommes d’affaires qui affluaient au Kurdistan.

Un jour de fortes pluies en décembre, Rana Khero, âgée de trois ans, a disparu. Après des recherches effrénées, la police a drainé une bouche d’égout et retrouvé son corps. Aujourd’hui, on peut toujours voir les minuscules chaussures aux couleurs vives de la petite fille au fond du trou. Sa mère, Zeitoun Hussein, âgée de 30 ans, enceinte et mère de quatre autres enfants, a dit à IRIN : « Je suis très triste, mais qu’est-ce que je peux faire ? »

« Les conditions sont terribles dans beaucoup de ces endroits, mais nous n’avons pas les ressources pour y remédier », a soupiré Peter Joshi, conseiller principal en matière d’intervention d’urgence au Conseil d’Erbil pour les réfugiés (Erbil Refugee Council, ERC), un service ministériel également chargé des PDIP.

« Si nous avions les moyens économiques, nous ne laisserions personne vivre ici : c’est un lieu invivable », a-t-il dit avant d’ajouter que les problèmes financiers du gouvernement ont entraîné une baisse des services à tous les niveaux. « Nous avons coupé dans les dépenses de sécurité et les effectifs des pompiers dans tous les camps de PDIP et de réfugiés du gouvernorat d’Erbil, au point que [la situation] devient dangereuse. »

« Dans certains camps, 50 personnes partagent une seule latrine, c’est inacceptable », a dit M. Mustafa.

La réduction des services de ramassage des ordures et de fourniture en eau a déjà un impact sur les camps, dont un certain nombre a signalé une épidémie de gale ces dernières semaines. Le froid et la neige ont déjà beaucoup pesé sur les familles, mais à l’approche des chaleurs de l’été, de nouvelles menaces de maladies liées à l’eau surgissent.

Effondrement économique

Alors que la pression sur les communautés d’accueil monte pour le partage des ressources de plus en plus maigres, la crainte de tensions et de troubles sociaux augmente. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé au Liban et en Jordanie, qui accueillent des centaines de milliers de réfugiés syriens.

« Le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) est confronté à une crise multidimensionnelle et complexe combinant des risques sécuritaires, politiques, économiques et sociaux concomitants et se renforçant mutuellement », peut-on lire dans un nouveau rapport de la Banque mondiale évaluant les impacts de l’afflux des réfugiés syriens et des PDIP irakiens au Kurdistan.  

« La crise liée à l’État islamique combinée au gel budgétaire a découragé l’investissement, qui a baissé de deux tiers en 2014 », ajoute le rapport. Il précise que le secteur autrefois florissant de la construction a été particulièrement touché et que la présence des djihadistes de l’EI le long des frontières du Kurdistan a altéré la sécurité du pays qui servait de base et de voie commerciale vers le marché du sud de l’Irak.

« Le Gouvernement régional du Kurdistan a accueilli avec beaucoup de générosité une grande proportion de PDIP », a dit à IRIN Abdul Haq Amiri, chef du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) en Irak. « [Mais] leurs ressources sont limitées et ils ne peuvent pas porter seuls ce fardeau. Ils vont avoir besoin de plus de soutien de la communauté internationale. »

Les Nations Unies peinent à réunir les fonds nécessaires pour répondre à la crise en Irak. Outre un don exceptionnel de 500 millions de dollars de la part de l’Arabie saoudite en juillet dernier, elles n’ont reçu que de petits montants des autres bailleurs de fonds. En février, elles ont annoncé qu’en l’absence de dons supplémentaires ce mois-ci, jusqu’à 60 pour cent de ses programmes pourraient être réduits ou écourtés.

Au 19 mars, le Plan de réponse stratégique (PRS) — un document déterminant les montants nécessaires pour chaque secteur — n’était financé qu’à hauteur de 38 pour cent, soit un manque à gagner de 1,4 milliard de dollars. 

« La situation est vraiment catastrophique », a expliqué Jane Pearce, représentante du Programme alimentaire mondial (PAM). « Nous cherchons comment nous pourrions réduire les dépenses pour tenir plus longtemps avec ce que nous avons, mais nous fonctionnons déjà avec un budget limité alors nous n’avons pas beaucoup de marche de manoeuvre. »

Lise Grande, représentante spéciale adjointe du secrétaire général des Nations Unies et coordonnatrice de l’action humanitaire en Irak, a dit à IRIN qu’avec la planification déclarée d’une offensive militaire sur des territoires de l’EI comme Mossoul, de nouveaux déplacements étaient probables.

« Nous devons nous y préparer avec des réserves prépositionnées et pour cela, nous avons besoin d’argent et pour l’instant nous n’avons pas cet argent », a-t-elle dit. 

Selon Sibel Kulaksiz, économiste en chef de la Banque mondiale pour l’Irak, plusieurs scénarios de déroulement de la crise sont possibles. Le pire prévoit un afflux de plus de 100 000 réfugiés syriens et 500 000 PDIP. Pour faire face à un tel scénario, le GRK aurait besoin de 2,5 milliards de dollars supplémentaires.

« Des efforts sont nécessaires à l’échelle nationale et internationale pour stabiliser la situation [au Kurdistan] en fournissant les services indispensables aux personnes déplacées et aux communautés d’accueil », a-t-elle dit à IRIN.

Ahmed Ali, agrégé supérieur de recherches et directeur de l’observatoire humanitaire et de la sécurité en Irak de l’organisation non gouvernementale américaine EPIC, pense que les difficultés économiques auxquelles est confronté le Kurdistan — notamment le non-paiement des salaires — pourraient être autant source d’instabilité dans la région que l’insécurité.

« Des manifestations ont eu lieu à Souleimaniyé et Erbil à cause du non-versement des salaires », a-t-il dit. « Le gouvernement doit déjà faire face à des problèmes de sécurité et il va aussi devoir trouver une manière de répondre au mécontentement de la population, sans oublier les réfugiés et les PDIP […] Nous avons observé des manifestations et une grogne dans les camps de réfugiés syriens en Jordanie, alors la situation est difficile pour le gouvernement. »

 Co/lr-ld/amz