Que signifie l’alliance entre Boko Haram et l’EI ?

Par Obi Anyadike
Rédacteur pour l'Afrique

Le groupe d’insurgés nigérian Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad (Groupe sunnite pour la prédication et le djihad), plus connu sous le nom de Boko Haram, a déclaré allégeance à l’État islamique (EI), anciennement appelé État islamique en Irak et au Levant (EEII). Avec le recul, les observateurs disent que c’était à prévoir, mais que cela signifie-t-il vraiment ?

IRIN s’est intéressé de plus près aux implications de cette annonce, révélée ce week-end dans un enregistrement audio fait par le chef de Boko Haram, Abubakar Shekau. 

Que va-t-il se passer maintenant ?

 

Personne ne le sait vraiment. M. Shekau s’est présenté comme étant l’imam de Boko Haram et a prêté allégeance (bay’ah) « au calife des musulmans », le chef de l’EI Abou Bakr al-Baghdadi. Il a juré de « l’écouter et lui obéir en temps de difficulté et de prospérité ». 

Au sens strict, cela signifie que M. Shekau accepte l’autorité de M. Baghdadi en tant que calife, c’est-à-dire de chef international de tous les musulmans. Mausi Segun, chercheuse à Human Rights Watch, a pourtant dit qu’elle n’était « pas sûre que [M.] Shekau soit prêt à céder quelque autorité que ce soit à l’EI ». Fatima Akilu, directrice de l’analyse comportementale du Bureau du Conseiller national pour les affaires de sécurité du Nigéria, n’estime pas non plus qu’il soit dans la personnalité de M. Shekau d’être « sous l’autorité d’une autre personne ». Et selon Ryan Cummings, analyste en chef de la sécurité en Afrique pour la société de gestion de crise red24, « déclarer allégeance ne signifie pas nécessairement suivre les directives ». Il pense que Boko Haram pourrait bien continuer à se focaliser sur le Nigeria et la région du Lac Tchad, plutôt que de se lancer dans une guerre sainte plus étendue. 

M. Cummings a souligné que l’EI n’a pas encore accepté officiellement la bay’ah de M. Shekau – mais ce n’est probablement qu’une formalité. Selon le service de surveillance du djihadisme SITE, l’agence de presse Amaq, liée à l’EI, a rapporté que dans le gouvernorat syrien de Raqqa, des combattants avaient « fêté dans les rues » la nouvelle de cette promesse d’allégeance. Les comptes Twitter de l’EI ont également publié des messages de bienvenue à l’adresse de Boko Haram. 

Cette annonce était-elle inattendue ? 

Les observateurs ont remarqué que des liens entre les deux organisations apparaissaient depuis longtemps dans des vidéos ou des hommages sur les réseaux sociaux. Lorsque M. Shekau a annoncé la création d’un califat dans la ville nigériane de Gwoza en août 2014, sa vidéo mentionnait M. Bagdahdi, qui avait proclamé un califat de l’EI en juin. Plus tôt, l’EI avait cité l’enlèvement des écolières de Chibok par Boko Haram en avril 2014 pour justifier l’asservissement de femmes Yazidi. 

En novembre, le numéro 5 de Dabiq, le magazine en anglais de l’EI, faisait état d’une bay’ah offerte par le Nigeria, entre autres territoires, mais précisait que sa reconnaissance était retardée. « Ce retard devrait prendre fin avec […] la nomination ou la reconnaissance [par le calife] des chefs [des] territoires où plusieurs groupes ont prêté [allégeance] et fusionné », était-il écrit dans le magazine. Selon Jacob Zenn, de la fondation de surveillance des extrémismes Jamestown, cité par CNN, il s’agissait peut-être d’une référence à la réunification de certains éléments d’Ansaru, la faction dissidente de Boko Haram. Selon la plupart des observateurs, l’amélioration des compétences techniques de Boko Haram en matière de communication était elle aussi un indice qui présageait l’annonce du week-end dernier.  

Cette annonce a-t-elle des conséquences sur le plan opérationnel ?

Le gouvernement nigérian a présenté cette alliance comme une preuve de l’incapacité de Boko Haram. Selon Abuja, il est évident que la pression militaire régionale à laquelle participent le Cameroun, le Tchad et le Niger porte ses fruits. « Pour Boko Haram, c’est un gros coup de propagande, et même pour l’EI. Cela fait plusieurs jours que nous parlons d’eux et l’un de leurs objectifs c’est d’être ainsi sous le feu des projecteurs internationaux », a dit Mme Akilu. « Mais sur le plan opérationnel, je ne vois pas en quoi cela peut avoir un avantage significatif. »

Boko Haram est connu pour ses relations de longue date avec le groupe proche d’Al-Qaïda Al-Shabaab en Somalie et avec Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Mais l’EI a fait d’importantes conquêtes en Afrique du Nord, avec l’allégeance prêtée par le groupe djihadiste le plus actif d’Égypte Ansar Beit al-Maqdis et par le groupe algérien Jund al-Khilafah – qui s’est séparé d’AQMI – et, peut-être plus important encore, avec l’ascension d’Ansar al-Charia en Libye. « Il est facile de comprendre le pouvoir d’attraction de l’EIIL et le désenchantement croissant des jeunes militants d’Al-Qaïda, dont les dirigeants vieillissent et qui est incapable de mener une attaque de grande ampleur contre l’occident. L’EI, en revanche, avec ses vidéos de recrutement habiles, conquiert d’importants territoires en Irak et en Syrie et ses victoires militaires malgré les frappes aériennes occidentales sont particulièrement séduisantes pour les jeunes », a écrit Hussein Solomon pour le groupe de réflexion Research on Islam and Muslims in Africa (Recherche sur l’Islam et les musulmans en Afrique). 

Si les avis sont partagés sur le niveau de soutien opérationnel et matériel que peuvent s’échanger l’EI et Boko Haram, Muktar Usman-Janguza, analyste de la sécurité, souligne que géographiquement, il n’y a qu’un pays à traverser (le Tchad ou le Niger, deux pays dont les frontières sont poreuses) pour passer de la Libye au Nigeria et réciproquement. « Boko Haram pourrait profiter de l’expertise technique du réseau de l’EI en Libye. Le groupe pourrait se faire aider pour fabriquer des bombes et des [engins explosifs improvisés], ou bénéficier de structures de commandement et de contrôle pour résister aux assauts des forces militaires régionales dont ils sont actuellement la cible », a-t-il dit. Mme Segun, de Human Rights Watch, est elle aussi d’avis que les avancées de l’EI en Libye sont « inquiétantes pour la région du Sahel. Selon toute vraisemblance, les contacts entre les deux groupes seront bien plus aisés. »

Boko Haram fait-il maintenant partie du courant djihadiste dominant ? 

Oui et ce regain de crédibilité est un plus non négligeable pour l’organisation. Par le passé, les apparitions de M. Shekau dans les médias étaient incohérentes et avaient peu de chances d’attirer un public éclairé à l’étranger, a dit M. Usman-Janguza. Ses diatribes parfois dérangées, dignes d’un méchant à la Nollywood, étaient soit le fait d’un double qui jouerait très mal et qui aurait été recruté pour se faire passer pour le leader qui serait en réalité décédé – comme le soutient la chercheuse Andrea Brigalia – soit, comme le pense Mme Akilu, dues au stress d’être un homme traqué. 

Boko Haram a toujours été un phénomène principalement nigérian. Il trouve son origine dans la Jama’t Izalat al Bid’a Wa Iqamat al Sunna (Société pour l’éradication des innovations maléfiques et le rétablissement de l’orthodoxie), fondée en 1978 avec le soutien de l’Arabie saoudite et également connue sous le nom d’Izala. Izala était en opposition directe avec les anciennes traditions soufies du Nigeria et avait une interprétation bien plus libérale de l’islam. Sous Mohamed Yusuf, le fondateur de Boko Haram, qui se considérait comme un érudit, le groupe ne se différenciait pas beaucoup des autres (même s’il tuait des musulmans qui lui étaient opposés, dont prétendument le mentor de M. Yusuf, Ja’afar Mahmud Adam). En 2009, à la mort de M. Yusuf dans un soulèvement avorté, M. Shekau a pris les rênes de Boko Haram et, selon Mme Akilu, il tient plus du soldat que du sage. 

Les horizons idéologiques limités de Boko Haram, obnubilé par son combat contre l’État séculier nigérian, étaient l’une des raisons de la séparation du groupe Jama’atu An’aril Muslimina fi Biladis Sudan (L’Avant-garde pour la protection des musulmans en Afrique noire), plus connu sous le nom d’Ansaru – avec sa vision bien plus panafricaniste. Selon le Bureau du Conseiller national pour les affaires de sécurité du Nigéria, Boko Haram localise encore plus sa popularité en recrutant 85 pour cent de ses combattants dans son fief de l’État de Borno, limitant les adhésions à un bassin ethnique largement Kanouri. Son extrême violence et son incapacité à distinguer les musulmans des non-musulmans lors de ses attaques avaient alimenté la rupture avec Ansaru, qui semble maintenant au moins partiellement réconciliée. 

En adhérant à l’EI, Boko Haram pourrait avoir élargi son audience. « [le groupe] a renforcé son identité djihadiste en Afrique de l’Ouest », a dit M. Cummings. Les vidéos de Boko Haram sont maintenant sous-titrées en français, invite manifeste aux francophones voisins. La reconnaissance de l’EI donne également la possibilité à « ceux qui veulent combattre pour l’EI, mais ne peuvent se rendre dans le Levant », de se joindre à Boko Haram à la place. Les Nigérians qui en avaient les moyens ont rejoint M. Baghdadi en Syrie. Le dernier cas qui a fait grand bruit la semaine dernière est celui du fils d’un ancien président de la Cour suprême, qui s’est rendu en Syrie par la Turquie. Les autres pourraient s’accommoder du groupe Boko Haram local, authentifié par le « commandement central » djihadiste. 

Que va-t-il se passer au Nigeria ? 

Boko Haram se fait « rouer de coups, déterritorialiser, mais j’hésiterais à dire que ces gens sont à bout de souffle », a dit M. Usman-Janguza, un membre d’un forum sur la sécurité centré sur le Nigeria. « Ils reviendront sans aucun doute aux vieilles tactiques de guérilla » qu’ils employaient avant de commencer à occuper des villes et des territoires l’année dernière. M. Cummings pense qu’une campagne de bombardements visant les élections présidentielles nigérianes du 28 mars est une autre possibilité, avec des attaques éventuelles au-delà de la zone d’opération traditionnelle de Boko Haram dans le nord du pays. 

Selon M. Usman-Janguza, d’éventuelles violations de droits de l’homme à l’encontre de la population locale par les alliés militaires du Nigeria lors d’incursions transfrontalières profiteraient à Boko Haram. « Inévitablement, les dynamiques sécuritaires peuvent avoir un impact sur les dynamiques locales [de l’insurrection] », a-t-il remarqué. Il a d’ailleurs souligné que le Mémorandum d’accord (MA) entre le Nigeria et le Tchad, le Cameroun et le Niger est entouré de mystère. « Nous ne savons pas combien de temps ils vont rester ni où ils vont opérer au Nigeria », a-t-il dit. « Il n’y a pas eu de débat parlementaire concernant le MA, ne serait-ce que dans ses grandes lignes. »

 

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