Rivalité ou travail d'équipe ? La montée en puissance des organisations humanitaires régionales

Louise Redvers

Freelance journalist and regular IRIN contributor

Au cours des 25 dernières années, les organisations humanitaires régionales ont vu leur nombre augmenter, passant de cinq en 1990 à près de 30 aujourd'hui – et elles jouent un rôle de plus en plus actif dans la réponse aux catastrophes et dans l'acheminement de l'aide, notamment dans les zones sensibles du point de vue politique pour les agences internationales « occidentales ».

Si leur structure et leurs objectifs varient considérablement – de l'acheminement de l'aide et des secours d'urgence à la coordination et au financement – elles font partie d'ensembles économiques ou politiques plus vastes, comme l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN) ou l'Organisation de coopération islamique (OIC).

Mais bien qu'elles aient joué des rôles majeurs dans les crises, comme celles qui ont ravagé la Somalie, l'Afghanistan ou l'Irak, ainsi que dans la réponse au tsunami qui a frappé l'Asie, bon nombre d'organisations ont encore le sentiment d'être à la périphérie du système humanitaire – et sont aussi perçues comme telles – et d'être parfois traitées comme de simples sous-contractants qui apportent un soutien aux agences humanitaires traditionnelles.

« Les organisations régionales étendent leurs programmes et développent des contacts, et il y a une reconnaissance croissance de ces acteurs émergents de l'aide humanitaire », note Sara Pantuliano, responsable du Groupe de politique humanitaire (Humanitarian Policy Group, HPG) de l'Institut de développement d'outre-mer (Overseas Development Institute, ODI) de Londres.  

« Quelles sont les implications de cette tendance ? », a-t-elle demandé. « Va-t-on assister à l'émergence d'un système parallèle ou de systèmes multiples et plus divers avec un éventail plus large d'acteurs et de partenaires ? ».

Il n'est pas facile de répondre aux questions de Mme Pantuliano, formulées dans son discours d'ouverture de la conférence de trois jours organisée par le HPG à Dubaï sur le thème de l'humanitarisme régional.

« Les gens sont perdus en ce moment », a dit à IRIN Steve Zyck, chargé de recherches au HPG. « Nous commençons à voir des cadres d'action et des plans stratégiques, mais personne ne sait vraiment ce que les organisations régionales vont faire, alors personne ne sait comment répondre.

« D'après moi, les acteurs humanitaires traditionnels n'ont pas peur que ces nouvelles entités leur prennent leur place ou qu'elles détournent une grande partie des ressources fournies par les bailleurs de fonds. Je pense qu'ils croient qu'elles ne font que corriger les défauts du programme de transformation (le processus de réforme de l'aide d'urgence qui a débuté en 2005) avec le système de clusters, etc. Alors l'idée qu'une autre organisation pourrait changer radicalement la voie de la coordination ou dupliquer la coordination est perturbante ».

Duplication

Les organisations régionales pensent à la duplication elles aussi, mais dans le sens inverse.
Nuur Mohamud Sheekh est conseiller en conflit et humanitaire au sein de la division Paix et Sécurité de l'Autorité intergouvernementale pour le développement (Intergovernmental Authority on Development, IGAD), regroupant huit pays de la Corne de l'Afrique.

« Nous constatons que nombre d'organisations humanitaires internationales jouent un rôle positif dans notre région qui a été affectée par de nombreuses crises, mais nous pensons que l'action humanitaire est plus efficace quand elle est le fruit d'un effort collectif », a-t-il dit, en marge de la conférence organisée par le HPG.

« Nous remercions les organisations internationales pour leurs interventions, mais nous ne voulons pas qu'elles mettent en place des systèmes parallèles dans nos pays », a-t-il dit. « Elles doivent collaborer avec les groupes régionaux et locaux, et les gouvernements. Quand elles viennent et qu'elles mettent en place des systèmes parallèles, cela peut provoquer une fuite des cerveaux et entraver la capacité de développement au niveau local ».

Les acteurs internationaux se rendent compte que les organisations régionales peuvent et devraient jouer un rôle plus important. 

Ronald Jackson, directeur exécutif de l'Agence caraïbe pour les secours d’urgence en cas de catastrophe naturelle (Caribbean Disaster Emergency Management Agency, CDEMA), créée dans les années 1990 par la Communauté et Marché commun des Caraïbes (Caribbean Community and Common Market, CARICOM) en convient, dans une certaine mesure.

« Les organisations régionales n'ont peut-être par les ressources et la capacité des acteurs internationaux, mais nous comprenons la culture des populations affectées et nous sommes plus proches des sociétés, ce qui veut dire que nous pouvons jouer un rôle important de coordination », a-t-il dit.

« Le mandat et la souveraineté doivent être respectés. A la CDEMA, nous nous voyons comme un pont très important entre les organisations nationales et internationales, particulièrement en termes de renforcement des capacités et d'homologation des mécanismes à grande et petite échelles ».

Il a ajouté : « Pour une organisation internationale, la meilleure façon de laisser un vrai héritage est de travailler avec les acteurs nationaux et régionaux ».

L'aide fournie par l'OIC lors de la réponse à la famine qui a ravagé la Somalie en 2011 et en 2012 fournit un bon exemple du rôle de soutien majeur joué par une organisation humanitaire régionale.

L'organisation qui compte 57 membres a créé son Département des affaires humanitaires (ICHAD) en 2008. Elle a dirigé une coalition d'organisations non gouvernementales (ONG) somaliennes, arabes et islamiques étrangères chargées de distribuer de l'aide aux communautés, y compris aux populations des zones contrôlées par les militants islamistes d'Al Shabab.

Les Nations Unies et les ONG internationales avaient une présence limitée dans plusieurs régions du pays depuis 2009, en raison de l'insécurité, mais en 2011, l'OIC a ouvert un bureau dans la capitale, Mogadiscio, et a organisé des distributions d'aide depuis ce bureau.

Coordination

« Nous étions sur place et nous nous occupions de la coordination ; cela est une de nos plus grandes réussites », a expliqué Hesham Youssef, le secrétaire adjoint général de l'OIC pour les affaires humanitaires.

Rejetant l'idée selon laquelle l'OIC a l'ambition de devenir une version musulmane du Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) des Nations Unies, M. Youssef a dit à IRIN : « Tout le monde sait qu'il y a des choses que certains peuvent faire et d'autres pas… le monde entier s'est reposé sur Médecins Sans Frontières (MSF) pour répondre à Ebola, et nous étions présents en Somalie.

« Il n'est pas question de vouloir remplacer le système ; nous avons besoin du système international. Il s'agit de trouver un moyen de travailler ensemble pour tirer le maximum de nos forces », a-t-il expliqué. « Nous pensons que, étant donné que nous sommes actuellement dans l'incapacité de résoudre les problèmes humanitaires qui accablent le monde ensemble, nous devons multiplier nos efforts ».

Kiki Gbeho, chef du bureau d'OCHA en Somalie lors de la famine de 2012-2013, a dit à IRIN: « L'OIC a été efficace en Somalie. Nous saluons les contributions apportées par les organisations comme l'OIC ; il y a suffisamment de crises pour tout le monde, alors plus il y a d'acteurs capables d'intervenir ensemble, mieux c'est.

« Nous, OCHA, nous devons continuer à renforcer notre coordination en trouvant un moyen de travailler avec les organisations humanitaires régionales. Il est important de travailler ensemble et il est important que nos systèmes et nos organisations se comprennent. L'objectif est de répondre aux populations dans le besoin ».

Dans un document de travail  de 24 pages publié la semaine dernière, le HPG a reconnu les contributions importantes que l'ICHAD’s a apportées en Somalie. Il parle cependant d'« une reddition de comptes et une redevabilité limitées ».

M. Zyck, le coauteur du rapport, a dit que bon nombre d'ONG travaillant sous la bannière de l'ICHAD étaient « plus intéressées par le fait d'acheminer l'aide dans les zones affectées et moins intéressées par le fait de pouvoir rendre compte de la destination de chaque colis alimentaire ».

Redevabilité

Cette façon d'acheminer l'aide est perturbante pour les organisations humanitaires traditionnelles, réputées pour l'attention qu'elles portent au processus et à la documentation, car elle est plus rapide et plus flexible, mais aussi parce qu'elle laisse des questions sans réponse sur l'acheminement de l'aide.

Pour M. Zyck, il était important que l'OIC et d'autres organisations similaires améliorent leur reddition de compte et leur redevabilité, mais il a dit qu'il ne fallait pas qu'elles se laissent accabler par les processus et la bureaucratie onusiens.

« Certaines organisations humanitaires régionales s'inspirent beaucoup des Nations Unies et recrutent d'anciens employés des Nations Unies comme conseillers pour concevoir leurs institutions, leurs politiques et leurs cadres », a-t-il dit.

« C'est bien, car cela leur permet de s'engager dans le système officiel, mais s'il y a trop de parler onusien et trop d'attention portée au processus, elles risquent de perdre ce sens de l'innovation que beaucoup espèrent voir chez les organisations régionales ».

Lors de la conclusion de la conférence du HPG, qui s'est déroulée à la Ville humanitaire internationale de Dubaï, M. Jackson de la CDEMA a dit : « Je pense que les acteurs internationaux se rendent compte que les organisations régionales peuvent et devraient jouer un rôle plus important.
« Cette semaine, nous avons eu des débats intéressants sur la coopération et la participation, mais il est maintenant temps de voir ce que l'on peut mettre en pratique et tester en termes de programmes ».

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