Mariage de convenance entre l’armée britannique et les ONG

Les forces armées britanniques traversent une période intéressante. À l’heure actuelle, le plus important déploiement de soldats britanniques à l’extérieur du territoire a des visées humanitaires, et non pas militaires dans le sens où l’on entend généralement ce mot. De nombreux soldats britanniques ont en effet été envoyés en Sierra Leone pour lutter contre Ebola. Ils travaillent en collaboration avec le personnel de santé civil et les ONG et sous le leadership d’un responsable civil du Département britannique pour le développement international (DFID).

Il s’agit d’un mariage de convenance ayant des avantages pour les deux parties. Les dépenses militaires ont été réduites, mais les forces armées ont malgré tout été capables de faire un travail utile en Afrique de l’Ouest. Ils ont en outre acquis une précieuse expérience et une bonne publicité, tout cela à la charge du budget de l’aide (l’opération a coûté plus de 500 millions de dollars jusqu’à présent).

Les travailleurs humanitaires ont par ailleurs été impressionnés par la méticulosité dont a fait preuve l’armée pour accomplir la tâche qui lui avait été confiée. L’un d’eux a dit à IRIN qu’il avait été stupéfait de trouver, dans une caserne du nord de l’Angleterre, une reconstitution grandeur nature d’un centre de traitement d’Ebola à des fins de formation. Le centre était chauffé à des températures tropicales et peuplé de véritables Sierra Léonais recrutés au sein de la communauté sierra-léonaise du Royaume-Uni pour jouer les rôles des patients et des membres du personnel. Il a ajouté que la fin de l’engagement militaire en Irak et en Afghanistan offrait à l’armée une occasion unique d’utiliser ces ressources et ce souci du détail à des fins humanitaires.

Mais les priorités militaires l’emporteront toujours sur le reste. La demande adressée à l’armée de l’air britannique pour l’envoi d’avions-cargos dans les jours qui ont suivi le passage du typhon Haiyan aux Philippines a été bien accueillie, mais il a quand même fallu attendre six jours avant que les troupes britanniques stationnées en Afghanistan puissent en prêter un. Les avions loués à des entreprises privées sont arrivés beaucoup plus rapidement.

L’un des développements les plus surprenants dans la réponse à l’épidémie d’Ebola a eu lieu début septembre, lorsque Médecins Sans Frontières (MSF), une organisation humanitaire qui s’est toujours montrée réticente à établir des relations avec les militaires, a appelé à l’envoi d’équipes militaires et de défense civile dans la région.

Vickie Hawkins, directrice générale de MSF au Royaume-Uni, a dit que l’organisation avait fait cet appel parce que ses responsables croyaient que l’armée aurait développé les capacités médicales nécessaires pour faire face à la menace biologique. L’armée a construit des établissements et fait beaucoup de formation, mais elle n’a pas mis en place la réponse pratique et immédiate qu’avait espérée MSF.

« C’est peut-être qu’il n’y avait pas d’intérêt stratégique à procéder à un déploiement de cette ampleur en Afrique de l’Ouest », a dit Mme Hawkins. « Ou peut-être que l’armée n’a tout simplement pas cette capacité et que nos suppositions étaient erronées... Nous serions seulement prêts à collaborer avec des forces militaires qui interviendraient de manière très 'légère', mais il nous serait utile de mieux comprendre ce dont elles sont capables, en particulier dans le domaine de la santé publique. »

Gérer les attentes

La question de la compréhension des capacités de chacun se pose aussi dans le contexte de déploiements conjoints plus conventionnels, comme la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en République centrafricaine (MINUSCA).

Selon Diane Corner, chef adjointe de la MINUSCA, les civils et les soldats sont contents de travailler en collaboration – les soldats de maintien de la paix réagissent aux alertes lancées par les organisations civiles –, mais cela ne veut pas dire qu’elle ne doit pas gérer les attentes mutuelles. « Nous avons dû, par exemple, envoyer une équipe militaire de repérage dans une région très isolée du pays. Nous n’étions jamais allés là-bas et nous savions qu’il y avait des groupes armés qui y opéraient. Il fallait donc d’abord évaluer les risques, recueillir des informations et expliquer à certaines personnes les raisons de l’opération. Il faut reconnaître qu’il n’est pas toujours possible de faire les choses sur-le-champ. »

Il y a 15 ans, le Royaume-Uni a créé un groupe de contact ONG-armée afin d’améliorer les relations entre les organisations non gouvernementales (ONG), l’armée et les départements gouvernementaux pertinents, notamment le DFID. Si les participants à la conférence organisée récemment à Londres ont manifesté beaucoup de bonne volonté, ils sont cependant encore en train d’explorer les limites de leurs relations et ce qu’ils peuvent réalistement attendre les uns des autres.

Certains ont suggéré qu’il fallait, en plus de favoriser la discussion et la communication, mettre en place des formations conjointes afin d’améliorer la coopération militaire/humanitaire. Il s’agit là d’une question délicate. Puisque l’usage de la force militaire est rare – ce qui est une bonne chose –, les soldats consacrent beaucoup plus de temps à s’entraîner et à se préparer aux combats qu’à se battre réellement (95 pour cent contre 5 pour cent, selon une estimation fiable). La proportion est inversée pour la plupart des ONG. Certaines d’entre elles reçoivent désormais beaucoup plus d’invitations à prendre part à des exercices militaires qu’elles n’ont de temps pour le faire. Les travailleurs humanitaires peuvent également avoir le sentiment désagréable qu’ils ne sont que des acteurs dans un scénario conçu par des militaires qui ne correspond pas à leurs besoins en matière de formation – un sentiment renforcé par le fait que de réels acteurs sont parfois embauchés pour prendre leur place lorsqu’ils déclinent les invitations.

David Foldy, un conseiller civil du Commandement des forces interarmées de l’OTAN, aux Pays-Bas, est impliqué dans la planification d’un important exercice de l’OTAN qui aura lieu en octobre prochain. Dix-huit organisations internationales et ONG ont été invitées à participer et M. Foldy dit que plus de la moitié d’entre elles ont déjà accepté l’invitation. « Les réserves que l’on rencontre parfois sont ancrées dans le passé, quand on disait simplement aux participants : 'Venez, assoyez-vous ici et on vous dira ce qu’il faut dire.' L’armée est une vaste structure, il y a beaucoup d’inertie, mais les militaires ont maintenant la possibilité de prendre part au processus, beaucoup plus que par le passé. »

Les limites de l’unité

Le Royaume-Uni est différent de la France, où la tradition des ONG a ses racines dans une culture beaucoup plus contestataire, mais le succès du déploiement conjoint militaire/civil en Sierra Leone pourrait être sur le point de tester les limites de l’unité publique. Certaines personnes ont suggéré d’organiser un défilé conjoint pour le retour au pays de ceux qui ont participé à l’Opération Gritrock. Le ministre d’État aux forces armées, le député Mark François, a dit qu’il croyait que l’idée était bonne.
« Il y a encore beaucoup à faire en Sierra Leone. Je ne veux pas avoir l’air complaisant, mais si tout continue de bien aller, nous espérons être capables d’organiser un défilé conjoint pour le retour au pays des divers acteurs. L’armée, le DFID et les ONG entreront tous ensemble au Parlement pour y être remerciés. Je crois qu’on pourrait ainsi donner un très bel exemple. » Il est évidemment peu probable que MSF participe au défilé.

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